Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 19 sur 27

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Une reine

Chapitre 19

19.

 

 

Les deux pieds posés sur les robinets de la baignoire, je savourais la température parfaite de mon bain, le visage et le cou enduits d’un masque « peau neuve » acheté la semaine de ma séparation.

« Si ça picote, c’est que ça agit », m’avait prévenu la vendeuse de Sephora. Le procédé m’avait paru ludique. Une fois que la matière avait séché sur la peau, il fallait retirer la pellicule à la manière d’une pelure, « délicatement ! » avait-elle insisté. « Une mue, en quelque sorte », avais-je songé, en quête de symbolique dans la déshérence qui m’habitait. Naïvement, j’y avais vu comme un signe du destin et avais déboursé l’équivalent d’une semaine de courses pour ce produit miracle.

Les yeux fermés, les premiers picotements commençant à se faire sentir, je m’efforçai de concentrer mes pensées sur l’organisation des heures à venir. J’allais travailler d’arrache-pied sur mon projet durant la matinée et, après le déjeuner, j’irais me promener sur la corniche. « Ce serait merveilleux si Mimi pouvait m’accompagner », me dis-je, ravie de mon idée. J’avais trouvé l’objectif ultime de ma journée : emmener Mimi prendre l’air au bord de la mer.

À travers la porte, la sonnerie du téléphone fixe vint perturber ce moment de détente que j’avais réussi à m’imposer. Je plongeai la tête en arrière dans le bain pour ne plus rien entendre mais la vibration me parvenait encore sous l’eau.

Je comptai une, deux, trois… dix sonneries ! Puis le silence enfin. Pendant trois secondes.

Le bourdonnement reprit encore et encore, obstinément.

Qui pouvait appeler ? Ce ne pouvait être Colin un dimanche… Ni mes parents, je venais de parler avec ma mère par message.

En poussant un soupir d’agacement, je m’extirpai de mon bain, fermement décidée à y revenir aussitôt que j’aurais fait taire l’importun. Une serviette enroulée autour de ma poitrine, je courus ruisselante, sur la pointe de mes pieds mouillés, marquant le sol de petits pas éphémères.

« Oui ? »

J’avais répondu de ma voix la plus exaspérée possible.

« Oh, mais c’est ma nièce préférée ! » s’exclama une voix que je reconnus immédiatement comme celle de Roger, le frère aîné de mon père.

J’avais une affection toute particulière pour cet oncle qui vivait en Suisse et venait régulièrement passer l’été à Casa avec sa famille quand j’étais enfant. Il avait épousé une Suisse-Allemande, beauté sportive et sans artifice, aussi silencieuse que mon oncle était bavard. Ses deux fils adolescents, blonds aux yeux bleus, aux corps musclés, dépassant d’une tête la famille au complet, étaient pour moi d’un exotisme fascinant. Ils ne parlaient qu’allemand et essayaient de suivre nos réunions animées, en hochant la tête, le regard perdu, tout en affichant un sourire bienveillant et amusé.

Nous écoutions, médusés, mon oncle leur traduire patiemment les blagues dans leur langue et, inévitablement, alors que nous n’y comprenions rien, toute la tablée éclatait de rire au moment de la chute en allemand.

Je retrouvai la voix grave et moelleuse de Roger après des années.

« Comment te portes-tu ? Ton père m’a appelé et…

— Oh non ! »

Je le coupai, irritée que mon père envoie à nouveau un émissaire pour colporter ses angoisses.

« Et ce n’est pas le seul, tous mes frères et sœurs m’ont appelé. La dernière fois que c’est arrivé, c’était à la mort de notre père. Tu sais, tu as remué quelque chose. »

Un silence.

« Et tu as bien fait », ajouta-t-il.

Ces mots m’apaisèrent. Depuis deux jours, j’avais l’impression d’être une empêcheuse de tourner en rond.

Il poursuivit en riant : « Alors, évidemment, tu nous connais, chacun m’a dit de ne surtout rien dire aux autres. Dans cette famille, tout le monde sait tout mais aucun ne parle. Je ne jette la pierre à personne, moi aussi je suis… »

Je commençais à avoir froid dans ma serviette, mes cheveux dégoulinaient dans mon dos et mon visage chauffait sous le masque. Je le coupai pour écourter la conversation, quitte à le rappeler plus tard.

« Mimi m’a raconté. Je sais que Papiel avait deux femmes. Ne t’inquiète pas, je vais arrêter de la questionner. Papa me l’a promis : il va tout me révéler. »

Sa réponse me surprit.

« Ce n’est pas une bonne idée.

