Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 22 sur 27

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Une reine

Chapitre 22

22.

 

 

Je n’avais pas eu le droit d’assister à la fin de la séance de coiffure. Kabira l’avait emmenée au shampooing et, à en croire le son continu du séchoir à travers la porte, elle était passée à la mise en forme.

De retour dans ma chambre, je tentai à nouveau de me mettre au travail quand un message fit tinter mon téléphone.

« Et voici la girafe ! Jules l’a dessinée tout seul. Il en est très fier. »

Une autre alerte me signifia la réception du dessin. J’avais craint le pire : je ne m’étais pas trompée. Car la girafe – l’animal ? l’objet ? – était effroyable. Sans queue ni tête, au sens littéral de l’expression. Rien qui ressemblait de près ou de loin aux attributs, pour le moins connus, de ce sympathique mammifère. Ni le long cou, ni le pelage jaune tacheté de marron, ni la forme du corps ou ne serait-ce que ses mignonnes petites cornes, rien.

Je composai rageusement le numéro de mon ex-mari.

« Ça t’amuse qu’il soit la risée de la classe ? » me suis-je emportée.

Un silence.

« Je suis avec Jules justement, bien sûr, je lui dis que tu trouves sa girafe magnifique, clama-t-il d’une voix forte et appuyée. Jules, va ranger ton dessin dans ta chambre, fais bien attention, pose-le délicatement.

— C’était quand même pas si compliqué. Il va être affreusement triste quand les autres arriveront avec leurs super dessins. »

J’avais envie d’en découdre, la girafe était devenue mon cheval de bataille, ou plutôt un cheval de Troie qui dissimulait mes autres soucis.

Il ne releva pas et poursuivit d’une voix étonnamment calme.

« J’ai beaucoup réfléchi en me retrouvant seul avec notre fils. »

Je sentais qu’il prenait son élan pour me régler mon compte.

« Je voulais te remercier.

— Pardon ?

— Tu m’as facilité beaucoup de choses avec Jules. Et moi, comme un idiot, je t’accusais de vouloir tout contrôler. Avant, ma seule présence suffisait pour rendre mon fils heureux et je savourais chaque instant avec lui. Là, il faut que je pense à tout, j’ai peur de mal faire, ou de trop bien faire. Je suis perdu. »

Au lieu de m’apaiser ses propos m’inquiétaient. C’était un homme gentil mais totalement psychorigide, je pouvais compter sur les doigts d’une demi-main les fois où, au cours de notre vie commune, il avait admis ses torts. Peut-être était-il malade ?

« J’ai failli t’empêcher de partir voir ta grand-mère, alors que tu en avais grandement besoin. Je te demande pardon. »

Il devait s’agir d’une maladie grave, voire incurable. Car, même s’il lui arrivait parfois de faire amende honorable, ce n’était jamais aussi clair. Il allait mal, très mal.

Mon esprit se mit à turbiner. Comment allais-je l’annoncer à Jules ? Nous n’étions pas encore officiellement divorcés, je serais donc veuve ? Je ne pus m’empêcher d’y trouver un avantage romanesque. Je me voyais drapée de noir dans une robe cintrée sur mon corps amaigri par le chagrin. Je m’imaginais en Jackie Kennedy, tenant la main de mon petit garçon, ma fille me soutenant de l’autre côté, accompagnant dignement le cercueil. Et malgré notre séparation, je pleurerais pour ce que nous avions été, pour notre fils.

Il m’interrompit dans mes divagations funestes.

« Tu ne dis rien ? Tu dois m’en vouloir… Je comprends. Je suis prêt à faire des efforts pour que tout se passe bien entre nous. Tu es une femme exceptionnelle, j’aurai toujours de l’amour et de l’estime pour toi. »

Pourquoi un tel discours juste après la séparation ? Le pire, c’était que mon premier mari avait fait de même en chantant mes louanges dès notre divorce prononcé. Je devais être une femme qu’on aimait rétroactivement. Une femme avec qui on avait envie d’un passé, pas d’un avenir.

« Désolée, j’ai fait une fixation sur cette satanée girafe.

