Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 26 sur 27

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Une reine

Chapitre 26

26.

 

 

J’ouvris la portière et m’extirpai avec peine de mon siège tant mon corps était engourdi par le long trajet. Je sautillai sur le trottoir pour chasser les fourmis de mes jambes, le temps que le chauffeur sorte mon bagage du coffre en pestant contre la poignée télescopique qui refusait de se déployer. Il finit par la déposer telle quelle à mes pieds puis remonta dans sa berline rutilante et, sans m’adresser le moindre regard, démarra en trombe. Je restai plantée là avec ma valise sans bras à effectuer de nombreuses et infructueuses tentatives dans l’espoir de la réparer, puis composai le code pour rentrer chez moi.

Sous les néons cruels de l’ascenseur, je saisis un petit bouquet de menthe Nahnah de mon sac, cadeau de Kabira ; nous nous étions

longuement serrées dans les bras pour nous dire au revoir. « 1 T’hala fik ! »

m’avait-elle murmuré tandis que nous pleurions et riions à la fois.

Je plongeai mon nez dans les feuilles veloutées et en aspirai l’arôme à pleins poumons en me répétant les mots de mon grand-père : « Vas-y, prends des forces ! »

À peine avais-je introduit la clé dans la serrure que la porte s’ouvrit en grand sur mon père, un doux sourire aux lèvres. Sans un mot, je me réfugiai dans ses bras. Sans un mot, il prit ma main et l’embrassa.

Derrière nous, ma mère manifesta sa présence par un tonitruant : « Ah, enfin ! »

Je me retournai. Il régnait une odeur chimique de colle et de peinture fraîche qui chassa toute trace des effluves mentholés. Malgré l’heure tardive, ma mère était impeccablement maquillée et habillée comme si la journée venait de commencer. Adepte des couleurs vives qui, selon elle, « donnent un sacré coup de jeune », elle arborait un chemisier en satin jaune et un collier à gros maillons dorés, le tout faisant écho au flamboyant de ses cheveux roux.

En l’embrassant, je remarquai les rideaux par-dessus son épaule ; c’était pire que ce que m’avait décrit Mila.

Elle suivit mon regard.

« Tu as vu ? Une merveille ! Le gris foncé, ça va avec tout !

— C’est plutôt marron, non ?

— Oui, gris marron, si tu veux. Ça n’a pas été simple de les poser ! Heureusement, j’ai demandé aux ouvriers, tu leur glisseras un petit pourliche pour les remercier ! »

Je me retins de mentionner que Colin n’hésiterait pas à me facturer du temps supplémentaire pour ce travail, et que ce ne serait certainement pas de l’ordre du « pourliche ».

« Et ils ont fini la cuisine ?

— Presque ! s’exclama mon père, dont je n’avais pas encore entendu le timbre de voix.

— Comment ça, presque ? m’inquiétai-je.

— Oh, rien du tout, des petits tours de vis, par-ci par-là… précisa ma mère.

— Ah, vous m’avez fait peur ! Mila est là ? » questionnai-je tout en me dirigeant vers le salon.

J’eus la surprise d’y découvrir Jules, somnolent, assis sur les genoux de son père, lui-même assis sur mon canapé. Qui l’avait invité à monter ? Sa présence me fit l’effet d’une intrusion dans ma nouvelle vie encore bancale. Il parut aussi gêné que j’étais contrariée.

« Voilà maman ! » souffla-t-il dans l’oreille de notre fils qui sourit aux anges et bondit dans mes bras en accrochant ses jambes autour de ma taille. Ses vêtements étaient imprégnés du parfum musqué de son père et ses cheveux exhalaient son shampooing aux agrumes.

« Tu es là ? ai-je maladroitement laissé échapper, trahissant mon mécontentement.

— Oui, Jules a insisté pour me montrer sa chambre. »

Il se leva, s’approcha gauchement et, pour la première fois depuis notre séparation, m’administra un inconfortable baiser sur chaque joue. S’il y avait un geste qui devait signifier la fin d’un amour, ce serait celui-là.

« Je voulais aussi te parler, ajouta-t-il, solennel. C’est vrai que tu es d’accord pour que Jules se fasse percer l’oreille ? C’est quoi, cette histoire ?

— Mais non, c’est parce qu’il veut faire comme mon père…

— Ton père ? Alors là, c’est la meilleure ! »

Jules pleurnicha :

« Je suis un Berbère, je dois me faire percer l’oreille !

