Une reine
Chapitre 14
14.
Mimi et Kabira s’étaient éclipsées. J’attaquai ma deuxième grosse tranche de cake en jetant un morceau de sucre – au moins une fois et demie la taille des morceaux français – dans mon thé à la menthe, sonnant définitivement le glas de ma diète hypoglucidique.
Pendant que je regardais le bloc blanc s’effondrer mollement dans mon verre, je repensai piteusement à la croisade que j’avais menée. « Ce n’est pas un régime, c’est un mode de vie ! » répétais-je à l’envi à mes proches qui n’y voyaient qu’une nouvelle lubie pour maigrir.
J’avais même prononcé un discours enflammé sur les méfaits de cette substance addictive au cours d’un repas familial, car ma mère avait eu le malheur de servir un gâteau au chocolat pour le dessert. Alors que j’énumérais, accusatrice, les nombreux aliments contenant des sucres cachés à la tablée interloquée, mon père m’avait interrompue en me questionnant calmement : « Je suppose que tu n’en veux pas ? »
Sans attendre ma réponse, il avait saisi mon assiette et versé ma part sur la sienne. Puis il avait posé sa main sur la mienne : « Mollo, pas d’extrémisme… Un jour, tu auras peut-être envie d’un petit quelque chose de sucré… et ce sera pas grave. »
« Pas grave », repris-je en ingurgitant ma troisième tranche. Ainsi lestée, je pus enfin envisager de me mettre au travail et je me levai pour aller chercher mon ordinateur dans ma chambre. La fenêtre grande ouverte laissait entrer une brise tiède, les deux lits étaient impeccablement faits, le carrelage luisait du passage de la serpillière et exhalait une forte odeur d’eau de javel. Ma valise était posée debout dans un coin de la pièce et je constatai qu’elle avait été vidée.
Dans la serrure de la porte centrale de l’armoire, une clé ! Je me précipitai pour l’actionner, craignant que quelqu’un ne vienne la reprendre. Mes vêtements y étaient tous rangés. Sur cintre dans la penderie ou sur l’étagère du dessus, soigneusement pliés. Mes chaussures avaient été sorties de leurs sacs en plastique – pliés également ! – et alignées sur l’étagère du bas.
Je retrouvai mon ordinateur branché à la prise et mes dossiers de travail soigneusement empilés, sur la table de chevet.
D’ordinaire, une telle initiative m’aurait agacée, je l’aurais considérée comme une intrusion. Là, j’étais rassérénée par ces attentions et y voyais l’expression de l’amour pudique que me portait ma grand-mère.
Je regagnai la salle à manger avec allant, fermement décidée à travailler sur mon texte. Je commençai par créer un document que je nommai pompeusement « synopsis sketch » puis restai là, complètement paralysée, à contempler la barre clignotante sur l’écran qui semblait attendre mes instructions.
J’avalai quelques lampées de thé pour me donner du courage mais n’arrivai à rien. Pour que je puisse me concentrer, je devais chasser la pensée qui m’obnubilait : « Qu’est-ce qui avait bien pu rendre la vie de Mimi si insupportable ? »
Une heure plus tard, le bip aigu d’un SMS me fit sursauter. Je m’étais endormie la main sur le clavier, la joue collée à la nappe en plastique, un mince filet de salive coulant au coin des lèvres. Le message venait de Colin qui m’annonçait avec enthousiasme, le tout agrémenté d’une bonne dizaine de points d’exclamation, que les ouvriers seraient chez moi lundi à 9 heures pour installer ma cuisine. Et comme il était « méga pointilleux », il avait besoin de « faire un récap » afin de « prévoir le coup » car il voulait à tout prix éviter de se « prendre les pieds dans le tapis ». Décidément, cet homme avait l’art de la formule.
Dans un réflexe très inhabituel, je me déchargeai de mes responsabilités en transférant le message à mon père sans plus de précisions. Je répondis ensuite à Colin dans son langage, en l’invitant à contacter directement mon père nommé « directeur des opérations sur cette mission ».
