Une reine
Chapitre 21
21.
Le déjeuner, qualifié de léger par Mimi, se composait d’une farandole de petites assiettes aux couleurs vives : poivrons rouges grillés, soigneusement épluchés, à l’huile d’olive, fenouils tranchés en fines lamelles, carottes cuites au cumin, tomates coupées en minuscules morceaux et, le fin du fin, une assiette ovale où alternaient joliment des rangées violette, jaune et blanche, composées de betteraves et d’œufs râpés. Le tout complété par le plat principal : keftas de viande et cardons – un légume que je n’avais jamais vu ailleurs que sur cette table. Bien que magnifique, ce déploiement ne me réjouissait pas. Je pensais au temps dépensé. Un temps que Mimi aurait pu prendre pour elle-même au lieu de se fixer encore et toujours le même objectif : impressionner ses convives. Car c’était de cet ordre-là, il fallait créer de l’effet.
À l’heure des pléthoriques tablées familiales, nous enchaînions, avec entrain, la multitude de mets riches et délicieux sous l’œil scrutateur de Mimi qui houspillait le moindre décrochage et encourageait d’une portion supplémentaire les bons éléments. Inévitablement, vers la fin du repas, un grand silence, signifiant que tout un chacun était gavé et repu, s’installait. Les verres se remplissaient d’eau pétillante avalée à grandes lampées pour digérer. Les fenêtres s’ouvraient. Les corps au ventre tendu s’avachissaient. Sous la table, les chaussures quittaient les pieds échauffés. L’un se frottait la panse douloureuse du plat de la main, l’autre réprimait ses borborygmes en répétant en boucle : « Aïe aïe aïe, je ne me sens pas bien… » Et c’est à ce moment-là, une fois les combattants anéantis par la puissance de feu de l’adversaire, que Mimi portait l’estocade finale : l’air innocent, elle déposait sur la table un énorme poulet bouilli confortablement installé sur un lit de pâtes fraîches.
C’est ce même air bravache qu’elle afficha quand elle m’apporta le dessert : un bol rempli à ras bord de grains de grenade d’un rouge profond et saupoudrés de sucre et de cannelle. Elle s’assit et répondit à ma proposition de promenade au bord de la mer.
« Non, ma fille. Moi, je ne sors plus, c’est fini. Vas-y avec des amis.
— C’est avec toi que je veux sortir. Juste une heure. »
Elle refusa catégoriquement à plusieurs reprises. Je pris une voix plaintive et pleurnicharde, tout en mâchant les grains âpres qui explosaient en bouche.
« Fais-moi plaisir.
— Non, c’est hchouma1, avec mes cheveux comme ça ; je dois faire la teinture et la coiffeuse ne vient que mercredi. »
Une ouverture, enfin.
Sans lui demander son avis, je courus dans sa chambre et revins avec sa liste de numéros de téléphone sans nom associé. Celui de la coiffeuse y figurait certainement. Je revins m’asseoir face à Mimi pour qu’elle ne m’échappe pas et les composai à l’aveugle un à un, en faisant tourner le vieux cadran du téléphone fixe. Je dus passer par son cardiologue, la voisine du troisième, Cheradi le gardien, qui prirent chacun le temps de me faire poliment la conversation et de demander des nouvelles de Mimi.
Quand, enfin, j’arrivai à joindre la dame chargée de la coiffer et qu’elle m’annonça son indisponibilité avant mercredi, je raccrochai, défaite.
« Et si tu mettais un foulard, ou un chapeau sur la tête ? » risquai-je en désespoir de cause.
Elle m’adressa un regard noir pour toute réponse.
Kabira, qui avait disparu depuis un moment, fit irruption dans la pièce, en nage et le souffle court. Elle tenait à bout de bras, tel un trophée, une boîte de teinture de supermarché qu’elle remit entre les mains de Mimi. Celle-ci l’examina avec méfiance. Dessus, une belle brune à la chevelure luxuriante souriait mystérieusement tandis qu’une inscription dorée, illisible pour elle, promettait « couleur riche, brillance intense, reflets chatoyants ».
Je m’écriai avec un enthousiasme exagéré : « Magnifique ! C’est ta couleur ! »
Kabira confirma sur le même ton : « Exactement ! »
Puis elle ajouta, d’une voix douce : « Ne t’inquiète pas, Mimi, j’ai bien regardé la coiffeuse, c’est rien du tout. Tu mélanges, tu poses avec le pinceau et tu attends. »
L’œil sévère, elle nous toisa l’une après l’autre comme si nous l’avions piégée, puis, agitant son doigt pointé vers nous, lança : « Vous faites bien attention, alors. »
Dans un mouvement d’ensemble parfait, nous hochâmes vigoureusement la tête. De joie, je serrai en douce la main de Kabira à lui en broyer les doigts.