— Pourquoi ? Je suis sûre qu’il tiendra sa promesse.

— Ça, c’est sûr. Je le connais, même s’il ne parle pas beaucoup, c’est un homme de parole. »

La formule me fit sourire. Je perçus une hésitation avant qu’il ne se lance.

« Ma chérie, dans la vie, nous avons chacun une place. Bonne ou mauvaise, c’est celle où l’on se sent le mieux, la moins inconfortable si tu préfères. Ton père a trouvé la sienne dans le silence, laissons-le à cette place. Il t’a promis de parler pour préserver Mimi. »

À ce nouveau revirement, une colère sourde monta en moi.

De quoi se mêlait-il ? Pour une fois que mon père me donnait la possibilité de l’écouter, je comptais bien profiter de ce privilège ! Je m’apprêtais à lui dire ma façon de penser quand je fus stoppée net par un souvenir incongru, surgi inopinément de ma mémoire – L’Agent sans secret, un dessin animé que je regardais enfant. Je me souvins de la phrase que le personnage principal répétait à l’envi : « Si je te disais mon secret, je ne serais plus agent secret. »

Je tentais de chasser cette pensée parasite lorsque je compris enfin : mon inconscient avait fait le lien entre mon père et ce refrain enfantin. Je me répétai la phrase : « Si je te disais mon secret, je ne serais plus agent secret. »

« S’il sortait de son silence, Papa ne serait plus lui-même, ai-je pensé à haute voix.

— Exactement ! Mon frère n’arrive pas à exprimer les choses importantes par la parole. Pourquoi crois-tu qu’il faisait du mime ? » ajouta-t-il en riant, exalté par cette preuve indiscutable qu’il avançait.

Je souris. Il avait raison : avec les expressions de son visage, ses gestes, les postures de son corps, mon père nous parlait comme il pouvait et je pris conscience, avec émotion, qu’il nous avait certainement dit l’essentiel.

« Tu sais, c’est ma femme qui m’a convaincu de te parler. Elle s’est énervée contre moi, c’est la première fois en quarante-cinq ans de mariage. Il était temps ! Je te jure. »

Il éclata de son rire vibrant et sonore. Je ris à mon tour, faisant craquer sur mon visage le masque que j’avais oublié et qui, en séchant, avait pris une texture cartonneuse.

J’avais beaucoup d’estime pour l’épouse de Roger, que nous appelions « Hundeussa », un affectueux sobriquet donné par Papiel car il se désolait de la voir manger aussi peu. Pour cet ancien pauvre, refuser les délicieuses victuailles qui caracolaient sur la table était un sacrilège. Chaque fois qu’il voulait la servir, elle s’exclamait, effrayée par les quantités astronomiques dans nos assiettes : « Juste un de ça et un de ça ! »

Nous ne l’avions jamais appelée autrement.

Roger m’expliqua qu’Hundeussa avait exigé qu’il raconte l’histoire à leurs fils pour qu’ils connaissent leurs origines.

« Mes fils ont été élevés à la suisse par une femme forte et qui ne se laisse pas faire, crois-moi ! Ils sont loin, très loin de ces rites, je ne sais pas comment ils vont le prendre. Je commence par toi, pour m’entraîner, dit-il en s’esclaffant de nouveau. Je me souviens de toi, petite. Tu étais la seule à rester sérieuse au milieu de tous ces rigolos ! Et tu posais des questions… tout le temps.

— Mais personne ne me répondait ! » m’exclamai-je alors qu’à travers la porte vitrée Kabira et Mimi apparaissaient dans le salon, portant le tapis à bout de bras.

Elles levèrent la tête et me fixèrent, l’œil ahuri.

Le combiné dans une main, je leur adressai de l’autre des signes vagues pour tenter d’expliquer ce que j’avais sur le visage. Elles acquiescèrent avec une condescendance qui trahissait leur inquiétude pour ma santé mentale, puis détournèrent le regard pour ne pas me gêner davantage.

« Tu m’entends ? » me questionna Roger pour la troisième fois au bout du fil.

J’étais occupée à observer, inquiète, Mimi et Kabira qui hissaient la lourde table basse et tentaient de la déposer les quatre fers en l’air sur une des banquettes. Je voulus raccrocher pour aller les aider mais Roger choisit ce moment pour prononcer : « Je vais te dire ce que je sais. »

Je me trouvais dans les pires conditions pour recueillir ces confidences si cruciales, mais je sentis à son ton ému et solennel que je ne pouvais décemment reporter cette révélation.

