Une reine
Chapitre 23
23.
Cinq heures. En ouvrant les yeux, j’eus l’impression que cette chambre allait se refermer sur moi. Il s’y était joué tant de choses. Rien de superficiel. Du profond. Du pur. Du violent.
Je me postai à la fenêtre dans le jour naissant. En bas, le bourdonnement d’insectes des mobylettes avait commencé. Un homme décharné et visiblement ivre hurlait en slalomant entre des plots imaginaires sur la chaussée déserte. De là où je me trouvais, j’apercevais Mimi. Elle ne dormait pas non plus. Assise sur le bord de son lit, elle se tenait droite, altière, son profil hiératique se découpant dans la demi-pénombre.
Il fallait que je sorte. J’enfilai la robe d’été noire, longue et légère, que j’avais prévue pour la virée avec Mimi.
En entrebâillant la porte de l’entrée, l’odeur rance de l’immeuble me percuta de nouveau. Dans l’escalier, mes gestes d’enfant me revinrent en mémoire ; je tins la rampe à bout de bras et glissai sur la partie centrale, lisse et usée des marches, faisant office de toboggan, puis retombai lourdement sur les fesses au rez-de-chaussée. Mon entrain incongru fut stoppé net par Cheradi, hirsute, alerté par le bruit. Je me relevai en m’époussetant honteusement et, mue d’un élan soudain, l’embrassai joyeusement sur la joue pour la première fois. Il me sourit, gêné, et, ne sachant que répondre, me souffla un « merci ».
Je sortis dans Casablanca plongée dans une fraîcheur encore bleutée des restes de la nuit. En marchant, je retrouvai la petite boutique de Jalil le disquaire, où nous nous attardions avec mes frères pour écouter les derniers tubes qu’un grand mec dégingandé, coupe afro et chemises cintrées, diffusait à tue-tête jusque dans la rue. L’endroit minuscule jadis envahi de pochettes de vinyles était devenu Jalil Plus, un fourre-tout vendant des téléphones portables d’occasion et des DVD piratés. Je m’approchai pour regarder à travers la grille. Au mur : des photos du même Jalil, chauve et replet, posant à côté de stars de passage. Mais au milieu des pubs de forfaits téléphoniques en arabe trônait toujours la pochette de Thriller, mon cataclysme durable.
Adolescente, j’avais tant écouté cet album que j’avais l’impression qu’il avait imprégné chacune de mes cellules. Dans mon justaucorps violet, serré à la taille par une large ceinture élastique noire, je répétais indéfiniment la chorégraphie de Michael, devant le miroir en moucharabieh de la chambre de mes parents, porte fermée à double tour. Et, comme un secret que personne ne pouvait comprendre, je me répétais que j’étais belle.
J’avais quatorze ans. L’âge de Mimi quand elle s’était mariée.
Mimi m’avait indiqué l’adresse de Hassiba et mes pas avaient emprunté le chemin que Papiel effectuait tous les matins entre ses épouses. Au bout de trois cents mètres, je m’arrêtai devant une maison étroite écrasée entre deux bâtisses. Son unique fenêtre surmontait une porte cloutée, rouillée, qui avait dû être verte autrefois.
Je me souvins d’être venue là, peu après la mort de Papiel. Hassiba était souffrante et, avec mon père, nous lui avions apporté une soupe que Mimi avait préparée. Papa avait insisté pour que je l’accompagne et m’avait fait porter la casserole en fer-blanc fumante. Comme s’il voulait se dédouaner de cet acte de bonté envers Hassiba. Dans la pénombre, allongée, un fichu sur la tête, son corps chétif disparaissait sous les draps. En plein délire fiévreux, elle demandait sans cesse où était son mari. Mon père, debout devant le lit, murmurait des phrases de réconfort mais se tenait à distance. Son regard doux, sa compassion – que je trouvais parfois excessive – avaient laissé place à un masque froid et impavide que je ne lui connaissais pas.
Les propos de mon oncle Roger, le premier-né, celui qui les rendit tous parents, me revinrent : « D’aussi loin que je me souvienne, je vivais chez Hassiba et c’était elle ma mère. Après moi sont rapidement arrivés Henri et Rachel, qui eux aussi vivaient chez Hassiba. Mon père passait très rarement la nuit à la maison, il se levait aux aurores chez Mimi, allait chercher des provisions au marché et venait chez nous pour profiter de Hassiba. »
Je pris conscience que Mimi, malgré sa jeunesse et sa beauté, n’avait pas eu la consolation de devenir la favorite. Elle n’était que l’instrument du devoir.
