Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 6 sur 27

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Une reine

Chapitre 6

6.

 

 

La jeune femme de l’accueil me remit en échange de ma pièce d’identité un badge pour passer les portiques de sécurité. Voir mon nom ainsi accolé au logo de la chaîne de télévision que je regardais enfant balaya ma mélancolie.

Au Maroc, nous n’avions accès à la télé française qu’en « différé » : mon oncle enregistrait nos émissions préférées sur cassettes VHS et nous les envoyait de Paris. Nous nous passions des dizaines de fois chaque épisode, le temps d’en recevoir de nouvelles. C’était notre replay à nous, avec vingt ans d’avance.

Derrière le sas de sécurité, un jeune homme d’une vingtaine d’années, cheveux blonds soyeux parfaitement bouclés jusqu’aux épaules, m’accueillit avec un sourire digne d’une campagne pour l’hygiène bucco-dentaire. Je suivis son pas rapide dans le long couloir où s’alignaient, de part et d’autre, les loges des artistes participant à l’émission. À mesure que je lisais à la volée les noms des invités prestigieux inscrits sur les portes, et que j’entrevoyais certaines célébrités par l’entrebâillement, le sentiment d’être là par erreur s’insinuait en moi.

« Choubichou ! » lança une jeune femme surgissant d’une pièce. Malgré sa chevelure mouillée et son teint blême sans apprêt, je reconnus une chanteuse dont ma fille était une inconditionnelle fan. Je cherchai son regard pour tenter de la saluer (et pouvoir m’en vanter le moment venu), quand Choubichou l’invectiva sèchement.

« Ma chérie, qu’est-ce que tu fais encore pas coiffée pas maquillée ? Allez, file, l’émission va commencer ! »

L’idole de Mila, pour laquelle j’avais acheté des places de concert à des prix faramineux, et dont j’avais subi les écoutes en boucle et à tue-tête, s’exécuta sans demander son reste. Choubichou leva les yeux au ciel et entama sa déambulation dans une fourmilière étrange d’individus aux visages souriants et inquiets à la fois. D’une voix chaleureuse et mécanique, il avait un mot pour chacun, célèbre ou non. J’avais le sentiment que tous se trouvaient là pour servir une cause aussi cruciale que superficielle.

À travers les vitres d’une salle blafarde, trois danseuses coiffées de chapeaux en forme de gâteaux remuaient en rythme leur short rouge à paillettes pendant qu’une femme, qui devait avoir soixante-dix ans et mesurer un mètre quatre-vingt-dix, hurlait les mesures en anglais. Dans un recoin, un quadragénaire, bedonnant et en caleçon, enfilait tristement un costume de pingouin géant. Un peu plus loin, devant un miroir serti d’une multitude d’ampoules, un grand escogriffe, le visage tartiné de blanc, cheveux rouges hirsutes et costume argenté, colorait consciencieusement une de ses dents à l’aide d’un feutre noir.

Cette scène me semblait étrangement familière.

Au détour d’un couloir, je me souvins que j’avais vu mon père se maquiller avec le même sérieux au Maroc, où il donnait des spectacles de mime au sein d’une troupe d’amateurs. Mais ce geste me ramenait également à mon grand-père, Papiel. Son don pour la comédie faisait partie des rares histoires que l’on racontait volontiers. Papiel, père de famille respecté de Casablanca, fidèle de la synagogue, commerçant prospère, se déguisait et se grimait pour jouer des sketchs, où il était tour à tour clown, monstre, ou encore faux médecin, lors de fêtes de mariage. Pour cet homme pieux, faire rire était une mitsva, un commandement de la Torah, auquel il se soumettait avec application et sérieux.

« On arrive sur le plateau, éteignez votre téléphone », m’intima Choubichou.

Un imposant gaillard en costume noir, planté bras croisés devant la porte où était écrit en rouge « ON AIR », le salua.

« Ça va, Choubich ?

— Ça dépend, elle est comment aujourd’hui ? » lui répondit le jeune homme dont le sobriquet avait perdu une syllabe.

Dans un phrasé quasi militaire, le colosse déclara :

« Humeur au beau fixe, rien à signaler.

— Ouf ! s’exclama Choubich en se retournant vers moi. Vous avez de la chance, sur le tournage d’hier, elle était d’une humeur massacrante. On a morflé. »

Il jeta un regard furtif par le hublot de la porte coupe-feu et actionna la grande poignée horizontale.

À peine avais-je franchi le seuil qu’une clameur compacte m’enveloppa. Je me retrouvai propulsée devant un public en folie, harangué par un chauffeur de salle hurlant dans son micro :

« Est-ce qu’on est chaaaauuuuuud ce soir ???

— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiis, répondait la foule hystérique de plus en plus fort à mesure que l’homme criait.