— Je te préviens, là, c’est non, j’ai déjà accepté la circoncision, je te rappelle ! » chuchota-t-il, énervé.

« Quel rapport ? » m’insurgeai-je intérieurement mais je me gardai bien d’ouvrir un quelconque débat. Je le rassurai plutôt :

« Ne t’inquiète pas. Il n’en est pas question.

— C’est quoi la circonfusion ? C’est pour l’oreille aussi ? » demanda Jules.

Je fus sur le point d’éclater de rire mais le regard sévère de mon ex-mari m’en empêcha. Je me dirigeais vers l’entrée pour le raccompagner quand la voix douce de Mila m’interpella : « Coucou, Maman ! » Elle se tenait dans l’encadrement de la porte comme si elle n’osait pas pénétrer dans la pièce. Ses longs cheveux bouclés étaient maintenus en chignon par un stylo planté en travers, et elle portait une jolie robe rose pâle que je ne lui connaissais pas, différente de son style habituel.

« Viens là ! » lui lançai-je, tandis que Jules était toujours agrippé à moi tel un koala à son arbre. Je l’enlaçai d’un côté et Jules de l’autre. Nous restâmes ainsi un instant auquel je mis fin par pudeur en m’écriant : « C’est joli cette tenue, tu l’as achetée avec Papa et… Solange ? »

Elle me fixa dubitative et, ne décelant aucun sarcasme dans ma voix, me sourit timidement :

« Tu aimes ?

— Oui, beaucoup, cette couleur te va bien. »

Mon ex-mari se racla la gorge pour nous rappeler sa présence puis se dirigea vers la porte : « Bon, je vais y aller. La girafe est dans la chambre de Jules, ne l’oublie pas, bonne soir… »

Un vacarme assourdissant nous fit tressaillir. Une cascade interminable et effrayante de sons qui s’acheva en apothéose par un bruit de verre brisé. Je me précipitai dans la cuisine et eus la stupeur d’y découvrir un homme en combinaison de travail blanche, perché sur un escabeau, un tournevis à la main, constatant dépité le désastre sous ses pieds.

Les éléments hauts s’étaient décrochés du mur et avaient dégringolé comme des dominos, emportant dans leur chute ce qui se trouvait à l’intérieur : une avalanche d’assiettes, de verres, de flûtes à champagne, de verres à vin, de bols, s’était déversée sur la plaque à induction option « Power Cook Flex » achetée à prix d’or.

« Pas de panique ! C’est juste une fausse manip ! »

Cette voix fâcheusement familière me fit faire une volte-face immédiate. L’image était irréelle : Colin, dans sa tenue de commercial, sa cravate rabattue sur l’épaule, se tenait debout dans ma cuisine à 22 h 45, un lundi soir.

Tête baissée, il tournait fiévreusement les pages d’un fascicule estampillé La Pose facile avec Cuisiland.

Je hurlai : « C’est un peu tard pour consulter la notice, non ? Qu’est-ce que vous faites là ?! »

Ma mère intervint : « C’est moi qui lui ai demandé de venir en urgence… ça traînait, alors pour accélérer les choses… »

Elle s’interrompit d’elle-même en remarquant mon rictus agacé.

À ses côtés, mon père, couvert de poussière blanche, la mine spectrale, semblait avoir quitté le monde réel. Nous étions huit dans les décombres de ma petite cuisine, abasourdis, sauf mon père qui, comme un enfant, s’observait dans le reflet du frigo chromé. Il avait retrouvé son visage enfariné de mime et composait diverses expressions. Quand il vit les larmes de colère dégouliner sur mes joues, il esquissa discrètement un numéro qui me fascinait petite : il déplaçait ses mains dans un alignement parfait, donnant l’impression d’être derrière un mur de verre.

Ma mère lui fit immédiatement les gros yeux pour qu’il cesse, tandis que mon ex-mari secouait la tête, scandalisé.

Colin prit la parole : « C’est la première fois que chez Cuisiland… »

Je complétai machinalement : « Cuisiland, la cuisine qui vous ressemble ! »

Mes parents ne purent s’empêcher de s’esclaffer, suivis par Jules et Mila, alors que Colin et son ouvrier nous toisaient, interdits.

C’en était trop pour le père de Jules : « Vous êtes vraiment une famille de dingues. Bon, les enfants, sortez de là, c’est dangereux. Les parents aussi, d’ailleurs ! »

Les quatre déguerpirent en pouffant.