Cette injonction de procréer avait conditionné l’histoire de ma famille, et je m’y étais aussi soumise. Depuis mes quinze ans, l’idée d’avoir un enfant m’obsédait. J’avais hérité de la hantise d’être classée sans suite.
Toute mon adolescence, j’avais l’impression d’être floue – aujourd’hui, on aurait dit « pixélisée ». Les regards me passaient au travers. Parfois, je me demandais même si mes proches me reconnaissaient. Dans une famille où l’on cultivait le résultat, où l’on privilégiait l’effet, mon existence asynchrone de jeune fille solitaire plongée dans ses livres, rêveuse et distraite, n’était pas comptabilisée. Je pouvais me lever d’une grande tablée sans que personne le remarque, et j’entendais au loin, bien plus tard, qu’on me cherchait, mais sans affolement, parfois même sans aller jusqu’à me trouver.
Ainsi, quand j’eus mon premier enfant, à vingt-deux ans, j’acquis au sein du clan sinon une place, au moins un statut. J’étais devenue visible. J’apportais ma participation à l’édifice familial avec ma descendance, qui était aussi la leur.
En enfantant pour la première fois à quinze ans, Mimi, elle, n’acquit pas pour autant le statut de mère. Elle était le ventre, le corps qui avait rendu Papiel et Hassiba parents.
Était-ce pour cela que ses sept enfants l’avaient toujours appelée Mimi, et jamais Maman ?
Je pensais à Mila qui, à dix-sept ans, était à l’âge de tous les possibles et qui, si elle avait vécu à cette époque, aurait déjà été mère de deux enfants.
La porte de la maison s’est soudain entrouverte, me tirant de mes réflexions et libérant des effluves de lait chaud, de beurre fondu et de pain. Trois petites filles par ordre de taille, cartable sur le dos – mêmes tresses drues et mêmes robes bleu ciel –, me fixèrent de leurs yeux noirs aux longs cils épais, puis s’évaporèrent dans un chuintement de voix et de rires. J’en profitai pour regarder à l’intérieur. Carreaux de ciment hexagonaux aux motifs grignotés par le temps. Une femme d’une trentaine d’années, enceinte, vêtue d’une gandoura jaune vif, un fichu noir à frange sur le crâne, balayait le sol énergiquement. Par la fenêtre, le profil d’un homme qui priait apparaissait et disparaissait, au rythme de ses génuflexions. Une vieille dame assise sur les marches de l’entrée chantonnait en équeutant des haricots, un sachet sur les genoux.
Voilà. Plus rien de ce qui était.
J’aurais voulu apposer une plaque sur la façade, commémorant la présence de Hassiba et de Papiel dans cette maison. Pourquoi n’est-ce le privilège que des Grands Hommes ?
La jeune femme au balai releva la tête et croisa mon regard curieux, elle se précipita pour refermer la porte, qu’elle eut la courtoisie de ne pas faire claquer.
Je restai là sur le trottoir, en proie à mes questionnements, à essayer d’imaginer comment fonctionnait cette famille à double foyer.
Je battis en retraite par le boulevard de Bordeaux et passai devant le numéro 45, une institution de Casa, Les Jus de Bordeaux. L’échoppe sobre aux murs crème affichait fièrement sur son enseigne : « Depuis 1969. » Outre les recettes « maison », toutes les combinaisons de fruits étaient possibles, il suffisait de demander. Adolescente, j’y venais le samedi au petit matin.
J’avais dix-sept ans, et mes parents m’autorisaient à sortir en discothèque jusqu’à des heures indues. Je ne buvais pas, je ne couchais pas – pas d’abandon, pas d’ivresse. Il suffisait à mes parents de dire qu’ils comptaient sur moi pour « bien me tenir », pour que je me conforme à leur injonction, de bonne grâce. Les cours de Torah que je suivais à l’école parachevaient cette œuvre de culpabilisation tacite. J’avais accès aux excès sans y toucher. Mon esprit fulminait d’amour, mais mon corps se raidissait à mesure que je lui infligeais cette distance.
Pour être en société, je puisai instinctivement dans le fonds de commerce familial : je devins la fille marrante. Ce sésame me permit d’intégrer les groupes qui venaient finir leur soirée ici, au Jus de Bordeaux.
J’aimais le réconfort de ces jus, auxquels je faisais ajouter des amandes ou des dattes pour les rendre plus denses encore. En laissant cette mixture épaisse couler doucement dans ma gorge, je me réparais, je colmatais mes brèches.