— Je n’entends rien !!! »

Cette ferveur m’électrisa. L’expression « comme un lapin pris dans les phares » me vint aussitôt à l’esprit : elle décrivait parfaitement ma situation. J’avais l’impression d’être entrée dans un monde parallèle où des quidams, en tenue de soirée à 10 heures du matin, applaudissaient à tout rompre et éclataient de rire sur commande. Aveuglée par les lumières multicolores qui tournoyaient au-dessus de ma tête, je sentais palpiter dans mon ventre les sons de basse qui émanaient des enceintes. Devant moi : le fameux plateau violet. Depuis dix ans, il matérialisait un rendez-vous quotidien incontournable de la télévision.

Centre de gravité de ce chapiteau étincelant, Michelle B. trônait. Les talons de ses escarpins bien calés sur la barre d’appui de son tabouret en métal, l’animatrice star se faisait maquiller tout en donnant des directives à une grappe d’assistants à l’affût. Mon ventre gargouillait de stress. Cette femme représentait tout ce que je ne savais pas être : sûre de moi, de mes avis, de mes choix.

Quelques jours plus tôt, au milieu de mes cartons, j’avais répondu mollement et la bouche pleine de croissant à son appel inattendu. Sidérée d’entendre sa voix nasillarde et enjouée, reconnaissable entre mille, je n’avais pas eu le temps d’être timide et lui avais parlé avec une décontraction inhabituelle. Ce n’est qu’après avoir raccroché que j’avais pris conscience de ce qui venait de m’arriver. Ce monument de télévision m’avait appelée en personne pour me proposer de travailler pour elle. Sans demander la moindre précision, j’avais accepté avec enthousiasme, puis, rattrapée par un trac rétroactif, j’avais mis vingt bonnes minutes à me lever et à aller prendre une douche pour sortir de ma sidération.

À cette époque, j’écrivais des billets de société pour Toutes, un magazine féminin en ligne qui comptabilisait fièrement deux millions de visiteurs mensuels. Mon rédacteur en chef m’avait suggéré de plancher sur « un guide pratique du divorce à l’amiable » de quelques milliers de signes. Mon couple commençant à se déliter, je fus très inspirée. Et l’article censé prodiguer des conseils pour se quitter en bonne intelligence avait pris, je ne sais comment, la tournure d’un texte satirique sur les bienfaits du divorce. Je l’avais écrit rageusement en une nuit, bien calée au milieu du lit conjugal, pendant que mon mari fâché dormait sur le canapé du salon.

Cette liberté de ton m’avait valu les remontrances exaspérées de mon rédac-chef.

« Vous avez gravement enfreint la ligne éditoriale du magazine ! » s’était-il offusqué.

Mais, trop débordé pour rectifier le tir, il publia la chronique telle quelle, en m’interdisant cependant toute autre liberté rédactionnelle à l’avenir, sous peine de sanction.

Étonnamment, mon apologie de la garde alternée, de la famille recomposée, des sorties en célibataire, connut un « taux de clics » si élevé que je bénéficiai d’un rétropédalage en règle du même rédac-chef désormais charmé.

Sans le vouloir, je m’étais fabriqué une planche de salut. Mes billets hebdomadaires connaissaient un franc succès depuis quelques mois, et je traversais mon divorce avec le recul d’une chroniqueuse à l’affût du moindre élément à exploiter pour une saillie comique. C’est ainsi que Michelle m’avait remarquée, et que je me trouvai pour la première fois de ma vie sur un plateau de télévision.

Soudain, la musique s’interrompit et l’auditoire s’immobilisa. La voix de l’animatrice retentit dans les enceintes : « Choub, tu es là ? » Pour toute réponse, « Choub » se précipita sur le plateau pour aller lui parler à l’oreille. J’essayais de me faire discrète en me rapprochant de la porte, quand Michelle écarta la maquilleuse et m’interpella.

« Ah, vous voilà !… Les amis, on va brièvement interrompre la répétition, j’ai un rendez-vous important. »

Toutes les têtes se tournèrent vers moi dans un mouvement d’ensemble aussi coordonné que lors d’un match de tennis. De loin j’acquiesçai, avec un flegme totalement factice alors qu’à l’intérieur de mon cerveau, une fanfare s’était mise en route.

Plus tard, je me retrouvai assise sur le canapé en cuir violet de la loge de Michelle. Je l’attendais en louchant sur un plateau posé sur la table basse, où cerises, framboises, myrtilles, fraises et groseilles étaient disposées en cercles concentriques. Pour canaliser mon esprit, je me mis à compter le nombre de barquettes qu’il avait fallu pour composer ce luxueux arrangement et en calculai le prix. J’arrivai à une somme astronomique quand, à travers la porte des toilettes, Michelle me cria : « J’adore vos chroniques ! »

Elle sortit en reboutonnant son pantalon en skaï et, à ma stupéfaction, cita de tête des extraits d’un de mes articles.

« “Nos enfants aussi ont le droit d’avoir des demi-frères comme tout le monde !” J’adore ! Ah oui, et : “Nos enfants ne vont quand même pas vivre toute leur vie avec les mêmes parents !” »

Je ne sus que répondre. Loin de me galvaniser, son enthousiasme et ses compliments me paralysaient.

La porte s’ouvrit, laissant apparaître un homme hirsute, chemise blanche froissée, pantalon informe, cernes de panda.