Sa réponse ne se fit pas attendre : « Reçu 5 sur 5. »
La table avait été débarrassée pendant ma sieste impromptue. Le plateau de petit déjeuner avait fait place aux couverts du déjeuner. Honteuse de m’être écroulée de la sorte, je lançai la vidéo d’une émission présentée par Michelle dans l’espoir de me plonger dans une ambiance plus propice à la création.
« Ah, c’est bien, tu ris, c’est que ça va mieux », lança Mimi derrière moi alors que je visionnais, hilare, une caméra cachée dans laquelle cinq Mexicains en ponchos, sombreros vissés sur la tête, chantaient à tue-tête en poursuivant des touristes québécoises. Michelle apparut à l’écran, et je la désignai fièrement à Mimi : « Je vais travailler avec elle ! Elle est très connue en France ! »
Elle n’esquissa pas un sourire ; je retrouvai la même expression figée qu’elle prenait quand les rires résonnaient autour de cette même table. Était-ce de la déception que je lisais sur son visage ? Peut-être s’attendait-elle à plus de sérieux venant de moi ? Comme si je l’avais trahie en faisant à mon tour commerce de l’humour familial qu’elle avait souvent subi.
« Tu ne devrais pas travailler le jour du shabbat, benti. »
Nous nous retrouvâmes pour le déjeuner devant le somptueux plat de dafina. Étrangement, malgré le tardif et copieux petit déjeuner, j’avais faim. J’avais le sentiment qu’en me nourrissant de ces mets, j’allais m’imprégner de nouveau de ces coutumes, ingérer de la matière à réflexion.
Encore une fois, Mimi ne s’était pas économisée dans la confection du repas, avait respecté à la lettre la tradition et n’avait omis aucun ingrédient. Nous savourions silencieusement, Mimi toujours assise de biais, comme si elle s’apprêtait à quitter les lieux à tout moment. Tandis que je me délectais, je me creusais la tête pour trouver un moyen de l’amener à raconter la suite de son histoire.
« Tu savais cuisiner quand tu t’es mariée ? demandai-je pour lancer la conversation.
— Pas du tout. J’avais quatorze ans, tu sais. »
Je ne l’avais jamais su. Je mordis dans un bout de hallah pour dissimuler mon émoi. Je savais que mon grand-père était plus âgé mais je ne l’imaginais pas, elle, si jeune.
Elle enchaîna en désignant la dafina.
« Je l’ai fait cuire sur la plaque toute la nuit. »
Je craignis qu’elle se lance dans la description de la recette pour éviter le sujet, et ce fut pire : elle entreprit de me livrer une anecdote sur le mode de cuisson.
« On apportait la dafina au four public et elle cuisait tout doucement du vendredi soir au samedi matin. Mais attention, à l’intérieur du four, tous les emplacements n’étaient pas les mêmes. Comme ton grand-père était quelqu’un d’important, le commis nous réservait le meilleur endroit pour notre marmite ! Ni trop près ni trop loin du feu.
— Marmite VIP ! » lui lançai-je pour la faire rire.
Elle pouffa en cachant sa bouche avec sa main comme une petite fille.
Cette vision m’émut mais je ne lâchai pas mon sujet.
« Tu avais quatorze ans quand tu t’es mariée… c’est très jeune ! »
Elle reprit son sérieux.
« Trop. C’était courant dans le temps. »
Le gros téléphone gris à cadran émit une sonnerie qui me fit sursauter. Mimi ne bougea pas. Au quatrième coup, elle justifia son immobilisme.
« C’est shabbat, je ne réponds pas au téléphone. »
J’esquissai un mouvement pour aller décrocher.
« Non ! C’est shabbat, répéta-t-elle, sentencieuse.
— C’est peut-être une urgence ?
