Une reine
Chapitre 3
3.
Je fus royalement accueillie, par un jeune homme tout sourire, en chemisette blanche et cravate rouge portée bien au-dessus de la ceinture. Colin, c’était le prénom inscrit sur son badge, me salua en me tendant une main molle et humide comme une vieille éponge, et m’engagea à le suivre dans un impressionnant hangar, qui devait faire une bonne dizaine de mètres de haut et où des éléments de cuisine s’alignaient à perte de vue.
Arrivé dans son bureau-cuisine, il m’invita à me jucher face à lui sur un tabouret surélevé en métal chromé. Après avoir ostensiblement éteint son téléphone, pour bien montrer qu’il allait se concentrer sur mon cas, il me lança, avec la même condescendance que mon médecin généraliste : « Que puis-je faire pour vous ?… »
J’ouvris devant lui ma chemise cartonnée – elle contenait ma collection complète de cuisines idéales – et entamai la description de mes attentes, en insistant sur les couleurs chaudes et les matériaux naturels, auxquels je tenais mordicus. Comme j’étais naïve.
Il écouta mon exposé de novice jusqu’à la fin, mains jointes, les deux index sur les lèvres, soulevant un sourcil perplexe à intervalles réguliers, puis m’adressa un sourire navré.
« Vous avez terminé ? »
J’acquiesçai, les joues en feu, telle une petite fille venant de réciter sa poésie devant son maître d’école. Sans un mot, il fit pivoter son écran d’ordinateur vers moi.
« Avant tout, nous allons déterminer comment vous vivez votre cuisine… Levez-vous ! » m’ordonna-t-il.
Il voulait se rendre compte de mes besoins, et pour ce faire il me demanda de mimer les gestes habituels que j’accomplissais dans ma cuisine. Après un instant d’hésitation pour vérifier s’il était sérieux, je lui obéis en confectionnant gauchement une blanquette imaginaire, puis un petit déjeuner pour mes enfants, et, tout simplement, me suggéra-t-il, « un sandwich sur le pouce après une journée de boulot ». Au cours de cet exercice ubuesque, alors que Colin me scrutait très sérieusement en annotant son carnet, je pris conscience que je simulais une préparation de repas pour quatre, comme si mon mari était encore là.
Étions-nous toujours une famille ?
Je n’eus pas le temps de m’attendrir sur mon sort, car Colin avait enchaîné sur le choix de la taille du congélateur en fonction de ma consommation de produits surgelés. Deux, trois tiroirs ? Un congélateur américain ? Je n’en savais rien, cela dépendait tellement des périodes de ma vie. Quand j’étais heureuse, amoureuse, je cuisinais, beaucoup, frais, coloré, épicé ; sinon, c’était surgelés et plats tout faits. Je pensais à ces familles unies qui dînaient ensemble autour d’une grande et belle table pendant qu’au même moment j’engloutissais un yaourt debout après avoir fait dîner les enfants.
« Combien êtes-vous à la maison ? »
Je lui répondis abruptement : « Plus que trois, je viens de divorcer. »
J’espérais teinter notre échange d’un peu d’humanité, qu’il comprenne que je vivais un épisode difficile, mais il ne releva pas et poursuivit bille en tête sur le point crucial de l’aménagement d’une cuisine – à savoir : le « triangle d’activité ».
« Ce triangle est composé de trois pôles : lavage, stockage et cuisson, qui doivent ab-so-lu-ment être positionnés de manière à limiter les déplacements inutiles. Compris ? »
Il terminait toutes ses phrases ainsi, marquait un temps pour être sûr que je suivais, puis continuait à me noyer dans son argumentaire, doctement. Je me sentais rapetisser. Progressivement, la lumière des néons au-dessus de nos têtes devenait de plus en plus crue, aveuglante. Les lignes droites de cet immense entrepôt se courbaient, tourbillonnaient. Les caissons rectangulaires, les carreaux au sol, les allées bien rangées, tout semblait fondre. Je respirai profondément pour couper court à cette vision cauchemardesque, quand Colin se redressa et, plusieurs fois d’affilée, ouvrit puis ferma d’un geste magistral et vigoureux les tiroirs d’un meuble témoin.