« Je te présente Sylvain, mon bras droit. »

Sylvain griffonnait avec un stylet sur une tablette qu’il portait en bandoulière, tout en hurlant au téléphone qu’il avait besoin « de toute urgence de deux cent cinquante vuvuzelas pour l’émission ». Il m’adressa un sourire harassé et ne sembla aucunement gêné quand Michelle se retrouva en soutien-gorge – violet, décidément sa couleur – afin de changer de chemisier.

Tous deux piquaient au cure-dents dans les fruits rouges en attendant que, tête baissée dans mon sac, je déballe fébrilement mon ordinateur, cherche le chargeur tout au fond, renverse ma trousse de maquillage, me mette à quatre pattes sous la table pour brancher ledit ordinateur à une prise, examine l’étui vide de mes lunettes, renonce à les chercher, et m’asseye enfin, pour me relever et retirer mon gilet.

« Tout va bien ? me demanda Michelle, sourire bienveillant face à mes yeux gonflés et mes reniflements intempestifs.

— Oui, oui, impec.

— Parfait. On va pouvoir avancer, alors. »

Je me rassis. Un craquement dans la poche arrière de mon jean, suivi d’une palpation discrète de ma fesse droite, me permit d’en déduire que je n’avais plus de lunettes. J’inspirai profondément et affichai le sourire le plus conquérant possible. J’avais besoin de ce job. La séparation m’avait laminée financièrement, et le voyage à Casablanca allait creuser encore le découvert déjà entamé par la cuisine sur mesure.

Sylvain me remit trois pages agrafées qui décrivaient le concept du projet. Sur la couverture : « Les surprises de Michelle » – le nom de la nouvelle émission, sous une photo de l’animatrice hilare, dix ans et dix kilos de moins, une caméra violette à la main.

« Très gros projet ! Une émission de caméra cachée. Vas-y, Sylvain. »

Elle pianota sur son portable pendant que, la bouche pleine de framboises, Sylvain énumérait d’une voix lasse les deadlines, rétroplanning, update et autre feedback par conf call. Je faisais mes calculs. Si j’en croyais les promesses de Michelle au téléphone, mes émoluments allaient me permettre de me renflouer, voire d’acquérir quelques essentiels qui manquaient à mon nouvel appartement : une chaise de bureau à roulettes pour Mila, un lit mezzanine pour Jules, ou encore la commode Kullen à huit tiroirs d’Ikea pour mes sous-vêtements et chaussettes.

« Mercredi ? »

Je sursautai.

« Oui, bien sûr », répondis-je à Michelle, sans avoir la moindre idée de ce à quoi j’acquiesçais.

Je n’avais rien écouté de l’échange et pestai contre cette propension à laisser mon esprit prendre la tangente. Une fois encore, je m’étais extraite mentalement du présent afin de calmer mon anxiété, pour mieux y revenir par la suite, sans témoin, et traiter les informations à froid. Quand elle me voyait divaguer ainsi, Mimi avait pour habitude de claquer dans ses mains pour me sortir de mes rêveries. « Où tu es partie encore, benti ? Reste avec nous », me répétait-elle.

« Pas de questions ? » demanda Michelle déjà debout, prête à y retourner.

J’en avais tellement… Comment parvient-on à écrire douze caméras cachées pour une chaîne de grande écoute alors qu’on ne l’a jamais fait ? Et si mon travail était totalement nul, serais-je quand même payée ? Était-ce bien le moment de partir au Maroc pour voir ma grand-mère ?

J’essayai de dissimuler mon appréhension en dodelinant, les sourcils froncés pour donner l’impression de réfléchir, et répondis, l’air détaché :

« Tout est clair.

— Je vous ai préparé une clé USB avec des sketchs déjà tournés, ça vous donnera une idée, ajouta Sylvain.

— Voilà une réunion comme je les aime : rapide, limpide, efficace. Je te vois mercredi pour la lecture des synopsis », conclut Michelle.

Je venais de comprendre que mercredi était ma deadline et elle m’avait gratifiée d’un tutoiement qui acheva de m’angoisser. Je faisais désormais partie de son cercle, je ne pouvais pas la décevoir.

Je parcourus en sens inverse les couloirs vides : le démarrage de l’émission avait aspiré tous les participants. Dans le hall d’accueil, un mur composé d’une dizaine d’écrans projetait, sans le son, Michelle dansant sous une pluie de confettis au côté du pingouin et de l’idole de ma fille, désormais ultramaquillée et en combinaison argent. Je me retrouvai dehors devant une foule de fans qui attendaient la fin du tournage pour entrevoir leur star. Ils me toisèrent avec intérêt afin d’évaluer mon degré de célébrité puis, déçus, m’abandonnèrent du regard pour fixer de nouveau la porte fermée chargée de promesses.

Je fus soulagée : je n’ai jamais aimé que l’on me regarde. Dans ma famille, je faisais partie avec Mimi des plus discrets, et elle m’encourageait dans ce sens. Pour elle, une femme devait « se tenir » et rester en retrait.

Qu’est-ce qu’une femme telle que Michelle serait devenue, si elle avait été éduquée de la sorte ?

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