Une reine
Chapitre 20
20.
Le long monologue de Roger avait eu raison de mon projet de relaxation car, entre-temps, la baignoire avait été vidée, nettoyée, javellisée, de même que les sanitaires et les carrelages qui luisaient de propreté.
Le masque avait si bien adhéré à mon visage que je dus littéralement l’arracher lambeau par lambeau. Dans le miroir, je constatai que ma peau avait pris une teinte oscillant entre le rose vif et le violet. « Peau neuve peut-être, mais peau à vif surtout », me dis-je, sans savoir s’il fallait en rire ou en pleurer.
J’enfilai un jean et un chemisier propres puis, les cheveux lissés et le visage encore tout rouge, j’allai m’installer sur une des banquettes du salon, munie de mon ordinateur.
Malgré ma résolution de travailler, j’étais occupée à tout autre chose. J’avais décidé de retranscrire, tel un robot, les révélations de Roger. C’était la solution que j’avais trouvée pour « refroidir » émotionnellement ses propos. Sa voix grave résonnant encore dans ma tête, je m’efforçai de consigner ses dires afin de pouvoir les relire en temps voulu avec plus de recul. Au bout d’une heure, dans un état quasi hypnotique, j’avais transféré les éléments de mon cerveau à mon ordinateur.
Je relevai la tête : Mimi était entrée en silence et avait déposé le plateau orange de petit déjeuner sur la table basse. Elle se tenait devant moi et, observant avec satisfaction ma mise soignée, déclara : « Très bien, benti. » Elle s’attarda sur mon visage : « Tu as bonne mine, ça fait plaisir. » Je souris ; pour elle, mes joues cramoisies étaient un signe de forme et de bonne santé.
Elle versa le thé le dos plié. C’était la première fois que je l’appréciais dans cette vérité nouvelle, dans ce qu’avait été réellement sa vie, et je mesurais l’abnégation dont elle avait dû faire preuve. Ce matin, ses gestes étaient particulièrement lents. Elle transvasait le thé chaud d’un verre à l’autre plus longtemps qu’à l’accoutumée, afin de le refroidir, comme si elle guettait le moment où j’allais engager la conversation.
La consigne de mes parents me revint en mémoire : « Laissons-la vivre paisiblement les dernières années qu’il lui reste. »
L’air concentré, je me remis donc à pianoter fiévreusement sur mon clavier pour fuir une éventuelle conversation. Le résultat ne se fit pas attendre : « Tu travailles, je te laisse tranquille, benti », dit-elle à voix basse avant de s’éclipser.
Une fois la porte fermée, je me sentis honteuse de ce subterfuge. Je connaissais désormais la vérité, et j’entendais l’appréhender sans ces simulacres ridicules. J’entrepris de clarifier cette situation que je commençais à trouver ubuesque en récapitulant posément les faits :
– j’avais pris l’initiative de venir voir ma grand-mère contre l’avis de mon père ;
– Mimi me révélait peu à peu l’histoire de son mariage ;
– pour ne pas la perturber, mon père m’avait promis de s’ouvrir à moi dès mon retour ;
– survenait mon oncle qui, afin de ménager mon père, sa mère et de faire plaisir à sa femme, me révélait la suite.
Je m’interrompis, l’esprit perturbé par ces événements contradictoires.
Et maintenant ? À quoi allais-je avoir droit encore ? Qui allait prendre la relève ? Quel frère ? Quelle sœur ?
« Ridicule ! » me suis-je énervée tout haut.
Et comme si je plaidais face à l’auditoire imaginaire de ma famille, je formulai dans ma tête un réquisitoire enflammé : « Ainsi ma quête légitime de vérité pourrait gâcher les derniers jours de Mimi, voire précipiter sa fin ! Pourquoi chercher à me culpabiliser ? Comme s’il s’agissait d’une simple curiosité mal placée. C’était mon droit de la questionner sur son histoire, qui est aussi la mienne. Et c’était le droit de Mimi de la partager, de la léguer. Vous êtes ma famille, et je vous aime du fond du cœur et, parce que je vous aime, j’ai refusé de céder à cette croyance selon laquelle sortir du silence nous propulserait dans un monde effrayant et hostile. »
Seule, face à mon thé à la menthe froid, j’étais hors de moi. Ce matin-là, plus que jamais, je désirais que Mimi se sente libre et prenne du bon temps.
J’entérinai mon idée de l’emmener en promenade au bord de la mer dans l’après-midi. Je ne me priverais pas de la questionner, et elle me parlerait si le cœur lui en disait.
Je reçus enfin la réponse du père de Jules à mon « Tout se passe bien ? » : « Oui, très bien, nous sommes allés à la papeterie, c’est parti pour la girafe ! » Suivie d’une photo de Jules, tenant fièrement un panier avec un grand rouleau de papier Canson, une boîte de gouache, des pinceaux tout neufs. En agrandissant l’image, je reconnus la boutique, dans notre ancien quartier. Mon endroit. Celui où je choisissais mes carnets, mes stylos, dans mes moments de procrastination, persuadée qu’un nouveau grain de papier, ou un stylo qui « glisse » bien, me ferait travailler plus efficacement.
Je composai son numéro pour lui donner mes indications sur le matériel à choisir, il ne décrocha pas mais répondit par un message.
« Nous sommes à la caisse, je te rappelle plus tard. »
« Tu as tout acheté déjà ? » demandai-je, vexée de ne pas avoir été consultée.
« Oui, t’inquiète ! »
Mon ventre se noua. Impossible de calmer les pensées anxieuses qui tournaient en boucle : « Il a dû choisir n’importe quoi, il ne sait pas dessiner, Jules va perdre le concours. J’ai un bon coup de crayon, il l’a dit lui-même ! L’illustré, c’est mon truc. Surtout une girafe, j’adore cet animal… »
En panique, j’écrivis : « Voici quelques recommandations », et je me lançai névrotiquement dans la description détaillée des étapes à respecter pour réaliser un dessin honorable. J’y joignis des modèles de girafe faciles à reproduire, trouvés sur le Net, ainsi que des liens vers des tutoriels vidéo.
« Appelez-moi quand vous serez dessus ! Jules sera content que j’y participe un peu ! » avais-je conclu, consciente de mon toupet.
« Comme tu voudras », fut sa réponse.
J’entendais d’ici son soupir excédé mais j’étais rassurée qu’il ne m’écarte pas totalement du projet.
Une odeur de viande grillée sur du charbon m’indiqua que les préparatifs du déjeuner étaient en cours.
Kabira ouvrit la porte brusquement et se saisit du plateau auquel je n’avais pas touché.
« Pourquoi tu n’as rien mangé ? » me gronda-t-elle gentiment.
Je lui lançai enthousiaste : « Cet après-midi, on va emmener Mimi au bord de la mer ! »
L’air inquiet, elle chuchota : « Moi aussi ? »
Je hochai énergiquement la tête pour acquiescer.
Son visage s’illumina comme celui d’une enfant puis, quelques secondes plus tard, se rembrunit.
« Elle ne voudra jamais… »
Et, en tapant de son poing replié sur son crâne, elle murmura avec une légère amertume :
« Elle a la tête dure, tu sais… »
Je la regardai droit dans les yeux.
« Je ne repartirai pas en France si Mimi n’est pas sortie. »
Elle leva les deux mains en souriant : elle ne demandait qu’à y croire.
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