Je poussai la porte vitrée.
Dans l’échoppe, les chaises étaient encore tête en bas sur les tables. Un jeune homme moustachu en blouse de travail blanche briquait le comptoir en verre où étaient amoncelés des kilos multicolores de fruits frais. Sans regarder le menu affiché au mur, je commandai fièrement en arabe trois jus « banane, orange, amande ». Il piocha les fruits d’une main alerte puis les jeta dans une des trois centrifugeuses qui se mit à vrombir. Je me promis d’acquérir le même appareil afin de nous concocter des jus maison avec les enfants, dès que la cuisine serait opérationnelle. D’ailleurs, les travaux devaient commencer ce matin même. J’appelai mon père pour vérifier s’il se trouvait bien sur le front.
« Évidemment que je suis là ! m’a-t-il assuré.
— Et ils en sont où, des travaux ? Ça avance ?
— Ils n’ont pas commencé. Avec ta mère, on leur a préparé un bon petit déjeuner. Ils finissent leur café et ils s’y mettent ! »
Je tentai de lui expliquer que chaque minute allait être comptabilisée par Cuisiland mais il chuchota : « Ne t’inquiète pas, c’est une technique bien rodée. Avec les viennoiseries qu’on leur a apportées, je peux te dire qu’ils vont être au taquet et travailler deux fois plus vite. »
Je raccrochai, dépitée.
« Jamais de la vie ! »
J’avais apporté à la maison les trois jus et les avais posés sur la table. Alors que Kabira aspirait goulûment par sa paille, Mimi avait refusé catégoriquement d’y toucher.
Sa vie était faite de jamais. Elle n’avait jamais mis les pieds dans cet endroit à cent mètres de chez elle, elle n’avait jamais connu d’autre homme que mon grand-père, elle n’était jamais partie en vacances, elle n’avait jamais lu un livre, elle ne s’était jamais baignée en maillot de bain dans l’océan si proche, jamais…
« Allez, profite un peu ! »
Elle me répondit sans tristesse mais avec gravité.
« C’est trop tard, ma fille. Toute ma vie, il a été trop tard. Parce que j’ai tout fait trop tôt. »
Je ne me laissai pas attendrir par ces mots définitifs et rapprochai le gobelet de ses narines pour qu’elle hume l’odeur sucrée du nectar orangé. Elle y goûta du bout des lèvres. Ses yeux s’humectèrent de plaisir, son visage rosit et s’arrondit, comme celui d’un enfant. Contente de moi, je l’observai boire l’épais liquide par petites gorgées. Je fis mine de ne pas prêter attention à ce bonheur simple dont elle semblait nourrir de la honte.
« Bon, Mimi, après déjeuner, direction la plage ! »
Puis à l’adresse de Kabira radieuse, je lançai : « Départ à 14 heures ! »
« D’accord, Mimi ? » lui demandai-je en me penchant pour voir son expression alors qu’elle gardait le front bas.
Les lèvres pincées, elle semblait tourmentée.
« Ah non, tu ne vas pas me faire ça, Mimi ! On sort après le déjeuner.
— C’est honteux, trois femmes seules dans la rue, ça ne se fait pas, benti. Qu’est-ce qu’on va dire de nous ? »
De qui parlait-elle ? Ceux de sa génération qui auraient pu s’offusquer d’un tel comportement étaient morts ou assignés à résidence tout comme elle. Je sentais la frustration monter tandis qu’elle conservait l’air déterminé d’un juge qui venait d’émettre sa sentence.
Je fus tentée de réagir telle une petite fille blessée à qui on avait fait une promesse, mais, en un éclair, ma réponse fusa, devançant tout découragement de ma part.
« On n’est pas toutes seules ! J’ai proposé à un ami de nous rejoindre, il vient nous chercher. »
Mimi releva immédiatement la tête, incrédule.
« Il est très gentil, il travaille dans une banque », précisai-je, imaginant bêtement que cela la rassurerait.
J’envoyai concomitamment un message à Éric en priant pour que ce plan risqué fonctionne.
« Besoin impromptu et impérieux d’un chevalier servant pour m’accompagner cet après-midi. Pardon de cette demande insolite de dernière minute mais sinon ma grand-mère ne sortira pas (plus ?) et je rentre ce soir, tard, à Paris. »
J’étais consciente de mon impudence, mais je n’avais pas le choix et, surtout, je sentais qu’il ne me jugerait pas.
« Il est juif ? » réagit Mimi.
J’entrouvris la bouche, ne sachant que répondre, mais elle lut dans mon regard que, non, il ne l’était pas.