— Notre fils va bien, son dessin n’est pas dingue, c’est vrai, mais il l’a fait tout seul et il en est content. »

Comment pouvait-il avoir ainsi changé du tout au tout ?

« Tu as rencontré quelqu’un ? »

Je m’en voulus immédiatement de cette question stupide.

« Non, pas du tout.

— Tu es malade ?

— Mais non !

— Pardon, je suis un peu chamboulée, j’ai appris beaucoup de choses ici. »

Je lui narrai ce que Mimi m’avait révélé. Cette fois-ci, il n’a pas fait la moindre remarque sur ma famille. Il m’a écoutée en marmonnant çà et là des interrogations et des exclamations.

« Hum. Intéressant. Il faudra que tu le racontes à Jules, c’est son histoire aussi.

— Merci », murmurai-je, les larmes aux yeux.

L’amour que nous portions à notre petit garçon nous avait apaisés.

La discussion se normalisa et nous pûmes parler sans heurts des affaires courantes, telles que paiements de cantine, vacances d’été, cours de judo et… divorce.

« J’ai besoin d’acter les choses pour aller de l’avant », ai-je prononcé sans l’avoir prémédité, comme si l’idée avait maturé à mon insu pendant ces quelques jours à Casablanca.

Il n’a pas protesté. Nous nous accordâmes pour engager le même avocat et régler au plus vite ce qui nous apparaissait comme une pure formalité. Ni biens en commun ni désaccord sur la pension alimentaire entre nous : rien qui méritait que l’on s’écharpe par avocats interposés.

« Quelle tristesse ! » avais-je songé en raccrochant.

L’irrémédiable nous guettait, et nous nous dirigions vers lui tête baissée.

Mimi entra – elle devait avoir attendu que je finisse ma conversation. Les cheveux brillants, bien lisses, ramenés sur la nuque par une fine barrette dorée. Elle arborait l’air détaché et la lueur malicieuse dans les yeux qu’ont les enfants quand ils attendent un compliment.

« Rzala safé1 ! » m’exclamai-je.

Elle était aux anges mais lorsqu’elle remarqua ma mine déconfite, son sourire se transforma en un rictus inquiet.

Assise près de moi, elle posa sa main fraîche sur la mienne puis entoura maladroitement mes épaules de son bras. Des larmes silencieuses tombèrent dru sur mon visage. L’écheveau serré de mes peines se défaisait enfin.

Elle sentait bon le shampooing et la laque. Cette fameuse laque au flacon doré, estampillé d’une silhouette aux cheveux interminables.

« Combien de temps tu es restée mariée ? » me demanda-t-elle tout à trac.

Surprise par sa question, je m’arrêtai de pleurer et répondis un peu au hasard – je ne me souvenais pas précisément de la date à laquelle avaient eu lieu ces drôles de noces.

« Six ans, je crois. »

C’est moi qui avais insisté pour me marier : je voulais porter le même nom que mon fils. Je ne portais déjà plus celui de ma fille. Comme il détestait les grands rassemblements, celui qui était alors « seulement » mon compagnon m’avait proposé un concept loin, très loin, de toute tradition, à l’île Maurice.

C’est ainsi que nous nous étions retrouvés à prononcer nos vœux pour la vie sur la plage d’un hôtel quatre étoiles, formule tout compris, mariage inclus.

À mi-parcours de notre semaine de vacances, le jour dit, à l’heure dite, nous quittâmes nos transats, en saluant la vieille dame allongée à l’ombre face à nous, pour revêtir nos habits de circonstance. Une robe satinée bleue assortie d’un lys dans les cheveux pour moi, un pantalon et une chemise en lin blanc pour lui. Sous une tonnelle en bois clair ornée de fleurs tropicales, nous attendait un homme tout de blanc vêtu, entouré de deux témoins professionnels recrutés pour l’occasion. De sa voix douce, à l’accent chantant, l’officiant célébra notre futur échec dans une cérémonie réglée au millimètre et menée tambour battant : échange de vœux, alliances, signatures, photos (non incluses dans le forfait). Sur le certificat qui nous fut remis, je lus que nous pouvions faire homologuer en France ce mariage célébré à Maurice dans le village de Flic-en-Flac.

