Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 9 sur 27

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Une reine

Chapitre 9

9.

 

 

La petite voiture rouge pétaradante s’arrêta en double file sur le boulevard de Bordeaux, un des plus animés de Casablanca. En dehors de l’habitacle, le son des klaxons se révélait difficilement supportable. Le soleil piquait déjà à cette heure-là et des tourbillons d’air gris soulevés par les voitures me firent éternuer plusieurs fois de suite.

Le vieux Cheradi, concierge de l’immeuble, était posté devant l’entrée. Visiblement, il guettait mon arrivée car, à peine m’eut-il aperçue, qu’il accourut vers moi à grandes enjambées. Cet homme m’avait connue bébé mais, trop pudique pour m’embrasser, il me serra longuement la main, l’autre posée sur son cœur, les yeux humides.

« L’ascenseur ne marche pas », me glissa-t-il, navré.

Je ne me souvenais pas que cet ascenseur ait jamais marché ; depuis toujours, les visiteurs arrivaient essoufflés chez Mimi.

Le chauffeur remit ma valise à Cheradi, qui l’empoigna et s’élança sur ses longues jambes maigres pour ouvrir la lourde porte en fer forgé noir. Je fus assaillie par l’odeur opaque, agressive et pourtant familière du hall, ce mélange âcre d’humidité, de viande mijotée et de pot d’échappement, additionné d’air marin. J’étais chez moi.

À mesure que je parcourais les hautes marches de l’escalier, gravies des milliers de fois, je sentais un poids s’abattre sur mes épaules et mon pas s’alourdir. Avais-je bien fait de venir ?

Cheradi déposa discrètement la valise à mes pieds et disparut aussitôt, me laissant seule face à la porte en bois et son heurtoir rond surmonté d’une tête de lion que j’actionnais sur la pointe des pieds quand j’étais enfant. Mon ventre se noua, et c’est la main tremblante que je soulevai le lourd anneau doré pour frapper à la porte. Je collai un sourire sur mon visage et respirai profondément afin de ralentir mon cœur qui s’était emballé – comme un présage du bouleversement que ces retrouvailles provoqueraient dans ma vie. Je reconnus le son caractéristique des mules de Mimi qui glissaient sur le sol. Le frottement se rapprocha puis cessa pour faire place à un tintamarre métallique de clés et de déverrouillages successifs, qui sillonnèrent la porte de haut en bas. Le battant s’ouvrit mais buta violemment, bloqué par l’entrebâilleur. J’entrevis Mimi dans l’interstice, le visage fermé et le regard méfiant.

« C’est moi, Mimi », lui murmurai-je.

Elle ferma puis ouvrit de nouveau, pour apparaître enfin. Elle se tenait toute droite sur le pas de la porte, éclairée par un rayon matinal jaillissant de la fenêtre de l’entrée. Dans le contre-jour, son corps m’apparut plus anguleux que dans mes souvenirs, flottant dans sa longue jupe noire. Elle me scruta en fronçant ses fins sourcils bruns.

« Je n’ai pas dormi de la nuit, je t’ai attendue », me dit-elle en guise de bienvenue.

Je souris. Ce n’était pas un reproche. Dans le langage Mimi, l’anxiété était un témoignage d’amour. Quand on aime quelqu’un, on s’inquiète pour lui.

Tout en serrant de ses doigts noueux son imposant trousseau, elle s’effaça pour me laisser entrer et verrouilla consciencieusement derrière moi les serrures une à une. Une fraîche odeur de savon de Marseille flottait, comme si l’appartement venait d’être lessivé du sol au plafond. Elle m’adressa enfin un sourire et me tendit les bras. Je m’y jetai avidement et plongeai mon visage dans le creux de son épaule. Tout était là : les effluves de son eau de Cologne à la rose, sa peau fraîche contre ma joue, son impeccable chemisier de soie gris que je tachai de larmes furtives.

Par-dessus son épaule, je vérifiai la présence de l’immuable horloge en bois accrochée dans l’entrée. La trotteuse poursuivait tête baissée sa course cliquetante démarrée bien avant ma naissance.

D’un geste brusque, Mimi recula et mit fin à notre étreinte.

« Allez, viens, benti ! »

Elle empoigna ma valise et la fit glisser sur le carrelage en ciment gris et blanc, jusqu’à la grande chambre qu’elle partageait autrefois avec Papiel. D’un regard, elle me signifia que c’était ici que je dormirais.