« Et alors ? C’est pas grave », me dit-elle comme si c’était moi qui lui avais posé la question.
Elle se leva et fit signe à Kabira de s’approcher.
« Viens m’aider, je vais me préparer. »
Cette dernière lui prit le bras pour l’emmener vers sa chambre.
Un message. Je sautai sur mon téléphone, anxieuse de connaître la réponse d’Éric.
« Rappelle-moi, asapissimo. »
C’était Michelle. Je l’avais complètement oubliée ! Je me pris la tête entre les mains. « Hchouma », me suis-je dit. J’étais démasquée. Elle avait constaté mon manque de réactivité. Je ne lui avais fait aucun retour, aucune proposition après le tapis rouge professionnel qu’elle m’avait pourtant déroulé. Une femme comme elle ne devait pas tergiverser longtemps : je serais démise de fonctions que je n’avais pas eu la capacité d’occuper, c’était la fin d’une aventure même pas commencée.
Je maudissais ma mollesse autant que mon obsession de mon histoire familiale. J’avais très bien vécu sans la connaître durant des années, j’aurais pu attendre vingt-quatre heures de plus et travailler. Je savais qu’une occasion pareille ne se représenterait plus.
Résignée quant au sort qui me serait réservé, je composai son numéro, soucieuse de faire preuve de correction malgré mon incompétence.
Elle décrocha hilare.
« Oh merci de me rappeler, ma belle ! »
Autour d’elle un brouhaha musical au milieu duquel je perçus des sonorités sud-américaines.
« On tourne l’émission spéciale salsa ! Bon, minette, je ne sais pas comment te dire ça mais…
— J’ai compris, ne t’inquiète pas. J’ai préjugé de mes capacités, je suis en pleine séparation et… »
Un « Olé » tonitruant me perça les tympans. Elle ne m’écoutait pas du tout.
« J’ai besoin de toi, sur un gros projet. Une émission pour enfants avec des quiz, des jeux, que j’animerai, avec des invités connus mais aussi des lambda… »
Elle poursuivit le descriptif confus et touffu de son concept et finit par :
« Comme tu vois, c’est très clair, je voudrais que tu planches là-dessus.
— Et les caméras cachées… je n’ai pas…
— Ah mais on a lâché l’affaire. Sylvain, tu ne l’as pas prévenue ? Ah mais non, c’est pas sérieux, Sylvain ! C’était trop cher, trop compliqué à mettre en place, trop vu, bref… on a zappé avant qu’on nous zappe. Next ! Alors, tu es avec nous ? »
Mon cerveau bégayait : était-ce propre à elle ou est-ce que tous les gens qui travaillaient à la télé fonctionnaient ainsi ? Je sautai dans cette déferlante incompréhensible en laissant échapper d’instinct un « Of course ! » mi-enthousiaste mi-décontracté qui sembla convenir parfaitement à la situation.
« Toi, t’es une vraie ! Rendez-vous brainstorming mardi 8 h 30 au bureau. Réfléchis à un titre d’émission entre-temps. On n’a rien trouvé.
— Noté ! » lui répondis-je.
Je raccrochai, heureuse d’être toujours dans la course – une course vers quoi ? je l’ignorais, mais je me réjouissais de bénéficier d’une seconde chance. Je bénissais presque ma procrastination qui m’avait épargné de travailler pour rien.
En inscrivant dans mon agenda l’heure et la date du brainstorming, je tressaillis en m’apercevant que je devais emmener Jules à l’école à la même heure et, surtout, que c’était pile le jour de présentation des girafes. Pour la première fois de ma vie de maman, j’eus une furieuse envie de tout envoyer bouler : la girafe de mon fils, le gâteau (obligatoirement maison) qu’il fallait apporter pour le petit déjeuner des élèves, les horripilantes conversations avec les parents qui savaient tous mieux que moi ce qui se déroulait en classe. Je ne pouvais décemment demander à son père de le faire à ma place, et je ne me voyais pas non plus rappeler Michelle pour décaler le rendez-vous. « On verra bien », me dis-je en m’étonnant moi-même de cette confiance inhabituelle. Tout me semblait dérisoire après ces révélations sur Mimi, sur cette famille dont je comprenais que le rire omniprésent était également une façon d’être au monde pour chasser la douleur, le déchirement, les regrets. Et, à présent, je les remerciais en pensée d’avoir choisi cette option plutôt que celle du drame. D’avoir pris le parti de ce rire qui, même s’il dissimulait certaines vérités, nous avait appris la joie.
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