Je jetai un coup d’œil vers le salon : les deux femmes déroulaient le tapis sur le sol tout en me regardant à la dérobée. Elles semblaient réprimer leur rire.

Dans mon imagination, pour un événement important comme celui-ci, j’aurais été bien coiffée, habillée chic mais sobre – chemise blanche, manches relevées, pantalon noir seyant –, à peine maquillée. Assise, les jambes croisées, j’aurais penché la tête avec grâce pour écouter dignement mon oncle narrer cette saga familiale.

Au lieu de cela, je me retrouvais frissonnante dans ma serviette humide, une couche blanche craquelée sur le visage et des cheveux qui, en séchant, avaient quadruplé de volume et avaient tous migré vers le haut de mon crâne.

Je m’assis sur le petit fauteuil, les genoux repliés contre ma poitrine pour me réchauffer.

« Alors… »

Il se racla la gorge puis se lança, le ton grave.

Je fermai les yeux et laissai entrer ses propos dans mes oreilles, telle de la matière brute, sans les traiter, comme pour mieux les enregistrer et les « réécouter » plus tard. Je tenais à me détacher du moindre sentiment, du moindre jugement.

« Notre père avait donc deux femmes. Mimi, ta grand-mère, et Hassiba. Personne ne l’a caché, nous n’avons simplement rien dit. Le silence s’est organisé tacitement entre frères et sœurs. Et aucun de nous n’a transmis cette histoire à ses enfants. Je crois que nous craignions tous que vous ne portiez un avis erroné sur cette situation et sur votre grand-père.

Ce que je vais te raconter, je le tiens de Tamou, notre tante qui vivait avec nous car elle ne s’est jamais mariée.

Papiel a épousé Hassiba à dix-huit ans et l’a aimée jusqu’à son dernier souffle. Je ne sais pas ce que t’a dit Mimi mais, à cette époque, au début du siècle, ce n’était pas chose courante de se marier par amour. Aujourd’hui, je peux t’affirmer que cette femme a contribué à faire du montagnard sans instruction et misérable qu’était mon père un monsieur respectable et prospère. Elle était autoritaire mais aimante, et Papiel était sa raison de vivre.

Au bout de dix années d’un mariage heureux, ils ont dû se rendre à l’évidence : Hassiba ne tombait pas enceinte. Dans le mellah, les esprits malveillants disaient même que c’était une punition de Dieu, à cause de l’adultère qu’ils avaient commis. Papiel était en grand désarroi, il ne pouvait se résigner à ne pas devenir père. Ce n’était pas seulement par devoir religieux, il lui était impossible d’envisager une vie sans héritiers, lui qui fut orphelin à treize ans. Il a tout tenté, m’a raconté Tamou, les prières, les pèlerinages des saints, les guérisseurs, les marabouts, sans le moindre résultat.

Au Maroc, la loi rabbinique autorisait encore un homme à prendre une seconde épouse si la première n’avait pas enfanté au bout de dix ans. Il savait que Hassiba n’accepterait jamais mais, sous la pression des rabbins, il s’est décidé à aborder le sujet. Un cataclysme ! Le pauvre a été pris sous un feu nourri de hurlements, de pleurs et de menaces. Il paraît que Hassiba se lamentait en se griffant le visage. Il a fallu des nuits de tractations. Et finalement, avec douceur, il l’a convaincue que cette seconde épouse “servirait” uniquement à lui donner des enfants, leurs enfants.

Dans un premier temps, Rahel, une orpheline sans dot de dix-neuf ans, semblait correspondre en tout point à la mission. Hassiba a mis son veto. Elle craignait de se retrouver en rivalité avec cette jeune fille qui, ayant eu la charge de ses jeunes frères, allait savoir s’occuper de sa progéniture, tenir une maison et préparer les repas. Hassiba voulait que cette deuxième épouse soit plus malléable, moins expérimentée ; elle pourrait ainsi la façonner, pour qu’elle lui soit dévouée et soumise. »

La voix de Roger s’était étranglée.

« Ce n’est pas facile pour moi, parce que c’est de Mimi dont il s’agit. Ma mère. Enfin, celle qui m’a porté. »

Il poursuivit, longtemps. J’en appris bien plus sur le quotidien de cette famille à deux maisons, chez Mimi et chez Hassiba. Deux maisons entre lesquelles Papiel naviguait du mieux qu’il pouvait.

Je m’étais nourrie de ses paroles qui, sans que j’aie le moindre effort à fournir, trouvaient immédiatement leur emplacement dans mon cerveau, dans ma mémoire. Les cases vides se comblaient. Les vérités venaient remplacer les illusions que j’abandonnais sans le moindre regret.

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