Une reine
Chapitre 11
11.
Ce ne fut pas ce soir-là que Mimi me dévoila ce qui lui était arrivé. De retour dans ma chambre faiblement éclairée par un mince croissant de lune, je constatai qu’elle avait pris le soin d’ouvrir mon lit en repliant les draps comme dans les grands hôtels. Mon téléphone, posé sur la table de nuit, affichait dix appels manqués et quatorze messages. Je lus le dernier, reçu deux minutes auparavant.
« Ne t’inquiète pas, il va mieux, la fièvre est descendue. »
Quelle fièvre ?!
À mesure que je découvrais les SMS de mon ex-mari, je me reprochais de n’avoir pas pris mon portable avec moi au dîner.
Son premier message était attentionné et cordial.
« Coucou, bien arrivée ? Jules est patraque depuis qu’il est sorti de l’école, appelle-le, ça lui fera plaisir. »
Message suivant : « On lui prend la température comment ? Oreille ? Front ? Autre ? »
« Tu sais parfaitement te servir d’un thermomètre ! » pestai-je intérieurement.
Je continuai de parcourir les SMS.
« 38,5 °C. »
« Tu peux m’envoyer le numéro du pédiatre ? »
« 39,2 °C. »
« C’est toi qui as le carnet de santé, ou c’est moi qui l’ai ? »
« SOS Médecins est passé, c’est une otite de rien du tout. »
« Une otite, ce n’est jamais “de rien du tout” ! »
J’avais prononcé cela tout haut dans la chambre vide en singeant son ton détaché qui m’agaçait tant. Je me ruai pour composer son numéro mais tombai à plusieurs reprises sur sa nouvelle messagerie, où il prenait une voix étonnamment suave. Il avait éteint son téléphone. Je rappelai plusieurs fois, rageusement, inutilement, comme si le nombre d’appels allait rallumer son appareil et racheter mon inconsistance.
Mortifiée, je me souvins que, pendant le dîner, j’avais bien entendu des bips mais les avais ignorés, craignant d’interrompre Mimi. Vaine précaution, car Mimi avait tout de même suspendu son récit sans m’avoir rien révélé de fracassant.
Mon mari s’était déjà retrouvé seul avec notre fils, mais c’était la première fois que je n’étais pas joignable afin de veiller à distance à la bonne marche des opérations. Tout au long de notre vie commune, il avait eu « besoin » de moi pour accomplir la moindre tâche. Les rares fois où il s’était chargé des courses, en plus de lui dresser une liste détaillée, je devais assurer une assistance téléphonique en direct pour l’aiguiller dans les rayons. L’opération se terminait invariablement par des sacs pleins à craquer, posés en vrac dans la cuisine, que je devais ranger car il était « sur les genoux », et qu’il ne voulait surtout pas « perturber mon organisation ». S’il allait chercher Jules à l’école, il fallait que je lui précise l’heure, la composition du goûter, et, une fois rentré à la maison, il m’appelait à chaque étape des rituels du soir, souvent parce qu’il pensait m’apprendre des choses nouvelles sur notre fils, des évidences pour moi. « Tu savais que Jules connaissait toutes les capitales ? » Je faisais mine de l’apprendre pour ne pas le couper dans son élan et continuais de le materner dans l’éducation de notre garçon.
Je devais l’admettre, il n’était pas l’unique responsable de ce fonctionnement ; nous l’avions construit à deux. Quelque part, j’étais rassurée par son incompétence stratégique qui me rendait indispensable à ses yeux, omnipotente pour mes enfants. Mais là, mon téléphone toujours serré dans la main, je me sentais pour la première fois inutile. Il semblait être en mesure de se débrouiller tout seul.
Et Mila ? Elle avait boudé quand je lui avais dit au revoir. Elle pensait certainement que je me débarrassais d’elle en l’envoyant chez son père sans lui demander son avis. Je composai nerveusement son numéro en me flagellant de l’avoir ainsi abandonnée.
« Ma chérie, j’espère que tout se passe bien.
— Très bien, Maman ! »
Je la reconnaissais bien là : elle voulait faire bonne figure. Je la rassurai.
« Je peux rentrer plus tôt, si tu veux. Je suis désolée d’avoir été aussi directive. »
Elle poursuivit d’une voix enjouée que je ne lui avais pas entendue depuis longtemps.
« Non ! Papa m’a fait la surprise ; il est venu me chercher au lycée, et on a pris le train tous les deux. Là, je suis chez lui, et on a prévu plein de trucs. »
Elle ne l’avait pas appelé Papa depuis notre séparation. D’habitude, elle disait « mon père ». Et il en avait de la chance ! Mila refusait que je me montre dans un rayon de moins d’un kilomètre autour de son lycée.
J’entendis un brouhaha de rires et la voix de mon ex-mari jovial.
« À la santé de ma fille chérie ! »
« Je te laisse, Maman. C’est pas très poli : on dîne avec tout le monde. »
Qui tout le monde ? J’hallucinais. Comment cet homme que j’avais connu solitaire, quasi associal, pouvait-il avoir changé au point de devenir ce gai luron qui organisait des dîners chez lui ?