« Fermeture avec amorti, système breveté unique au monde. Aucun impact. Venez essayer. »
C’est là que c’est arrivé.
Des images de mon enfance marocaine surgirent comme une gifle inattendue. La gorge nouée, le menton tremblant, je retins mes larmes avec peine.
Dans ce temple de l’ergonomie et de la facilitation des tâches, au milieu des échantillons de crédence, de robinets mitigeurs, de doubles éviers, un souvenir s’était imposé à moi, et je me retrouvai envahie d’un sentiment de futilité et d’indécence.
Je revoyais Mimi, ma grand-mère, les chevilles enflées d’avoir passé la journée debout, s’affairant, arc-boutée sur son « plan de travail » qui se résumait à une table basse branlante. Un fichu noir noué sur le sommet du crâne, elle alignait des rangées de biscuits sur de grandes tôles prêtes à être enfournées. Autour d’elle, d’immenses bassines où trempaient des légumes épluchés et de la viande couverte de gros sel jonchaient le sol. Dans le même temps, elle effectuait des va-et-vient sur le balcon devant un canoun, sorte de petit barbecue au charbon, où grillaient des poivrons rouges, dont l’odeur piquante et fumée reprit vie dans mes narines.
J’avais sept ou huit ans. Avec mes deux frères, nous bravions son interdiction d’entrer dans la cuisine pour piquer en cachette de la pâte à biscuits que l’on gobait crue tandis qu’elle nous hurlait d’affectueuses menaces en arabe.
Nous dînions chez elle rituellement tous les shabbats, le vendredi soir. Des dîners à géométrie variable, dont le noyau dur était mon père Joseph, son frère Alain et leurs enfants respectifs. Les cinq autres frères et sœurs de mon père, disséminés en France, en Suisse ou au Canada, en étaient les invités de marque, rares et épisodiques.
Depuis que j’avais quitté Casablanca pour faire mes études de journalisme en France, je ne voyais Mimi qu’occasionnellement, au gré de mes vacances. Je ne pensais presque jamais à elle, et elle ne me manquait pas.
Je ne lui avais pas annoncé mon divorce. Elle avait connu mes deux maris et, chaque fois, à la veille de mon mariage, avait prononcé ces mots prémonitoires : « Attention, si tu n’es pas heureuse, tu t’en vas. » Et elle ponctuait sa phrase par : « Et alors ? Bien sûr ! » Comme pour répondre à une réprimande imaginaire.
Mesurait-elle la solitude et le désarroi de la séparation ?
Car elle avait certainement dû être malheureuse, mais jamais seule. (Quant à moi, avais-je écouté inconsciemment cette injonction ?) Au Maroc, nous étions accompagnés pour chaque grande étape de la vie et, quand un membre de la famille, un ami, emménageait dans une nouvelle maison, nous lui rendions visite, les bras chargés de sucre, de miel, d’huile en chantant des youyous avec en tête le devoir de lui porter bonheur. Point d’orgue de ce rituel, nous nous réunissions devant l’entrée de ce nouveau
foyer pour l’accrochage de la mezouzah1 sur le linteau droit de la porte, en récitant des prières.
Que s’était-il passé pour que je me retrouve sans traditions, sans réconfort, dans cet épisode douloureux de ma vie ? Seule face à Colin qui se démenait pour que j’achète la cuisine la plus belle, la plus fonctionnelle, et surtout la plus chère.
Profitant de ma distraction, le bougre s’était emballé et me présentait fièrement sur son écran le résultat obtenu grâce à l’étude informatique « extrêmement précise » de mon profil : une cuisine blanche laquée, qui n’avait strictement rien à voir avec celles que j’avais pu imaginer. Accablée par son sourire autosatisfait, je savais que je n’aurais pas le courage de modifier le cours des événements.
Alors, lâchement, je me dis que c’était pas mal, aussi, en blanc.
« C’est… lumineux, soupirai-je.
— E-xac-te-ment ! »
Colin avait changé de visage. L’œil torve, il avait jeté sa cravate par-dessus son épaule pour taper sur son clavier, ses narines palpitaient. Il voulait me ferrer.
Ne plus le voir, ne plus l’entendre, rentrer chez moi, me perdre dans ma nostalgie, plonger dans mon lit et laisser défiler mes souvenirs en regardant le plafond : je ne voulais que cela. Urgemment.