Flic-en-Flac. Ces mots cliquetants me renvoyèrent à une comptine de maternelle que je chantais avec Mila les jours de pluie.

« Flic, flac, dans la flaque, comme c’est rigolo. »

Nous étions loin de la dramaturgie du mariage traditionnel juif. Nous étions loin du verre brisé du pied par le nouveau marié pour commémorer la destruction du temple de Jérusalem.

« Flic, flac, dans la flaque, comme c’est rigolo. »

L’air me tournait toujours dans la tête, quand, pour terminer en apothéose, les trois compères jetèrent avec emphase une pluie de pétales de rose sur les époux que nous étions devenus.

Tout ceci fut expédié dans les temps impartis pendant que, non loin de notre kiosque fleuri, patientaient en embuscade les futurs mariés suivants. Mon cœur se serra lorsque je constatai que ces deux-là avaient la chance d’être accompagnés d’une joyeuse troupe endimanchée. Il me manquait la joie, le partage, l’émotion.

Moins d’une heure plus tard, nous avions déjà regagné nos transats, en maillot de bain et la bague au doigt. Toujours en face, la vieille dame lisait sous sa grande capeline blanche. « Elle est bonne ? » nous interrogea-t-elle, pensant que nous nous étions éclipsés pour un simple bain de mer.

Voilà. C’était fait, je me sentais heureuse et honteuse, une euphorie mélangée à l’étrange impression d’avoir triché. La désacralisation de cet acte me laissait perplexe, je n’arrivais pas à savoir si c’était un mieux ou un moins bien.

« Et toi, Mimi, tu es restée mariée combien de temps ?

— Trop ! dit-elle, en riant. Je me suis mariée alors que je jouais encore dans la rue avec mon petit frère, Simon, aux osselets. Tu connais ? Des petits os de mouton, on en avait quatre chacun… »

Avec des gestes vifs et précis elle me montra comment, pendant qu’elle en lançait un en l’air, elle attrapait les autres. Elle soupira.

« Mes parents ne pouvaient pas faire autrement, les pauvres. On n’avait pas de quoi manger. C’était une chance pour eux que je puisse me marier, et pour moi aussi… peut-être. »

Elle ne me le disait pas mais j’avais appris par mon oncle que sa beauté commençait à attirer les convoitises dans le mellah, entre autres celle de Maklouf, un proxénète qui y avait enrôlé plus d’une juive.

« Tu n’avais pas rencontré Papiel avant ton mariage ?! »

Elle semblait embarrassée.

« Dis-moi… », avais-je repris avec une fermeté dont je fus moi-même surprise.

Elle devait sentir que je ne la lâcherais pas car elle prit la parole sans tergiverser.

« J’avais déjà rencontré ton grand-père chez ma tante, la sœur de ma mère. Elle m’a choisie pour son mari, tu comprends ? »

Bien sûr que je comprenais. Mimi, en qualité de nièce, possédait l’avantage de garantir une certaine soumission et d’avoir une génétique proche de la sienne, la mère porteuse idéale.

« Et quand tes parents te l’ont annoncé, tu as accepté ? »

Elle me lança un regard teinté d’amertume.

« Ils ne m’ont rien annoncé et je n’ai rien accepté, benti. C’est arrivé. Un jour, on m’a fait porter une ksoua verte et on m’a emmenée à une fête, voilà. »

Les tractations pour ce mariage eurent donc lieu entre adultes, et aucun ne prit la peine d’informer ou de préparer la jeune Mimi à ce qui l’attendait ce soir-là, avec un homme de vingt-cinq ans son aîné, qui plus est, marié à sa tante.

Qu’en penser ?

Je savais que mon grand-père n’était pas allé chercher une femme plus jeune, plus fraîche, pour son plaisir ou son image. Il obéissait à une loi religieuse : procréer. La Torah regorge de tragiques histoires de stérilité, toujours féminine. Sarah n’avait-elle pas offert Agar, sa servante, à Abraham car leur union était stérile ? Dans les textes, à maintes reprises, Dieu bénit ses enfants en leur promettant une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel, que les grains d’une grenade. La mission de nous multiplier, de créer de nouvelles âmes, ne souffre pas de discussion.