— Benti, à mon âge, l’urgence et les mauvaises nouvelles ne peuvent venir que de moi. »
L’insupportable son s’était arrêté. Il fallait que je retienne Mimi avant qu’elle ne trouve une excuse pour s’évaporer. Je cherchais les mots pour la relancer mais ce fut elle qui reprit la parole en me posant une question inattendue.
« Tu sais à quel âge s’est marié ton grand-père ? »
Je réfléchis : elle avait quatorze ans, lui vingt-cinq de plus, il devait avoir…
Elle n’attendit pas le résultat de mon calcul.
« Dix-huit ans », affirma-t-elle.
Mon premier réflexe fut de la contredire mais je me tus, craignant de briser son élan.
« Je vais chercher le dessert », précisa-t-elle en s’appuyant sur la table pour se redresser.
Je lui attrapai le bras maladroitement et, le regard suppliant, lui dis doucement : « Je ne veux pas de dessert, Mimi, continue, s’il te plaît. »
Elle soupira et se rassit.
« D’accord, ma fille. Alors voilà, ton grand-père s’est marié une première fois bien avant moi. »
Je l’ignorais totalement. Et ce que je savais encore moins, c’était que Papiel, ce jeune berbère sans parent, sans la moindre autorité au-dessus de lui, n’avait pas choisi sa première épouse parmi les vierges à marier de la communauté. Non, à dix-huit ans, il fut séduit par une femme mariée et de dix ans son aînée.
Comme pour justifier cette union atypique, Mimi déclara : « Il n’était personne à l’époque, sans argent, sans père ni mère, il ne pouvait pas prétendre à une jeune épouse, bien dotée et éduquée. »
J’appris plus tard qu’il ne fallut pas longtemps à Papiel pour succomber au regard bleu de cette voisine qu’il croisait tous les jours dans la même bâtisse, au cœur du mellah. Elle vivait au premier étage avec son mari, et Eliahou au rez-de-chaussée dans une minuscule pièce aveugle avec sa sœur Tamou, les deux autres s’étant mariées.
Mimi me fit comprendre à demi-mot que l’histoire avait fait grand bruit dans ce quartier de juifs observants. Les rabbins avaient même été convoqués pour constater l’adultère. Malgré le scandale, les deux amants avaient fini par se marier.
Je fus surprise car les lois de la Torah sont très claires en cas d’adultère avéré : non seulement l’épouse ne peut plus demeurer avec son mari, mais il lui est en outre interdit de s’unir à son amant. Mon grand-père avait bravé ces diktats.
Comme si elle lisait dans mes pensées, Mimi ajouta, la main sur la joue :
« C’était facile pour lui, il n’avait pas de famille pour s’opposer à ce mariage. Dans le mellah, tout le monde en parlait, mais le temps a passé et ils ont oublié.
— Tu habitais dans le mellah, toi aussi ?
— Oui, ma fille, j’étais enfant. »
Pourquoi personne n’avait pris la peine de me parler de cette première vie de mon grand-père ? Et pourquoi Mimi me l’annonçait-elle comme un drame ?
J’avais eu jusqu’à présent l’image d’un homme pieux, respectable, mature, qui avait épousé une très jeune femme pour se ranger. Et elle me décrivait un être courageux, audacieux et d’un romanesque qui m’attendrissait.
Le téléphone fixe retentit à nouveau, longtemps, puis cessa. Pendant un court instant le son résonna dans la pièce. Puis il reprit, le volume semblait encore plus fort. D’un léger mouvement de menton, Mimi finit par m’autoriser à aller décrocher. Je soulevai le lourd combiné gris. Une voix familière, mais totalement inattendue : Colin ! Comment diable cet énergumène s’était-il introduit dans le téléphone de ma grand-mère ?
« Figurez-vous que je suis avec vos parents ! » s’exclama-t-il, lyrique.
Piégée, je pris place sur le petit fauteuil en velours tout près, en observant, désemparée, Mimi qui commençait à débarrasser.