Colin était en sprint final. Son front perlait d’excitation quand il ajouta pour la beauté du geste : « J’ai moi-même une cuisine similaire et, avec mon épouse, nous sommes très satis… »
Je coupai court. Je ne pouvais écouter un mot de plus.
« C’est bon, je vais la prendre ! »
Le sourire de Colin s’effondra instantanément. Il semblait presque déçu que cela aille si vite. Je représentais une proie trop facile pour ce virtuose commercial.
Sans rien dire, je lui retirai des mains les feuilles du devis sorties toutes chaudes de l’imprimante, lui arrachai le stylo accroché à la poche de sa chemisette, et, d’un geste large et sûr, y apposai ma signature, malgré un montant si exorbitant que j’en eus la respiration coupée. Pour me déculpabiliser, je me dis que je n’avais jamais commandé de cuisine sur mesure de ma vie : celle-ci vaudrait pour toutes les autres.
La mine grave, Colin me raccompagna jusqu’à la porte, en prenant soin de s’attarder devant ses collègues pour bien leur montrer qu’il venait de conclure. Je gardai mes mains enfoncées dans les poches de mon imperméable pour me dispenser de serrer sa paume glissante, et m’échappai enfin de cette forêt de contreplaqué.
Une fois dehors, je respirai un grand coup et jetai dans la première poubelle venue mon dossier que j’avais candidement intitulé « idées cuisine ».
Je me mis à marcher d’un pas rapide et décidé, mais je n’avais pas la moindre idée de ma destination.
Je savais que je pourrais gérer ma douleur, que je parviendrais à surmonter ma peine, qu’un matin, j’ouvrirais les yeux et que le chagrin ne serait plus là. Comme après une mauvaise grippe, la douleur, la fièvre, auraient disparu, me laissant exsangue mais renouvelée, euphorique d’en être sortie.
Non, ce qui me submergeait, c’était la logistique de cette séparation.
J’avais cru à tort qu’en prenant le minimum de meubles et d’objets avec moi, je me libérerais ; mais le vide ainsi créé appelait obligatoirement une cohorte de nouvelles acquisitions. Il me faudrait me rendre dans des magasins bondés pour en choisir de nouveaux, les commander, les transporter, attendre leur livraison, les installer. Puis, plus tard, les épousseter, les nettoyer, les réparer.
En pleine rue, la liste des biens nécessaires à mon quotidien vint assaillir mon cerveau ; défilaient ainsi chaises de salle à manger, consoles pour l’entrée, paillassons, meubles à chaussures, tables basses, pinces à linge, spatules, maniques… dans une grande farandole effrayante. Pour semer l’angoisse d’être un jour ensevelie par ce fourbi, j’accélérai le pas, mais mon esprit continuait de bouillir.
J’allais devoir adopter un canapé que je ne connaissais pas, sans les taches des biberons de Jules, sans le plaid bouloché que nous nous disputions pour nous emmitoufler. Fini notre table basse en bois claudicante, calée à l’aide d’une carte de visite pliée en quatre. Je ne pourrais jamais faire entrer tous mes vêtements dans ce placard que je venais d’acheter et qui, pour l’instant, gisait sous forme de planches dans un carton plat et lourd. Désormais, au réveil, je n’aurais plus sous les yeux la marine chinée aux puces un dimanche pluvieux en promenant Jules dans sa poussette.
Et ce que je redoutais le plus : la cuisine. Colin m’avait promis que l’installation n’excéderait pas « quatre petits jours », mais je pouvais sans peine imaginer le chantier bruyant et poussiéreux qui envahirait l’espace pendant que je sortirais mon ancienne vie des boîtes, tout en affectant une humeur radieuse devant mes enfants. J’étais sûre de ne jamais y arriver.
Je m’arrêtai net et consultai machinalement le nombre de pas affichés sur mon téléphone : 12 564. Je marchais depuis plus d’une heure. Sur la plaque d’une rue, je pus lire Boulogne-Billancourt. Comment étais-je parvenue jusqu’ici ? J’éclatai en sanglots et m’effondrai sur le banc d’un arrêt de bus.