Je ruminais. J’avais tout laissé en plan pour me retrouver ici avec une vieille dame solitaire et austère qui distillait ses mots au compte-gouttes. J’étais à Casablanca depuis moins de vingt-quatre heures, et tout m’échappait.
Encore habillée, allongée sur les draps, je pensais aux deux hommes que j’avais épousés. Bien que très différents, ils m’avaient souvent blâmée d’accorder une place trop importante à ma famille, en l’occurrence celle de mon père.
Le premier trouvait suspect que je n’aie pas le même rapport avec la branche maternelle. Le fait que je n’avais jamais vécu près d’eux, car ils avaient émigré en France alors que j’étais enfant et habitais encore au Maroc, n’était pas une excuse.
« C’est de l’ordre de l’aliénation ! On dirait que tu dois quelque chose au clan paternel », s’emportait-il.
Mon second mari me reprochait surtout de ne pas être là quand j’étais avec lui, avec nos enfants. Pas vraiment là. Cette critique atteignit son paroxysme peu de temps avant notre séparation, alors que nous étions attablés tous les quatre au bord d’une paisible calanque près de Cassis. Nous attendions nos plats en silence dans ce joli restaurant à l’abri des pins parasols ; c’était notre troisième jour de vacances, nos visages commençaient à prendre une teinte dorée, nos corps étaient délassés par les bains de mer et les longues nuits de sommeil. Pendant que mon mari lisait le journal local, la main sur ma cuisse, Mila et Jules dessinaient des poissons multicolores sur un set de table en papier. Cette sérénité qui aurait dû m’apaiser me fit paniquer. Tout me semblait trop calme, même la Méditerranée m’énervait – son clapotis tranquille m’inspirait l’ennui et me faisait plonger dans un vide désespérant. Et là, sans imaginer une seconde ce que j’allais déclencher, j’avais lancé dans un soupir : « Ma famille me manque… »
Sa main se crispa sur ma cuisse, il laissa tomber son journal et souffla, incrédule : « Mais c’est nous, ta famille ! »
Sa stupéfaction – de tels mots, à un tel moment, en un tel lieu – se mua en une colère noire.
Comment lui expliquer que j’avais été prise par une bouffée de nostalgie ?
Je me languissais de l’océan Atlantique déchaîné de mon enfance, des cris mêlant joie et terreur que nous poussions avec mes frères quand les vagues vigoureuses se rapprochaient et finissaient par nous soulever. Nous ressortions de l’écume glacés, le souffle court, les yeux écarquillés, les cheveux plaqués au visage par la force de cette gifle, et nous y retournions en hurlant de jubilation. Il n’aurait pu comprendre que c’était cette pagaille qui me manquait. Cette pagaille où le bruit, les rires, le mouvement étaient synonymes de vie.
Je n’avais pas mesuré à quel point j’avais été cruelle et maladroite et, sur le moment, j’avais trouvé exagéré son accès de colère. J’avais aggravé mon cas en ajoutant avec ironie qu’il était impossible de prendre au sérieux quelqu’un qui s’énervait en chemise à fleurs, tongs et chapeau de paille. Quelle erreur !… Car il enchaîna, un ton encore plus haut.
« Quand allez-vous cesser de vous moquer ? »
Il avait bien insisté sur le vous, réglant ainsi ses comptes avec notre propension à rire de tout. Nous, c’était moi et ma famille. Nous, c’était mon clan. Qui n’était donc pas le sien.
Je tentai de l’amadouer en lui caressant le bras, mais je m’enfonçai davantage.
« Mais non, je ne me moque pas, mon chéri ! On peut rigoler un peu, quand même… Sinon, on s’ennuie.
— Eh bien, on s’ennuie ! » s’indigna-t-il en repoussant ma main.
Mila et Jules baissèrent la tête et s’activèrent de plus belle sur leur dessin. Il retira de ses genoux sa serviette en papier, la jeta rageusement sur la table, se dirigea en pestant vers la sortie à grands claquements de tongs. Nous restâmes plantés là face à la mer lisse et scintillante dont le ressac toujours aussi tranquille semblait me narguer.
À l’époque, je n’avais pas pris la mesure de l’affront. Pour une raison qui m’échappait, je ne m’étais jamais considérée comme « la femme de », « la maman de ». Avant tout, j’étais « la fille de » et « la petite-fille de ». Je ne m’étais jamais considérée, non plus, comme un individu maître de ses choix, de son destin. J’étais le maillon d’une chaîne silencieuse, et je m’interdisais de la briser.
« La dorade à l’unilatéral ! » annonça derrière moi une voix joviale.
Le serveur qui devait avoir tout au plus vingt ans s’avança pour déposer devant moi un poisson aux yeux laiteux, gisant sur un lit de feuilles de salade et orné de tranches de citron en éventail.
« Et voilà ! Régalez-vous ! » glissa-t-il avant de s’éclipser.
Armée de mes couverts, j’entrepris de décortiquer la bête et lançai à mes enfants pétrifiés :
« Mmmmh, ça a l’air délicieux, qui en veut ? »
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