Et moi, qui aurais-je été s’il n’avait pas fait ce choix ? Aurais-je seulement existé ? Comment réprouver cette situation alors que j’étais née de ce sauvetage social, de ce drame sentimental ?

Je restai là, incapable de bouger, tant mon cerveau était occupé à imaginer ce qu’elle avait enduré. Je pensai à la souffrance de Hassiba aussi ; elle avait dû accepter une autre femme dans la couche de son homme, parce que son ventre était vide.

Je m’aperçus soudain que j’avais vaguement compris cette histoire par des recoupements inconscients. Ce sentiment se vérifia quand un souvenir refoulé, certainement désenclavé par ces nouvelles révélations, jaillit de mon esprit.

C’était après un dîner de Roch Hachana, je devais avoir dix ans. Nous jouions une partie de cache-cache endiablée avec mes cousins et j’étais dissimulée sous le meuble radio du salon. De ma cachette, je pouvais voir Hassiba assise à sa place habituelle, sur la banquette. Papiel était entré, s’était approché d’elle et avait tendrement pris son visage entre ses grosses mains pour l’embrasser, sur la bouche. Il avait ensuite murmuré : « Hag sameah, nechama. » Littéralement : « Bonne fête, mon âme. » Une scène absurde pour la petite fille que j’étais, nourrie de contes aux princesses endormies et gavée de littérature romantique où seules la beauté et la jeunesse appelaient le désir. Les vieilles dames toutes rabougries étaient des sorcières que l’on n’embrassait pas. On n’en tombait certainement pas amoureux.

Ce dimanche après-midi, j’eus la sensation d’avoir toutes les pièces du puzzle en main.

Le jour qui déclinait, colorant la chambre de rouge orangé et raturant les murs de longs traits d’ombre, offrait une douce atmosphère, propice à la confidence. Mimi me livra son récit intime et émouvant de cette nuit-là. Comment une jeune fille, qui ne connaissait pas son corps et encore moins celui d’un homme, se retrouva seule avec Papiel dans un lit.

Je tressaillis en comprenant que je me situais actuellement dans la chambre où cela avait eu lieu.

« Ce n’est pas seulement que j’étais jeune, c’est que j’étais ignorante. Je ne savais rien de tout ça. »

Elle me dit qu’il avait prié avant.

Elle me dit que c’était arrivé.

Le plus terrible étant qu’elle n’avait pas saisi que ces actes se reproduiraient, encore et encore, tout au long de sa vie.

« À ce moment-là, je ne la détestais pas encore », avait-elle confié en parlant de Hassiba, qui, selon elle, était aussi victime de la situation mais qui avait pu se consoler en pensant aux enfants qu’elle aurait, à son homme qu’elle avait gardé.

« Moi, je n’avais rien ni personne pour me consoler », murmura-t-elle, la gorge nouée.

Prise d’une bouffée de tendresse, je posai ma tête sur les jambes de Mimi et entourai sa taille de mes bras, sans dire un mot. La main hésitante, elle me caressa les cheveux. Une larme unique tomba de son œil et atterrit sur ma joue. Sans bouger, je la laissai dévaler mon visage, lentement. Je voulais qu’elle imprègne ma peau, pour que j’emporte son histoire. Je voulais être dépositaire de cette mémoire. Je me promis d’emmener Mimi partout avec moi. Dans ce qu’il me restait d’avenir. Je voulais la faire vivre dans mes pensées, qu’elle voie avec mes yeux, qu’elle marche dans mes pas, qu’elle chante de ma voix.

Son corps semblait se détendre : ses membres étaient moins raides, sa main avait tiédi, et, d’un geste vif, elle me fit signe de me rasseoir près d’elle. Elle avait baissé la garde.