« Vous ! hurla-t-il à l’adresse de Colin, en pointant vers lui un doigt accusateur.

— Tout était nickel, je ne comprends pas… Ce doit être une malfaçon… bredouilla le commercial, le regard fuyant. Avant tout, je vous présente mes plus plates excuses au nom de Cuisiland… »

À ce simple énoncé, le jingle fit une nouvelle boucle dans ma tête.

Le père de Jules le coupa sèchement : « Vous allez me débarrasser le plancher et rembourser Madame jusqu’au dernier centime. Vous vous rendez compte du danger ? Je vous préviens, si vous encaissez un seul euro, je porte plainte contre Cuisiland ! »

Et encore un tour de jingle dans ma tête.

« Compris ? » insista-t-il, menaçant.

Colin et son acolyte s’enfuirent comme les rats d’un navire, nous laissant tous les deux au milieu des décombres.

« Pourquoi tu ne m’as pas demandé de l’aide ? Je l’aurais fait pour toi, pour Jules, pour Mila. »

Je baissai la tête piteusement. Que lui répondre ? Que, seule, j’étais perdue, noyée dans cet océan de logistique ? Que, durant notre vie commune, stimulée par l’amour, puis par la peur d’un nouvel échec, j’avais déployé des efforts surhumains pour être efficace, admirable, indispensable ? Que je comprenais aujourd’hui que ce dévouement démesuré, ces sacrifices de temps, d’énergie m’avaient laissée exsangue et que, par orgueil, j’avais refusé de le lui montrer ?

Un orgueil dans la droite ligne de celui de Mimi, susceptible et fière. Elle s’était empêchée d’apprendre à lire, de savourer les dernières années de sa vie, d’écouter son chanteur préféré, de trouver l’amour après mon grand-père… De vivre pour elle-même. Je caressais l’espoir que les quelques jours que nous avions partagés contribueraient peut-être à changer les choses.

Contre toute attente, nos au revoir furent joyeux et légers. Tout sourire, elle m’avait prise dans ses bras ; la peau de son visage était tiède, moelleuse ; elle avait passé une main malhabile mais volontaire dans mes cheveux. Dans son cou, j’avais humé l’odeur suave et capiteuse du parfum que je lui avais offert à mon arrivée.

À mon grand étonnement, le matin même, elle avait sorti le paquet fermé et l’avait déballé devant moi. J’avais été touchée au cœur quand, avec un enthousiasme quasi enfantin, elle s’était mise à vaporiser le parfum en nuage en tournant sur elle-même et en humant la fragrance, les yeux fermés. Puis elle s’était exclamée, en riant : « Ça, c’est un parfum pour les femmes qui sortent, qui s’habillent, qui vont au restaurant… » J’avais complété sa phrase : « … ou au théâtre, à l’opéra, qui ont des chaussures à talons et qui marchent dans la rue comme ça. » J’avais imité la démarche d’une demoiselle pleine d’assurance, ce qui l’avait fait rire aux éclats.

Nous avions réussi à poser le premier jalon d’une relation toute neuve qui prenait son ancrage dans le présent. Mimi ne représentait plus une figure du passé à mes yeux. Elle faisait désormais partie du même espace-temps que le mien, que celui de mes enfants. Je me figurais avec bonheur nos futures conversations. Nous allions pouvoir discuter avec des références tangibles, du vrai, du concret, pas une énième discussion énigmatique, chargée de souvenirs flous, d’allusions équivoques, ou de saillies comiques pour contourner les sujets.

Dans l’avion du retour, je m’étais rendu compte que, tout au long de ma vie, j’avais inconsciemment porté son histoire sans en connaître les circonstances réelles. Comme une éponge, j’avais absorbé ses émotions. Une transmission muette, de son âme à la mienne, en crypté.

Le jour du départ, il m’était apparu clairement que, pour lui rester loyale, j’avais, comme elle, souvent masqué mes faiblesses, mes sentiments, mes envies, obéissant ainsi au diktat tacite de « ne jamais être en demande ». À mon tour, j’étais en train de devenir une « figure », aux yeux de mes proches, une représentation magistrale et désincarnée de fille, de mère, d’épouse.

Forte de cet éclairage nouveau, je réunis tout mon courage pour m’adresser à mon ex-mari qui, accroupi au milieu des vestiges de ma cuisine neuve, tentait vainement de déterminer l’origine de la catastrophe.