Ma mère se fit entendre : « Comme tu ne réponds pas à nos messages, nous sommes venus voir Colin directement sur place. »
Puis mon père, à ses côtés, chuchota comme si personne ne pouvait l’entendre : « Très efficace, Colin, et sympathique. »
Colin reprit : « Voilà, avec votre charmante maman, nous nous demandions : souhaitez-vous ajouter des tiroirs à l’anglaise ? »
Excédée, je lâchai un :
« Je ne souhaite rien. Faites comme vous voulez.
— Bien, bien », répondit Colin, ravi de ce blancseing.
Je précisai aussitôt, craignant qu’il ne voie là une bonne occasion d’exploser les tarifs : « En restant dans le budget qui vous est alloué, bien entendu. »
Sa déception était palpable mais il continua de déblatérer son charabia technique pendant que je m’impatientais.
« Comme je l’expliquais à vos parents, vous disposerez de retenues de blocage en position fermée et de capacités de charge élevées grâce à un mécanisme à ressort…
— Ça a l’air très bien, ça ! s’écria ma mère, emballée.
— … et cerise sur le gâteau, le mécanisme d’amortissement permet de fermer le tiroir silencieusement et en douceur, très pratique quand on a des enfants qui vont chercher à ouvrir les tiroirs de cuisine avec leurs petits doigts…
— Passez-moi mon père, lui ordonnai-je sèchement.
— Très très gentil, votre père. Une crème. Ah, je ne le vois plus ! Je vais le chercher, il se promène dans les allées. »
Sous mes yeux, Kabira débarrassait silencieusement ; elle posa délicatement sur son plateau les assiettes maculées et le plat rond dans lequel baignaient les pommes de terre, enrobées de sauce brune gélifiée. Elle emporta le tout entassé dans un équilibre précaire tandis que Mimi effectuait de grands gestes circulaires avec son éponge pour effacer les dernières traces du déjeuner.
J’attendis de longues minutes pendant lesquelles je perçus la voix de Colin résonner dans le micro du magasin et appeler mon père par son prénom comme pour retrouver un enfant perdu.
J’étais à bout.
Il prit enfin l’appareil, essoufflé d’avoir couru dans les dédales de Cuisiland : « Ma fille, ne t’inquiète pas, on est là. Ta mère a remplacé le carrelage en briques de ta crédence par de la faïence blanche, lisse. C’est beaucoup plus facile à nettoyer, tu verras. »
J’entendis ma mère derrière.
« Arrête, c’est une surprise ! »
C’était le seul élément que j’avais choisi, au grand dam de Colin ; j’avais aimé ce style new-yorkais que cela conférait à la pièce. Mais je me retins de relever. Ma fuite méritait bien cette ingérence.
J’entrai dans le vif du sujet.
« Papa, pourquoi tu ne m’as jamais dit que ton père avait été marié avant Mimi ?
— Et voilà… tu as des choses importantes à régler, une maison à aménager, cette cuisine qui ne va apparemment pas être une mince affaire et, toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu perds ton temps à remuer de vieilles histoires ! se lamenta-t-il.
— Je veux juste savoir pourquoi tu ne m’en as jamais parlé, insistai-je.
— Pour quoi faire ? »
Encore une fois, je me retins de relever.
« Colin a eu la gentillesse de t’offrir les frais de livraison, et je lui ai promis que tu allais lui dégoter un stage pour son petit frère qui rêve d’être journaliste. »
Voilà, ça, c’était mon père. Il était capable d’écouter les doléances d’un inconnu, de se plier en quatre pour lui rendre service, mais je pouvais toujours courir pour qu’il réponde à mes questions. Sachant que je n’aurais rien de plus de sa part, j’écourtai notre conversation.
Seule, assise sur ce fauteuil bas aux pieds arqués, je songeai à cette première femme, forcément morte puisqu’elle était plus âgée que Papiel. Avait-il eu des enfants avec elle ?
L’idée de découvrir l’existence d’oncles ou de tantes cachés excitait ma curiosité. Je me frottai les mains : finalement, cette histoire se révélait plus captivante que dramatique.
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