Une reine
Chapitre 15
15.
Le reste de l’après-midi s’écoula paisiblement. Mimi s’était retirée, tandis que de mon côté je ne parvenais pas à travailler dans la salle à manger. Peut-être était-ce un prétexte mais j’avais l’impression que ce lieu trop lourd de souvenirs ne cessait de soulever de nouvelles questions qui me taraudaient.
De retour dans ma chambre, je me fabriquai un espace réconfortant à l’aide de quatre gros oreillers moelleux. Ainsi calée, je pus me lancer dans ma rédaction. Enfant, je construisais des cabanes avec ces mêmes coussins et m’inventais des mondes.
Le souvenir de M. Assaban, mon vieux professeur de français au lycée, me revint. Il s’agaçait de mes hésitations, de mon besoin de relire, de corriger, de triturer, de malaxer mes textes avant de rendre enfin ma copie dans l’urgence et dans un état de stress aigu.
Je l’entendais encore me répéter :
« Si tu n’as pas d’idée, écris que tu n’as pas d’idée ! Mais écris ! Sors tout, je trierai après. Je ne te jugerai pas !
— Peut-être mais, moi, je me juge, lui avais-je répondu crânement.
— Tu es une bagnole à quatre vitesses et tu roules toujours en première ! » m’avait-il lancé.
À l’époque, j’avais levé les yeux au ciel. Aujourd’hui, je me dis qu’il devait certainement m’apprécier pour m’engueuler ainsi.
En songeant très fort à M. Assaban, qui ne devait plus être de ce monde, je me plongeai tête baissée et esprit délié dans l’écriture des sketchs pour Michelle en transcrivant sans filtre tout ce qui me traversait. Au bout de trois heures, j’avais imaginé un scénario et demi. Ma satisfaction d’avoir avancé fut vite ruinée par la perspective d’en rédiger dix et demi de plus.
La tentation de capituler était forte. Mon côté défaitiste travaillait à plein régime : il m’était possible de trouver une excuse à Michelle, de prétexter d’autres propositions, d’inventer un état maladif, ou tout simplement d’avouer mon incompétence… Voilà ! Je n’étais pas à la hauteur de cette tâche, elle se trompait sur ma personne, je serais démasquée et mon incapacité apparaîtrait au grand jour.
Au cœur de mes élucubrations, je me souvins soudain d’un magazine en ligne pour lequel j’avais travaillé quelques années auparavant. Je tenais une rubrique sobrement intitulée « Dix conseils », qui pouvait traiter de sujets aussi variés qu’« organiser un anniversaire d’enfants » ou « détecter un pervers narcissique ». Je n’étais experte dans aucun des domaines mais il me suffisait de compulser des ouvrages spécialisés dont je synthétisais les grandes idées pour produire un article léger et formaté, pouvant « être lu vite fait dans les transports en commun », dixit la créatrice du site.
Ironie du sort, c’est à moi que revint la rédaction de « dix conseils pour se débarrasser du syndrome de l’imposteur ». Ironie de cette ironie : aujourd’hui, ayant complètement oublié son contenu, je me retrouvais à chercher ma chronique sur Internet afin de suivre mes propres conseils.
« Vous avez l’impression de ne pas mériter ce qui vous arrive, de ne pas être à la hauteur ? » avais-je titré en préambule. Je lus attentivement tout mon texte et le trouvai plutôt bien fait, je fus particulièrement séduite par le conseil d’une spécialiste que je me félicitai d’avoir mentionné. « Doutez de vos doutes » ; utiliser mes tares pour combattre mes défauts, cette idée retorse m’amusa beaucoup. J’allais en faire mon mantra, « le moindre doute sera remis en doute ! » me suis-je promis en refermant mon ordinateur. C’en était assez pour la journée. Je me levai pour vérifier que Mimi était réveillée de sa sieste.
Mon regard fut attiré par la clé toujours sur le pan central de l’armoire. Ouvrait-elle également les deux autres portes ?
L’oreille tendue, je sondai le silence de l’appartement. Aucun bruit. Je m’emparai de la clé, l’introduisis dans la serrure de droite et, le cœur battant, la fis tourner précautionneusement. Bingo ! Elle se déverrouilla sans résister.
Le contenu n’était pas à la hauteur de mes palpitations : cinq étagères, bourrées à craquer de nappes et de draps repassés, pliés, sentant bon la lessive et classés par couleur.
Devant ce rangement digne du rayon « blanc » d’un grand magasin, je me mis à complexer : je n’avais jamais réussi de ma vie à dompter un drap-housse. L’élastique finissait toujours par rebiquer, alors je roulais rageusement le drap en boule et le fourrais dans le capharnaüm de mon placard.
En glissant ma main entre les paquets de tissu amidonné, j’espérais buter sur un indice de quelque chose, sans succès. La porte de gauche me donna plus de difficultés. Je dus m’y reprendre à trois fois pour la faire céder. Elle émit un long grincement plaintif, tel un bâillement après un long sommeil. L’intérieur était quasiment vide. Une odeur semblable à celle d’un vieux livre me piqua les narines. Sur l’étagère du milieu, une pile de vieux Paris-Match dont celui du dessus annonçait la mort de Romy Schneider. L’étagère centrale était occupée par trois boîtes à chaussures. En soulevant le couvercle de l’une d’elles, je découvris ce qui devait être les carnets de comptes de mon grand-père. Des centaines de bouts de papier jauni, flétris, où étaient griffonnées des listes de chiffres. Des pages et des pages arrachées à des cahiers ou parfois des feuilles de journal en arabe annotées en hébreu dans les marges blanches.
