Une reine
Chapitre 16
16.
Nous dînions dans le salon d’une assiette composée par Kabira des restes du dîner de la veille. La télévision allumée sans le son projetait les informations.
« Tu n’as pas prévu de sortie, ce soir, ma fille ? »
La question me prit de court. Il est vrai que j’étais là depuis presque quarante-huit heures et je n’avais pas mis le nez dehors.
« Tu as encore des amis à Casa ? »
Sans attendre ma réponse, elle poursuivit : « Appelle-les, va te détendre. »
Je n’imaginais pas une telle suggestion de sa part, d’autant qu’elle avait été prononcée sur un ton plutôt péremptoire.
J’avais encore quelques connaissances sur place mais je redoutais d’annoncer mon deuxième échec conjugal aux mêmes qui avaient déjà été catastrophées par le premier.
Elle insista : « Promets-moi que tu vas prendre du bon temps, ce soir. Je ne veux pas te voir déprimée. »
Je sentais que je devais obéir à son ordre de distraction mais, avant d’accepter, je voulais en profiter pour lui demander une contrepartie : « Tu me racontes la suite sur l’ex-femme de Papiel, et je rejoins mes amis, promis. »
Elle chaussa ses lunettes, qui pendaient au bout d’une chaînette dorée, et fixa le cadran de sa montre.
« Alors vite, je ne veux pas que tu partes trop tard. »
Satisfaite de ma manœuvre, j’acceptai le marché en acquiesçant énergiquement.
Elle retira ses lunettes qui dévalèrent mollement sa poitrine. La tête baissée, elle marmonna à voix basse des phrases inintelligibles comme si elle énumérait les éléments qui composeraient son histoire. Elle se redressa enfin, frotta ses paumes contre ses cuisses, prit une grande inspiration et se lança : « Déjà, ce n’était pas son ex-femme. Ils n’ont jamais divorcé. »
Cette fois-ci, pas de préambule, pas d’avertissement : des mots clairs, sans ambiguïté. Mon cerveau refusait de traiter l’information et s’échauffa durant quelques dixièmes de seconde, afin de trouver une logique acceptable à ces propos. En une phrase, Mimi leva le doute sur ce que je n’osais imaginer.
« Ton grand-père nous a épousées toutes les deux. »
Complètement tétanisée, je restai muette un instant puis émis finalement un faible :
« Tu veux dire que… »
— Voilà, exactement. »
Mon corps s’était tendu, je me mis à fouler fiévreusement la haute laine du tapis berbère et à tourner autour du plateau en cuivre de la table basse. J’étais sonnée et bizarrement soulagée. Une chape s’était envolée, et tout s’expliquait.
Mimi attendit que je me rasseye et lui fasse signe d’un hochement de tête pour poursuivre. D’une voix saccadée, elle se lança dans une chronique détaillée de l’ascension professionnelle et sociale de Papiel – ce n’était pas le cœur du sujet, et j’en savais déjà beaucoup sur la vie de mon grand-père, mais je l’écoutai docilement. Grâce aux quelques deniers que Hassiba avait apportés au ménage, Papiel avait pu laisser de côté les petits boulots fantaisistes, mais n’abandonna jamais son rôle d’amuseur qu’il continua d’exercer par plaisir. Il avait investi ce pécule dans une minuscule échoppe où il vendait du vin cacher et de l’eau-de-vie. À force de travail acharné, il put agrandir son magasin pour y vendre des produits de droguerie, des outils, de la peinture et, preuve de réussite ultime pour Mimi, il avait quitté l’indigence du mellah afin de s’installer dans le quartier plus chic de la médina.
Tout au long de son récit, elle tenait à préciser que l’union avec Hassiba avait un intérêt pécuniaire. Était-ce pour valoriser son propre mariage avec un homme qui avait déjà une bonne situation ?
Ces considérations m’importaient peu, j’étais avide de détails plus intimes ; je tentai d’aller sur ce terrain en demandant de but en blanc : « Et toi, tu l’as rencontré comment ? »
Elle regarda de nouveau sa montre puis se tourna vers la télé qui diffusait une publicité pour de l’eau pétillante – Oulmès, le Perrier marocain – en continuant de m’observer du coin de l’œil. Je la sentais fébrile, embarrassée ; il était évident que ma présence lui pesait.
Kabira, enjouée, apparut dans l’encadrement de la porte, tenant une assiette de mandarines. Je fis mine de ne pas voir Mimi lui faire les gros yeux en me désignant discrètement. Kabira posa le plat et détala.
Sur l’écran, un générique en arabe défila sur un fond rouge aux effets moirés pour un résultat kitsch à souhait. Apparut alors un homme en smoking, chevelure ondulée noir de jais, sourcils dessinés tout aussi noirs, que je reconnus immédiatement : Farid El Atrache.
Mimi laissa échapper un « oh » émerveillé quand ce dernier, entouré d’un orchestre, se mit à dodeliner gracieusement pour entonner une chanson de sa voix envoûtante, tout en jouant du oud. Je savais qu’elle adorait en secret les chanteurs romantiques, et Farid était son préféré.
« Tu veux que je monte le son ? la questionnai-je en la voyant se pâmer devant le beau ténébreux.
— Non, pas la peine ! »
Elle m’arrêta d’un geste de la main puis haussa les épaules pour feindre le détachement.
J’aurais tellement voulu l’encourager à sortir d’elle-même, lui dire qu’elle n’avait pas à être gênée, surtout avec moi, sa petite-fille qui l’aimait et qui ne la jugerait jamais. Mais une pudeur d’un autre type, la mienne, tout aussi ridicule, m’en empêcha.
À présent, je comprenais pourquoi elle souhaitait tant que je sorte. Elle préférait passer une soirée tranquille avec Farid ! Et visiblement, Kabira, qui faisait les cent pas dans le couloir, était de la partie.
J’observai Mimi à la dérobée : elle trépignait comme une petite fille. Je n’obtiendrais plus rien d’elle, et je pressentais qu’il ne suffisait pas d’aller m’enfermer dans la chambre pour qu’elle se sente libre de regarder son émission. La mort dans l’âme et sans savoir où j’irais, je me levai, et, l’air faussement enthousiaste, m’exclamai : « Bon, moi, je vais sortir ! »
OceanofPDF.com