Dans mon brouillard de larmes et de pensées lancinantes, Mimi m’apparut de nouveau. Je me représentai son appartement où rien n’avait bougé depuis que j’étais née et dont je connaissais le moindre recoin. Je voulais retrouver l’immuabilité de ces repères et m’y cramponner dans ma dérive. Elle seule détenait une histoire continue, sans ruptures, sans départ, sans déracinement. Elle seule pourrait me consoler dans ce giron ancestral.
Une idée commençait à poindre en moi, une éclaircie dans le magma de ma peine.
Partir, juste quelques jours.
Rassérénée et énergisée par cette décision aussi soudaine que sans appel, j’organisai ma fuite : j’achetai un billet d’avion par téléphone, dans la rue. Aller Paris-Casablanca vendredi matin, retour lundi soir. Presque quatre jours, ni trop ni pas assez, c’était parfait.
Sans transition, j’appelai ma grand-mère en composant son numéro marocain que je savais par cœur. Elle ne dit rien en décrochant, un simple souffle qui m’assurait de sa présence à l’autre bout du fil.
« Mimi, c’est Anna ! Je vais venir te voir. J’arrive vendredi. »
Mon annonce aussi enjouée que péremptoire fit place à un silence de surprise vite comblé par des bénédictions marmonnées en arabe. Des prières invoquant Dieu pour qu’il me protège, et qui mettaient un voile de pudeur sur les mots affectueux qu’elle aurait pu prononcer.
« Tu n’as pas de problème, au moins ? me demanda-t-elle tout de même.
— Non, Mimi.
— Je t’attends, benti2. »
Munie de ce permis de séjour, je dressai mentalement une nouvelle liste, celle des personnes à prévenir.
Le bal des réticences fut ouvert par le père de Mila. Après notre divorce, nous avions échangé de loin en loin quelques messages d’une violente courtoisie, mais je ne lui avais pas parlé de vive voix depuis au moins dix ans.
Cet homme faisait désormais partie d’une autre vie, celle où, alors que j’étais fraîchement débarquée de Casablanca, je fus subjuguée par un architecte de trente-cinq ans aux yeux vert clair. J’avais dix-huit ans. Son empressement inédit envers la fille gauche et inexpérimentée que j’étais avait suffi pour que je me laisse porter. Il fut mon premier amant, le père de mon premier enfant et mon premier mari. Mon premier divorce, aussi, à vingt-trois ans.
Avant de composer son numéro, je m’aperçus que je ne connaissais plus rien de lui. Notre dernière conversation avait été également notre dernier désaccord. Parti vivre en province après notre divorce, il ne venait voir Mila que rarement. Le ton était monté quand, une énième fois, je m’offusquai qu’il l’emmène en vacances, à Paris, à quelques centaines de mètres de chez elle, dans un hôtel aseptisé pour commerciaux en clientèle. Depuis, nous ne communiquions que par de rares e-mails logistiques.
Il décrocha immédiatement, sans marquer la moindre surprise.
« Ça tombe mal… »
Ce fut sa réponse à ma seule demande en dix ans, mon seul appel à l’aide. J’étais glacée de colère.
« Je pars quoi qu’il arrive. Si tu ne veux pas l’accueillir, elle restera toute seule », avais-je lâché, les dents serrées, avant de raccrocher. Je ne sais ce qui m’avait pris. Pourquoi cette urgence ? Cette impériosité me submergeait, et j’en étais moi-même étonnée.
« Je vais voir ce que je peux faire », m’arriva par SMS un peu plus tard. J’exultai de cette petite victoire bien légitime.
Le soir, une fois Jules couché, je m’assis sur le rebord de la baignoire dans notre minuscule salle de bains pendant que Mila se brossait les dents. La bouche encore pleine de mousse, elle haussa les épaules quand je brandis avec un enthousiasme démesuré ses billets de train pour Strasbourg. Elle allait passer un week-end chez son père.
Je forçais, j’agissais cavalièrement, mais cette sensation oubliée d’être connectée à un besoin profond faisait circuler de nouveau la joie en moi.
1. La mezouzah, sorte de boîtier contenant deux passages bibliques rédigés sur un parchemin, est apposée sur le chambranle de l’entrée d’une demeure.
2. « Ma fille. »
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