La deuxième boîte était imprégnée d’une forte odeur de naphtaline. Une vingtaine de cravates enroulées sur elles-mêmes, toutes dans les tons de bleu.
Le contenu de la troisième était plus hétéroclite : une loupe au manche en bois sculpté, plusieurs kippas emboîtées. Une photo de mon grand-père au côté d’un homme du même âge posant fièrement devant ce qui semblait être une échoppe. Au dos, une date au crayon : 1948.
Au fond de la boîte, une autre boîte, toute petite, en carton doré, maintenue fermée par des élastiques qui se disloquèrent quand je tirai dessus.
À l’intérieur, sous une épaisse couche de ouate, deux anneaux en or tenant l’un dans l’autre et des boutons de manchette que je reconnus immédiatement. Papiel les arborait les jours de shabbat et de fête.
« Qu’est-ce que tu cherches ? » fit la voix de Mimi derrière moi.
Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je n’avais entendu ni ses pas ni l’ouverture de la porte. De stupeur, je laissai échapper la boîte qui tomba à plat par terre dans un claquement.
Les yeux ronds, la bouche entrouverte, je regardai Mimi, hébétée. Elle me sourit, ramassa l’objet et s’assit sur le rebord du lit. Elle remit le contenu en ordre à l’intérieur et saisit les deux anneaux dorés entre son pouce et son index en me les montrant l’air entendu.
Je me posai près d’elle.
« C’était qui, cette femme ? Ils ont eu des enfants ? demandai-je.
— Non, ma fille. »
Je pouvais faire une croix sur d’éventuels oncles ou tantes cachés. La déception me gagna. J’espérais secrètement la résolution d’un mystère pour justifier cette impression de non-dit qui planait depuis mon enfance.
« Tu la connaissais ?
— Oui, très bien. »
Elle me fixa comme pour observer ma future réaction et ajouta :
« Et, toi aussi, tu la connais bien.
— Quoi ?! »
Je me tus pour la laisser m’expliquer.
« Tu te souviens de Hassiba ?
— Euh, oui… »
Le souvenir d’abord flou se précisa. Je voyais des yeux bleu acier enchâssés telles des billes au milieu d’une peau mate et fripée, ainsi qu’un menton tremblotant.
« Ton arrière-grand-mère, enfin, c’est ce qu’on te disait », poursuivit Mimi.
Je me rappelais sa présence discrète les jours de fête. Elle s’asseyait invariablement au bout d’une des banquettes, dissimulée derrière le meuble radio en acajou.
Je savais qu’elle était là, mais il fallait que mon père me somme d’aller la saluer pour que je m’exécute, à contrecœur. Je n’aimais pas l’embrasser. Je devais m’agenouiller tant elle était recroquevillée. J’effleurais alors rapidement le velouté de sa peau parcheminée où pointaient quelques poils drus et piquants. Un vague sourire défigeait son visage hachuré de rides, puis elle baissait de nouveau le regard, et c’était là le seul contact que j’avais avec elle.
Je ne m’étais jamais attardée sur cette question mais il est vrai que c’était une arrière-grand-mère « hors sol » puisqu’elle n’était pas la mère de Mimi et encore moins celle de Papiel.
« C’était la femme de Papiel ? »
Mimi acquiesça.
Au repas, elle était attablée entre Mimi et Papiel, légèrement en retrait, et mangeait sans couverts du bout de ses doigts petits et fins.
Le tumulte familial et les vagues de rires achevaient de flouter les contours de cette dissonance familiale. Pourquoi ces mensonges ?
Kabira passa une tête par l’entrebâillement de la porte et claironna : « Madame Mimi, c’est bon, les étoiles sont là. »
En réponse à cette annonce poétique, Mimi déclara : « Shabbat est fini. »
Je revis Papiel sur le balcon le samedi, au crépuscule, la tête penchée en arrière, guettant l’apparition de trois étoiles dans le ciel. Mimi allumait les lumières et posait un plateau sur la table où étaient disposés un verre de vin, une bougie tressée et des feuilles de menthe. Mon grand-père récitait alors la prière qui prononçait officiellement la fin de ce jour de repos et le retour aux activités de la semaine.
Je fus émue de constater que la tradition était toujours vivante grâce à Kabira, jeune femme musulmane, qui, avec naturel et respect, se chargeait de cette vérification pour Mimi.
À son signal, Mimi avait réitéré les gestes de jadis, l’appartement retrouva sa luminosité et, face à la flamme de la bougie, elle prononça une bénédiction à voix basse. Elle me tendit ensuite un petit bol contenant des branches odorantes de Nahnah.
« Renifle fort, m’ordonnait mon grand-père en frottant les herbes sous mon nez. L’odorat, c’est le sens de l’âme, disait-il. Ce parfum, c’est pour la consoler de devoir retourner à la vie normale. »
Des années plus tard, en humant à pleins poumons cette odeur fraîche et sucrée, je retrouvai la signification de cette prière que j’avais désapprise. La havdalah, littéralement « différenciation », marquait ce passage d’un état à l’autre, du shabbat à la semaine, du jour à la nuit, du sacré au profane, du repos au travail.
J’avais cruellement manqué de cette notion ces dernières années. Tout se confondait avec tout, les jours s’enchaînaient et se ressemblaient ; j’éprouvais à cet instant le besoin criant d’y remettre du rite et du rythme. « Du sacré », ai-je conclu pour moi-même, le cœur serré.
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