Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 25 sur 27

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Une reine

Chapitre 25

25.

 

Nous nous retrouvâmes dans la voiture, repus d’embruns et de soleil. L’autoradio diffusait le CD piraté de Farid El Atrache acheté chez Jalil le disquaire. Mimi était aux anges, elle récitait les paroles en sourdine tandis que Kabira faisait défiler sur le téléphone d’Éric les photos de la journée quand un tintement violent interrompit ce doux moment, pour m’annoncer un e-mail « urgent ». Il avait pour objet « Ma décision » et provenait de Mila. Je l’ouvris aussitôt, mi-intriguée mi-inquiète.

« Coucou Maman,

Je suis à Paris, chez Mamie, j’imagine qu’elle te l’a dit.

Pour une fois, c’était cool avec Papa, mais j’avais besoin de rentrer pour réfléchir. Ce que j’ai à te dire, je préfère te l’écrire pour bien exprimer mes pensées et ne pas faire d’erreur. »

Je me redressai sur mon siège. Qu’est-ce qui allait me tomber dessus ?

« Bon voilà, Papa a une nouvelle copine, elle s’appelle Solange, et apparemment ça a l’air sérieux puisqu’ils vivent ensemble. Je sais que ça t’est égal puisque tu t’es mariée après lui et que tu as même eu Jules, mais avec ton divorce, tout ça, je n’ai pas osé t’en parler au téléphone.

Le truc, c’est que Solange est super sympa. Elle est architecte comme Papa. Sa fille, Salomé, est à la fac de droit, et on s’entend tous très bien. »

Le « tous » m’arriva tel un coup de massue. Avec moi, depuis la séparation, Mila et Jules n’avaient plus droit au « tous » ; au mieux, c’était « tous les trois », une expression qui sonnait cruellement l’incomplétude.

« Au début, ça m’a fait bizarre de voir Papa avec une “famille” mais, bon, c’était mieux que de me retrouver en tête à tête avec lui comme d’hab. C’était trop gênant, chaque fois. Là, on a joué à des jeux de société, on a fait du shopping avec Solange et Salomé. Papa a changé, il est plus marrant, on discute de tout. Ils s’entendent bien, avec Solange, ils parlent d’archi et ils rigolent tout le temps.

Je ne sais pas trop comment te dire ça, mais Papa m’a proposé de venir vivre avec eux l’année prochaine et de m’inscrire à la fac là-bas. Au début, je me suis dit : “Même pas en rêve !”, mais après, au calme, j’ai pensé que ce serait bien. Non ?

Ça n’a pas été facile de t’occuper de moi toute seule, toutes ces années. Tu le lui as toujours reproché. C’est fini, maintenant. Il a bien compris, et je crois qu’il veut se rattraper. Il va être là pour moi.

Ils ont une chambre en plus, et Papa va me l’aménager, il a déjà commencé à la dessiner ! On est allés se renseigner pour la fac, elle est magnifique et pas loin de chez eux. »

Ma vision se brouilla de colère et de tristesse mélangées. Comment tout avait pu basculer de la sorte ? Et en si peu de temps ! Éric, qui m’observait dans le rétroviseur, articula un « Ça va ? » sans son. Je lui adressai un maigre sourire qui voulait tout dire, avant de finir de lire le message.

« Dernière chose : j’ai décidé que, finalement, je ne voulais plus faire de journalisme. Je vais m’inscrire en archi. Mais ça n’a rien à voir avec Papa. Enfin si, mais pas comme tu crois. Il ne m’a pas monté la tête ou quoi que ce soit. J’en ai vraiment envie depuis longtemps mais, ça aussi, je n’osais pas te le dire.

Voilà, je pensais que je n’arriverais jamais à exprimer tout ça mais, quand Mamie m’a raconté que tu avais quitté le Maroc toute seule à mon âge, j’ai supposé que tu comprendrais. Et moi, au moins, je ne serai pas loin, je pourrai venir vous voir souvent, toi et Jules.

Si tu veux bien, écris-moi pour me répondre ; sinon, je vais avoir trop de peine et toi aussi, et on risque de s’énerver et de dire n’importe quoi.

Voilà, ouf, je me sens mieux !

Je t’aime, Maman.

Mila. »

La conviction d’avoir relâché mon attention au pire moment me plongea dans une rage sourde. Je pestai contre cet homme qui réapparaissait dans la vie de sa fille et voulait la récupérer alors que j’avais eu tant besoin de lui pour l’élever. Je préparais mentalement l’appel dont j’allais me fendre pour lui dire ses quatre vérités.

« P.-S. : Je suis allée à la maison aujourd’hui : deux ouvriers montent la cuisine depuis ce matin, il y a de la poussière et des planches partout, mais, en vrai, ça a l’air trop beau ! Papi et Mamie se sont assis sur des tabourets pour les surveiller – surtout Mamie qui leur donne des ordres tout le temps.

Je n’aime pas trop les rideaux que tu as mis aux fenêtres, ça rend le salon tout sombre, et ces grandes fleurs, c’est pas très beau. En même temps, si tu aimes, c’est l’essentiel ; moi, je ne serai pas souvent là. »

Les rideaux – une initiative de ma mère, sous la houlette de mon père craignant l’indiscrétion des voisins – parachevèrent mon abattement.

J’avais toujours redouté ce qui était en train d’arriver. Cette ironie injuste. Pendant ce court laps de temps où j’avais baissé la garde, ma fille m’échappait, séduite par une proposition de famille, par son père heureux, par une autre mère que moi, un ensemble joyeux et harmonieux.

Puis je mesurai ma situation à l’aune de ce que j’avais appris de la destinée de Mimi. Et si c’était moi qui étais injuste ?

Mila avait subi mes changements de vie, mes peines de cœur, sans jamais rechigner, et maintenant qu’elle pouvait avoir enfin droit à son père, je voulais m’y opposer ?

Je commençais à trouver indécent et dérisoire mon désarroi au vu des déchirements qu’avaient dû surmonter les membres de ma famille.

« Mais je suis complètement débile ! » ai-je laissé échapper à haute voix, provoquant l’étonnement inquiet d’Éric dans le rétroviseur.

Je n’avais pas le droit de pleurnicher, surtout là, en présence de Mimi. Je me devais d’être à la hauteur et me nourrir de l’amour que je ressentais pour ma fille et pour ma grand-mère.

Kabira me tapota l’épaule pour me montrer la photo emblème de cet après-midi ensemble. Mimi assise sur sa chaise pliante, les cheveux au vent, la jupe légèrement relevée laissant apparaître ses fines chevilles et ses pieds nus. Les yeux éclaircis par la lumière, elle regardait droit vers l’objectif, avec un sourire franc, heureux. J’étais debout à côté d’elle, une main posée sur son épaule ; je me trouvai bien sur cette photo, à ma place, pour une fois. J’avais l’air fière et satisfaite. Éric et Kabira, seconds rôles dans cette histoire, nous encadraient, marquant une distance à peine perceptible et arborant le sourire discret de ceux qui accompagnent.

Cette image m’apaisa. Dans le bourdonnement de la conversation à l’avant de la voiture, où il était question du prix des légumes frais en France, j’écrivis ma réponse à Mila qui tenait en une phrase.

« Voici ma décision : on va se dire les choses en face, même si c’est difficile ; même si on n’est pas d’accord, on trouvera une solution. »

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