« Dans le mellah, j’ai eu faim, mais je n’ai jamais été seule. J’avais toujours quelqu’un à qui parler. En entrant dans cette maison, du jour au lendemain, je ne pouvais plus marcher dans les rues, je ne croisais plus de regards, je n’entendais plus de rires, de cris, de vie. »

Cette solitude brutale, effroyable, qu’elle avait vécue en se retrouvant dans un appartement où, me dit-elle, « tout était haut ». Habituée à vivre au ras du sol, elle dormait désormais dans un vrai lit et mangeait à table, assise sur une chaise. En journée, elle avait pour seule compagnie la dernière sœur célibataire de Papiel, Tamou, chargée de l’éduquer et de lui enseigner les rudiments de la bonne tenue d’une maison. C’est peu dire que la résilience et l’autorité de Tamou ne firent pas bon ménage avec l’inexpérience et l’insoumission de sa jeune belle-sœur. À son retour chez lui, Papiel trouvait les deux femmes en furie, fâchées à mort, et devait les obliger à se réconcilier. Selon Mimi, toujours en donnant raison à Tamou. Le plus cuisant était la honte qu’elle éprouvait quand Papiel et Tamou s’amusaient de sa gaucherie. Je compris alors comment ces taquineries, qui avaient jalonné le déniaisage de Mimi, avaient fabriqué ce parangon de susceptibilité qu’elle était devenue.

« Et puis, un jour, mes seins ont été tout durs. Quand ton grand-père a compris, il s’est mis à prendre soin de moi comme jamais, il ne voulait pas que je me fatigue. Tous les matins, il m’obligeait à manger une orange qu’il m’épluchait lui-même et me préparait du pain trempé dans de l’huile d’olive. »

Elle esquissa un sourire qui se transforma en rictus lorsqu’elle évoqua l’omniprésente Tamou, qu’elle ne supportait plus et que Papiel avait accepté de muter chez Hassiba pour ménager sa grossesse.

Son corps s’arrondissait, le miroir lui renvoyait pour la première fois un visage aux joues rebondies et roses qu’elle ne connaissait pas. Elle se sentait belle et pleine. L’abattement qu’elle ressentait quotidiennement s’était mu en une force surhumaine.

Avec pudeur et à mots choisis, elle me raconta la révélation qu’elle eut quand, une nuit, son mari s’était rapproché d’elle alors qu’elle était enceinte. Pour elle, ce fut la preuve qu’elle lui plaisait, ou peut-être même qu’il l’aimait, et qu’elle n’était pas seulement là pour lui faire un enfant.

Les mots coulaient, fluides, sans à-coups. Elle me raconta comment, au fil des jours, ses robes se firent trop serrées autour de son ventre, de ses hanches. Les retouches ne suffisaient plus.

« Je visualisais les gestes de ma mère qui rapiéçait le linge de Simon et j’essayais de les reproduire. »

Arrivé le dernier, son petit frère avait hérité des vêtements usés de ses aînés. Mimi adorait glisser ses doigts dans les déchirures de la tunique de Simon pour triturer sa peau chaude et potelée.

« J’ai pleuré tant de fois en pensant à lui, je savais qu’il avait peur la nuit sans moi. »

Son visage se gonfla de larmes retenues.

« J’avais quinze ans. On ne m’avait rien dit, rien expliqué. Quand les premières douleurs se sont déclarées, je croyais avoir une grave maladie, que j’allais mourir. Mais au moment où ils m’ont mis le bébé dans les bras, tout a changé. Ton grand-père était si heureux qu’il m’a offert une belle bouteille d’eau de Cologne, très grande, très chère. À l’époque, c’était quelque chose, dit-elle fièrement en espaçant les paumes de ses mains pour en mimer la taille. Il a pris le bébé à son tour, m’a embrassée sur le front et il m’a dit : “Merci, Mimi”, et il a quitté la pièce en me laissant seule. Hassiba était là, juste derrière la porte. Ils chuchotaient entre eux. Moi, le nez dans le goulot de la bouteille, je reniflais le parfum pour m’éloigner de cette odeur dans laquelle je baignais, de sang, de transpiration, de lait. J’ai entendu : “Voilà ton fils. Tiens, prends-le, fais attention.” Il y a eu des gémissements d’émotion et d’extase, des pleurs. Et elle a dit : “Mon fils, tu es mon fils.” J’ai eu une très forte montée de lait, mes seins se sont tendus et ont commencé à picoter. J’ai crié pour qu’on me ramène le bébé. Je l’ai plaqué sur ma poitrine et j’ai congédié tout le monde pour rester seule avec lui. C’est la première fois de ma vie que l’on m’a obéi.