« Mais c’est ta chambre ! protestai-je.

— Non, la mienne, c’est la petite du fond maintenant. Allez, installe-toi. »

C’était irrévocable. Elle sortit et me laissa seule dans cette pièce où rien n’avait bougé.

Au-dessus du lit, la photo « officielle » de mes grands-parents. Sur un fond kitsch, semblable à ceux des studios de photographie de l’époque, mon grand-père se tenait légèrement de profil, yeux rieurs, fine moustache, costume trois pièces. Sa calvitie et son dos voûté marquaient leur différence d’âge. Mimi, le même regard rêveur que sur tous les clichés, portait un châle de dentelle noire posé sur sa lourde chevelure sombre. La photo devait dater d’une de ses grossesses, car je peinais à reconnaître ce visage joufflu et laiteux, ce buste opulent, ces bras adipeux.

À droite du lit conjugal, un lit une place, celui que les juives pieuses utilisent pendant leurs règles et les sept jours qui suivent. Cette période prend fin avec l’immersion de l’épouse dans le mikvé, le bain rituel censé la purifier avant qu’elle ne retourne auprès de son mari. Je tentai de m’imaginer respecter cette tradition avec le père de mon fils. Ne pas se toucher, ne pas faire l’amour, dormir dans des lits séparés la moitié du mois nous aurait peut-être protégés de cette promiscuité familière qui peut tuer le désir.

Avec mon second mari, nous avions décidé de ne pas vivre dans la religion, ni la sienne ni la mienne. J’avais goûté la liberté d’une vie sans rendez-vous religieux, sans restrictions rituelles et, à présent, ce temple familial figé dans le temps me jetait à la figure ces notions d’irrationnel que j’avais rejetées avec désinvolture.

Une imposante armoire en bois verni piqué par endroits, coiffée d’une corniche sculptée de grappes de raisin et reposant sur des pieds fins élégamment galbés, occupait la quasi-totalité du mur en face des lits.

J’essayai d’ouvrir les portes l’une après l’autre, en commençant par celle du milieu recouverte d’un miroir biseauté ; toutes me résistèrent.

Déçue, je m’étendis, les bras en croix, sur le couvre-lit vert foncé devenu rugueux au fil des années mais qui sentait bon la lessive. J’observai le lustre en laiton orné de trois tulipes en verre dépoli, qui se balançait mollement au-dessus de ma tête au rythme de la brise marine s’infiltrant par la fenêtre. Je redoutais de passer la nuit dans ce lit où avaient été conçus sept enfants, dont mon père, et où mon grand-père avait rendu son dernier souffle. Je ne me sentais pas à la mesure de cette histoire.

À gauche, le côté favori de mon grand-père, une table de chevet en bois excita ma curiosité. Avide de souvenirs, j’ouvris un des tiroirs. Je n’y trouvai qu’un guide, Casablanca en un week-end, sûrement oublié par un de mes cousins de passage, qui manifestement ne s’était pas posé les mêmes questions que moi.

Je bondis pour rejoindre Mimi.

La salle à manger était plongée dans la pénombre. Je fis tourner la manivelle près de la fenêtre et, alors que le vieux rideau se levait lentement en gémissant, la lumière pénétra graduellement, révélant une pièce aux allures spectrales. Un épais drap blanc habillait la longue table ovale où s’étaient déroulés tant de repas de fête. Autour, les douze vieilles chaises en velours gris, dont seulement deux n’étaient pas revêtues de housses en plastique.

À travers les portes vitrées qui séparaient les deux pièces, je distinguai le « salon marocain » composé des mêmes banquettes disposées en U, enveloppées du même velours grenat émaillé des motifs floraux damassés qui laissaient des marques sur ma joue quand je m’y endormais enfant.

Je me précipitai pour aller coller mon nez sur la porte de la vitrine en marqueterie où j’avais dérobé la précieuse photo de mariage. Ce haut meuble en acajou, mis à jour régulièrement sous la haute autorité éditoriale de Mimi, représentait pour moi un des rares éléments de cet appartement qui évoluaient au fil du temps.