La table avait été débarrassée et protégée par un vieux drap. Sous la vigilance de Mimi, je lus la notice à haute voix pendant que Kabira, qui avait enfilé les gants en plastique fournis, versait minutieusement une crème puis une poudre dans un bol et, à présent, mélangeait énergiquement.
Faute d’avoir trouvé de peigne assez fin, Kabira utilisa la pointe d’une fourchette pour séparer les mèches qu’elle badigeonnait minutieusement au pinceau. Je faisais office d’assistante : le récipient de teinture dans une main tandis que, de l’autre, je lui tendais alternativement le pinceau ou la fourchette.
Les cheveux de Mimi, enduits de la mixture noire luisante et relevés sur le haut du crâne, laissaient apparaître sa nuque droite et fine. Avec la serviette blanche sur les épaules et sa robe noire stricte, elle ressemblait à ces tableaux de fières souveraines espagnoles.
Une fois que Kabira eut terminé la pose de la teinture, je lançai le chronomètre de mon téléphone.
« Trente-cinq minutes, et on passe au shampooing », affirmai-je, avec le ton assuré d’une coiffeuse expérimentée.
Pour que l’illusion soit parfaite, j’avais disposé en éventail sur la table quelques-uns des Paris-Match dénichés dans l’armoire de ma chambre. J’entrepris d’en feuilleter un à côté d’elle, sachant que Mimi n’aurait pas osé faire de même. En couverture, un portrait officiel du prince Charles en tenue sombre, bardé de médailles et de décorations sur le torse, au côté de Lady Diana dans une robe satinée rose pâle, sa coupe blonde légendaire, le regard triste et rêveur.
« Elle est belle, hein ? demandai-je en la pointant du doigt.
— Magnifique. Son mariage à la télévision… Quelle merveille ! »
Je tournai les pages et elle examina attentivement les photos du couple princier en s’extasiant.
« Quelle belle robe ! Et ses bijoux ! »
Lady Di arborait, sur chaque page, une expression qui me parut étrangement familière. Où avais-je déjà vu ce regard mélancolique ?
Mimi s’extasiait, la main sur la joue.
« Quelle vie elle a dû avoir ! »
Le parallèle me parut soudain évident. Ce regard rêveur, doux et triste à la fois, ressemblait tant à celui de Mimi sur sa photo de mariage !
Heureuse de ma découverte, je lui lançai :
« Vous avez des points communs toutes les deux, tu sais.
— Arrête de te moquer de moi », rétorqua-t-elle, vexée.
J’entrepris de lui raconter l’histoire du prince Charles fou amoureux de Camilla Parker Bowles, plus âgée et mariée, qui dut se résigner à épouser la jeune Diana par bienséance et, surtout, pour avoir des enfants.
Elle me fixa, incrédule, puis haussa les épaules.
« Non, ce n’est pas possible.
— Regarde, Mimi. »
Je lui montrai sur mon téléphone une photo de Charles et de Camilla, enfin réunis, après la mort de Diana. Elle scruta la dame, l’air sévère.
« Pfff, elle est vieille, elle est pas très… »
Elle s’était arrêtée : avait-elle fait le rapprochement ?
« Mais il l’aime ! C’est comme ça, répondis-je.
— Et Diana, la pauvre…
— Tu sais comment on l’appelait, Diana ? La princesse des cœurs. Le monde entier l’adorait. »
Après un temps, je repris : « Toi aussi, tout le monde t’aime. »
Son visage s’empourpra, elle haussa de nouveau les épaules et referma le magazine.
Ce n’était pas de la complaisance de ma part, mais un constat : Mimi était tendrement aimée par ses enfants et petits-enfants. Malgré sa froideur, sa rustrerie parfois, elle touchait au cœur les membres de cette grande famille, chacun pour des raisons différentes. Pour moi, ce serait à jamais sa dignité de reine mêlée à sa candeur enfantine.
Le chronomètre de mon téléphone sonna la fin des trente-cinq minutes de pose et dissipa l’émotion que nous ressentions toutes deux à cet instant.
1. « Honteux. »
OceanofPDF.com