Ma mère était venue me voir avec Simon. Avant mon accouchement, j’avais le droit d’aller leur rendre visite une fois par mois. Je leur apportais autant de nourriture que je pouvais et ma mère l’acceptait, honteuse, en louant le Seigneur pour ce mariage providentiel. Je me souviens qu’à chaque visite la pièce me paraissait encore plus sale, sombre et délabrée, mais, là, sur mon lit d’accouchée, j’aurais tout donné pour rentrer avec eux. J’ai supplié ma mère : je leur avais “fait” leur bébé, je pouvais revenir, m’occuper de Simon. Il avait grandi, maigri, son visage avait durci. Il avait regardé avec dédain le nouveau-né et s’était enfui quand j’avais essayé de le lui déposer entre les bras. Ce jour-là, nous nous sommes éloignés à jamais.

— Et comment vous vous êtes organisés pour le bébé ? lui demandai-je, la gorge serrée par ces confessions.

— Hassiba venait le voir tous les jours. Je ne me souviens plus très bien mais je crois qu’une fois qu’il a été sevré, ils me l’ont pris, prétextant que j’étais trop jeune pour m’occuper d’un petit. Je n’ai rien dit. Du jour au lendemain, le silence. Plus de pleurs la nuit. De temps en temps, je me réveillais, il me semblait l’entendre, et c’est moi qui me mettais à pleurer. Je me suis retrouvée vide et seule. Ensuite, il y a eu les autres enfants, et la vie est passée, me dit-elle avec un sourire résigné. Je les aimais, mes bébés, tu sais, mais je me retenais, je savais qu’ils me les reprendraient. »

Je comprenais mieux la réserve dont elle avait toujours fait preuve avec ses enfants et ses petits-enfants. Ses gestes, ses mots, trahissaient cette insécurité dans l’attachement. À chaque naissance, m’expliqua-t-elle, son cœur se remplissait de l’espoir que ce nouveau-né change son destin.

« Tu sais, c’est la naissance de ton père qui a tout bouleversé. Quand je l’ai vu, je me suis dit : “Celui-là, je ne le lui donnerai pas.” Hassiba a résisté, mais je ne me suis pas laissé faire. »

J’aimais à penser qu’il avait suscité en elle un tel amour qu’elle s’était battue pour le garder. À vrai dire, il me semblait qu’elle s’était surtout aguerrie avec le temps, tandis que, de son côté, Hassiba vieillissait et devait avoir déjà fort à faire avec les trois premiers. Mon père, le quatrième des sept enfants, l’enfant du milieu, le point de bascule, fut ainsi tiraillé, partagé entre les deux maisons. Était-ce pour échapper à ces conflits qu’il avait été envoyé, dès ses treize ans, dans un internat en France ?

Mimi se figea puis, les yeux dans le vague, elle parut comme ivre, nauséeuse. On eût dit que son corps découvrait la sensation vertigineuse de se délester de ses secrets, de parler sans retenue. Je pris acte de la force dont elle avait dû faire preuve pour dépasser le silence.

Si je n’avais pas craint de la brusquer, je lui aurais à mon tour raconté ma vie à Paris. Mes amours déçues. Ma vie solitaire dans cet appartement démeublé. Ma vie libre aussi, magnifiquement libre, comme un trophée que je serais venue lui rapporter. J’aurais tellement aimé l’emmener se promener dans les rues de Paris, lui présenter mes amis, la voir rire… Réparer, un tout petit peu, cette vie d’abnégation.

Comme si elle devinait mes pensées, elle me lança : « Tu sais, malgré tout, ton grand-père m’a aimée. Et moi, peut-être que je l’aurais aimé, si je ne l’avais eu que pour moi. »

 

1. « Tu es magnifique ! »

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