Elle seule pouvait décider des objets qui figureraient dans ce cabinet de curiosités où chacun espérait être admis. J’observai, excitée, les nouveaux élus dans notre panthéon familial, durant les sept années écoulées depuis ma dernière visite tout en m’assurant de la présence des anciens. À côté de la boîte de dragées de mon premier mariage, une photo de ma fille bébé, d’une de mes tantes vivant en Suisse, en tenue de ski, une autre d’un de mes oncles auprès de sa femme marchant tout sourire dans le Casablanca des années 1960, et quelques-unes, plus récentes, de cousins que je ne reconnaissais pas. Bras levés et éventail à la main, la poupée espagnole en plastique, vêtue d’une robe rouge à pois blancs, était toujours là ; mes parents l’avaient rapportée d’un voyage pendant lequel Mimi nous avait gardés.

Sur l’étagère du haut, derrière une colombe en porcelaine, adossée à un

verre de kiddouch1 en argent, une photo ancienne sans cadre, que je découvrais. Il semblait s’agir de mon père, apparemment le jour de sa bar-mitsva, entouré de Mimi et de Papiel, l’air grave. Je regardai cet enfant – dont la ressemblance avec Jules me frappa – qui souriait timidement, un léger duvet au-dessus des lèvres, le regard doux, et pris conscience que peu de temps après il quitterait le Maroc et passerait trois ans seul loin des siens. En détaillant encore l’image, je distinguai derrière eux une dame tournée vers Papiel. Il m’était impossible d’en voir plus, la porte de la vitrine étant naturellement fermée à double tour.

Je me mis à déambuler dans la pièce qui résonnait encore du chahut de nos régulières retrouvailles. Je me remémorai Mimi assise en biais à un bout de table, prête à se précipiter vers la cuisine à tout moment. Elle tentait de suivre les conversations, mais son sourire s’estompait rapidement car nous finissions par l’ignorer, trop occupés à suivre les discussions animées et à trouver notre place dans cette arène familiale à l’entrain inarrêtable. On ne se parlait pas, on s’exclamait et, surtout, on plaisantait. Je me souvins des blagues qui fusaient, des éclats de rire qui faisaient plusieurs fois le tour de cette longue table ovale. Des moments grandioses où chacun abandonnait son individualité pour communier par le rire, fort, tonitruant, et, pour moi, pour Mimi, excluant.

Dans cette famille, nous étions tous drôles, ou du moins tendions à l’être. Ce n’était pas une appréciation, c’était un état, une nécessité. C’était ainsi que l’on se jaugeait. Nul besoin d’être le plus beau, le plus instruit, le plus riche : il fallait être le plus drôle pour susciter l’admiration, ou simplement pour être considéré. Chez nous, tout événement, quel qu’il fût – banal, dramatique, heureux –, devait être emballé dans l’écrin prodigieux et efficace du rire. Chaque fait n’était relaté qu’une fois épluché, malaxé, broyé, centrifugé par les machines implacables de l’humour. Il en résultait une histoire, ultratransformée, au goût amélioré, prête à être consommée.

Ingurgiter ces nuggets émotionnels me formata pour traverser la vie et ses soucis, avec un détachement que je pris longtemps pour une résilience exceptionnelle. Pendant la période fragile de l’adolescence, je me plongeai dans la littérature ou dans la Bible afin d’y puiser des doses de drame nécessaires à mon équilibre. Je rêvais d’un monde sérieux où l’on se parlait vrai, sans plaisanteries, sans ironie dans le ton. Je m’étais même créé un groupe d’amis imaginaires, solidaires, bienveillants, qui m’écoutaient avec respect. Je leur parlais dès que je me retrouvais seule. C’est-à-dire souvent.

Et puis, un jour, cette existence tranquillisée fut bousculée par mon père, qui me murmura à l’oreille : « Tu sais, c’est toi, la plus drôle de la famille. » Cette phrase, qu’il me livrait comme un cadeau, provoqua en moi un embarras qui ne me quitterait jamais. Je me sentais lestée d’un secret et d’un pouvoir insupportables. J’avais onze ans, un âge où l’on confie à sa fille qu’elle est la plus jolie, la plus intelligente. Moi, j’étais la plus drôle.

Ainsi adoubée, j’intégrai la mécanique de survie de cet univers, où nous n’exprimions pas nos sentiments, ne donnions pas notre avis, et noyions dans le rire les événements douloureux. Combien de non-dits étaient enfouis derrière ces rires écrasants ?

Je pris place sur une des chaises non plastifiées pour attendre Mimi, me gardant bien d’aller la voir dans sa chambre. Elle m’en aurait pudiquement mais fermement chassée.

 

1. Le kiddouch est une bénédiction prononcée avec du vin lors de la cérémonie de sanctification d’une fête biblique ou du shabbat.

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