Je me lançai : « Si je me retrouve seule à affronter ce chantier, je vais m’écrouler. J’ai besoin de ton aide. Sinon, je ne m’en sortirai pas. »

Il ne leva pas la tête. Il soupesait l’air perplexe un pan de contreplaqué fendu en deux et en inspectait les détails, en émettant d’inintelligibles rouspétances. Toujours sans me regarder et en tentant de remettre un tiroir sur ses rails, il s’interrogea :

« C’est toi qui as tout choisi ? »

— Euh, oui… Pourquoi ?

— Non, rien, c’est juste que ce n’est pas toi, ces trucs tout blancs, tout lisses. »

Agacé, il lâcha bruyamment le tiroir et finit par me faire face. Il me prit par les épaules et planta son regard dans le mien : « Cette cuisine est irrécupérable. Il va falloir repartir de zéro, alors autant choisir quelque chose qui te plaît. Vraiment. »

J’acquiesçai vigoureusement, les larmes aux yeux.

« Bon, je m’y mets le week-end prochain. Ça me permettra de passer du temps avec Jules. »

Je le rattrapai par la manche avant qu’il ne sorte de la pièce.

« J’ai autre chose à te dire. »

Sans un mot, il s’adossa à l’îlot central chancelant pour m’écouter.

« Déjà, je voudrais te demander pardon de tout ce bazar et d’être partie… Enfin, partie à Casablanca. Et puis aussi de ne pas avoir réussi à créer notre famille. J’avais l’impression de ne pas y avoir droit. »

Je m’arrêtai quelques secondes pour reprendre mon souffle. Je ne tins pas compte de sa tête baissée, de ses bras croisés, de son air fermé.

« J’ai une nouvelle opportunité de travail et je voudrais ne pas rater mon coup cette fois-ci. Alors voilà, je voudrais te demander de… »

Je butai sur les mots, certaine que ma requête allait provoquer une nouvelle dispute.

« De ? questionna-t-il, impatient.

— Je ne pourrai pas amener Jules avec sa girafe à l’école demain, voilà ! Alors tu peux refuser bien sûr, tu aurais bien le droit… »

Il me coupa, éberlué.

« Tu te moques de moi ?

— Pas du tout ! Je suis très sérieuse ! » lui rétorquai-je, regrettant déjà ma requête.

Il fit quelques pas dans les débris qui craquèrent sous son poids.

« Tout ce cérémonial juste pour ça ? Tu m’as fait peur ! Bien sûr que j’irai montrer cette foutue girafe à la classe – qui va bien se moquer de nous ! Si c’est important pour toi, je vais le faire. »

Je le regardai, incrédule et soulagée.

« Et avec ceci ? ajouta-t-il avec malice.

— Ce sera tout, merci, lui répondis-je en souriant faiblement.

— Tu es sûre ? Laisse ta fierté de côté. Tu n’as besoin de rien d’autre ?

— Non, non, c’est bon… marmonnai-je entre les dents.

— Sache que nous avons discuté avec Mila avant que tu n’arrives… Elle m’a annoncé qu’elle voulait habiter chez son père l’année prochaine pour ses études. Elle était fière de me confier qu’il allait s’occuper d’elle.

— Oui, enfin, ce n’est pas encore fait », rétorquai-je, vexée qu’elle lui en ait parlé avant que nous ne décidions des modalités de ce changement – un séisme dans ma vie de mère.

Il poursuivit : « Jules va bien, on s’en est pas trop mal sortis, je crois… »

Je le coupai :

« Où veux-tu en venir, exactement ?

— Je dis ça comme ça mais si, par exemple, je gardais Jules plus souvent… »

Ah non, il n’allait pas prendre mon fils, en plus !

« Une semaine sur deux…

— Mais qu’est-ce que je vais faire toute seule ?

— Ce que tu as toujours voulu faire : écrire, sortir, voyager…

— Jamais de la vie ! »

« Jamais de la vie. » Cette expression définitive, catégorique, que balançait Mimi à tout-va, je l’avais moi aussi laissée échapper comme un cri viscéral, un réflexe primaire. Je la revis secouer la tête énergiquement pour refuser le moindre changement, la moindre proposition, qui pourrait la faire descendre de son piédestal.

« Comme tu voudras », soupira-t-il.

Sans transition, il sortit en criant : « Jules ! Je passe te prendre demain matin avec ta girafe ! »

Ma gorge se serra quand j’entendis sa petite voix déçue : « Et Maman, elle vient pas ? »

1. « Prends soin de toi ! »

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