Une reine
Chapitre 7
7.
« Née à Casablanca… ?
— Oui.
— Carte d’identité marocaine ?
— Je ne l’ai plus, Monsieur. Je suis partie depuis longtemps… Je l’ai perdue. »
L’homme releva la tête, il me fixa à travers la vitre du guichet et prit un air faussement sévère.
« Quand on est marocain, c’est pour la vie. Il faut la carte d’identité.
— Oui, oui, je vais la refaire. »
Chaque fois que je venais à Casablanca, je me promettais de renouveler mes papiers marocains. Et puis j’oubliais.
« Motif de la visite ?
— Je viens voir ma grand-mère, 1 mreda. »
J’avais menti machinalement pour l’attendrir et écourter l’interrogatoire. C’est moi qui n’allais pas bien et qui avais besoin qu’on s’occupe de moi.
L’homme me regarda avec bienveillance ; la raison de ma visite semblait le satisfaire. Je lui souris faiblement pendant qu’il me détaillait pour comparer mon visage à la photo de mon passeport.
« Vous ne vous ressemblez pas du tout ! plaisanta-t-il.
— C’est vrai que j’ai changé mais, ici, je vais me retrouver », lui répondis-je sur le même ton.
Le sourire aux lèvres, il me souhaita en arabe la bienvenue dans mon pays, à grands coups de tampons sur mon passeport français.
En marchant dans le couloir de l’aéroport Mohammed V, je fis le calcul : je n’avais pas mis les pieds à Casa depuis sept ans. Je venais de rencontrer le père de Jules, nous avions passé une nuit chez ma grand-mère, avant de profiter de nos premières vacances ensemble dans le Sud. Je n’avais jusqu’alors jamais vu les choses ainsi, mais cette escale avait certainement été pour moi une façon de faire valider à Mimi le choix de mon compagnon.
Elle l’avait trouvé mleh2 et, compliment ultime, « presque aussi beau que Julio Iglesias ». Mais, alors que nous étions toutes les deux en conciliabule dans la cuisine, elle avait ajouté : « Attention, si tu n’es pas heureuse, tu t’en vas ! »
Je crus à une boutade ; j’allais finalement comprendre ce que cachait cette phrase, et en savoir plus sur Mimi.
Devant le tapis de livraison des bagages, je fis signe à mon voisin de siège de l’avion. Il m’ignora, trop occupé à guetter, bras croisés et sourcils froncés, le large orifice dégobillant nos valises derrière ses longues langues de caoutchouc noires. Nous avions engagé la conversation quand, en ouvrant mon ordinateur portable, une vidéo de Michelle et du pingouin dansant muni d’un tambourin se mit en route, le volume à fond. Il avait tranquillement retiré son masque de sommeil et, amusé, m’avait observée appuyer fébrilement sur toutes les touches de mon clavier pour arrêter ce tapage.
« Désolée… lui soufflai-je une fois l’animal maîtrisé.
— Je regarde aussi cette émission. Très drôle. Ça me détend après le travail.
— Et moi, c’est mon travail.
— Vous êtes dans le pingouin ? »
J’éclatai de rire.
« Je vais écrire des sketchs pour elle », lui dis-je en désignant Michelle sur l’image figée.
Certains métiers font un effet immédiat, et c’était le cas de cette nouvelle mission que l’on m’avait assignée. À peine avais-je évoqué mon job que mon interlocuteur se mit à lancer des « génial », « intéressant », « vous devez être débordée ».
Il s’appelait Éric et était directeur de banque.
« C’est beaucoup moins drôle, me dit-il dans un soupir.
— Pourquoi vous excusez-vous ? »
Il sourit, émoustillé par ma question.
« Le complexe du premier de la classe, certainement. Le cancre qui fait rire tout le monde est toujours le plus aimé.
— J’étais très bonne élève à l’école, vous savez. »
Il éclata de rire, à son tour. Je lui plaisais.
« Comment va la vie pour vous ? me demanda-t-il simplement.
— Je viens de divorcer pour la deuxième fois.
— Ah, voulez-vous qu’on en parle ? »
Dans la promiscuité extrême de ce vol low cost, je le voyais en très gros plan et distinguais le moindre pore de sa peau, ses deux profondes rides verticales au milieu du front, quelques poils de barbe épars oubliés par le rasoir, et ses yeux gris pétillant à travers ses petites lunettes rondes. Soudain, je pris conscience que je devais lui renvoyer une image peu flatteuse – ma peau luisante pas maquillée, les cernes de ma courte nuit, mes cheveux attachés à la va-vite… Mon assurance s’était évaporée aussi vite qu’elle était apparue, et je coupai court à la conversation en prétextant la remise, urgente, d’un texte. J’avais passé le reste du vol les yeux rivés sur mon ordinateur à écrire, à effacer, à réécrire les trois premières lignes d’un éventuel premier sketch.
Je n’avais pas appris à aimer mon corps, à l’assumer ; encore moins à en être fière. Je savais néanmoins que ce que je dégageais dépassait mon apparence. Parfois, pendant un bref moment de grâce, comme aujourd’hui, j’oubliais ce qui me complexait – mes cheveux indomptables, mon nez busqué, mes hanches enrobées – et j’arrivais à être spirituelle, enjouée, sûre de moi. Mon esprit accélérait, je me connectais à l’autre en décochant des répliques spontanées qui déconcertaient et faisaient mouche. C’est ainsi que je séduisais. C’était ma seule option, ma seule réponse. Je ne savais pas faire autrement.
Les bagages continuaient de défiler mollement. Éric se jeta sur l’un d’entre eux, énorme, enrobé de film plastique. Ce détail pratique fit immédiatement retomber mon intérêt pour lui. Un homme aussi méticuleux ne pourrait jamais supporter quelqu’un d’aussi malhabile que moi.
D’ailleurs, je me rendis compte que j’étais partie si vite de Paris que je ne me souvenais plus du tout de la valise que j’avais emportée. Je ne la reconnus qu’à son troisième passage, quand je l’aperçus tourner tristement toute seule sur le tapis.
« Appelez-moi, si vous voulez visiter Casablanca », fit une voix derrière mon dos.
Éric me tendit une carte de visite.
« Je suis née ici, lui répondis-je crânement.
— Alors c’est vous qui me ferez visiter… », dit-il en traînant vers la sortie son rôti à roulettes.
1. « Malade. »
2. « Gentil. »
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