Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 17 sur 27

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Une reine

Chapitre 17

17.

 

« Si je comprends bien, ton grand-père était bigame. C’est ça ? »

Bigame. Je pris ce vocable en pleine figure.

« Oui, il avait deux femmes », avais-je reformulé, espérant vainement que cela atténuerait le choc.

Je me trouvais face à Éric, l’homme de l’avion.

« C’est la même chose ! » s’exclama-t-il en riant.

Rechignant à sortir toute seule dans un Casablanca que je ne connaissais plus, j’avais retourné ma chambre que Mimi avait si bien rangée pour chercher sa carte de visite, et l’avais finalement dénichée à l’intérieur de mon passeport.

« Si vous êtes libre ce soir, je le suis aussi », lui avais-je écrit sans plus de circonlocution. Ce n’était pas dans mes habitudes d’être si directe mais il fallait que je débarrasse le plancher. Pas seulement pour laisser le champ libre à Mimi mais aussi parce que ses dernières confidences m’avaient secouée. J’avais besoin de m’aérer l’esprit.

Éric avait immédiatement répondu à mon message par un simple « Oui ! », suivi d’une adresse : le bar de son hôtel dans le centre-ville.

Trente-cinq minutes plus tard, je poussais la porte du Bogart, pleine d’appréhension. L’endroit, désert, baignait dans une lumière vaporeuse aux tons pourpres ponctuée par les flammes vacillantes de fausses bougies posées sur les tables. Sur les murs tapissés de velours violet étaient accrochés d’imposants posters en noir et blanc d’Humphrey Bogart et d’Ingrid Bergman dans le film Casablanca. Un piano à queue automatique, trônant au milieu de la salle, jouait un air de jazz que mon ex-mari m’infligeait régulièrement au réveil.

J’étais furieuse contre moi-même, et des questions me taraudaient. Que fais-tu dans cet endroit ringard ? Pourquoi avoir rejoint cet inconnu ? Que penserait Mimi s’il t’arrivait quelque chose ? Et les enfants… La tentation fut grande de prendre mes jambes à mon cou, mais pour aller où ?

Au fond de la salle, l’unique client, Éric, confortablement assis dans un fauteuil club, m’attendait. Son sourire bienveillant dissipa légèrement mes doutes, et je me dirigeai vers sa table d’un pas plus assuré.

Il se leva pour m’accueillir et attendit galamment que je prenne place pour s’asseoir à son tour. On était loin du morne costume gris de l’avion. Il portait un jean bleu ciel et un T-shirt noir floqué de « Born to Rock » inscrit en lettres gothiques dorées, qui me donna de nouveau envie de m’enfuir.

Il m’observa un court instant derrière ses fines lunettes cerclées d’argent. Je m’étais apprêtée à toute allure. Un coup de brosse sur ma chevelure gonflée d’humidité, un aller-retour de rouge pétant sur mes lèvres et j’avais sauté dans un taxi.

« Je ne pensais pas que vous m’auriez contacté.

— Moi non plus, lui répondis-je du tac au tac.

— Que voulez-vous boire ? Je sens que vous avez besoin d’un bon remontant. »

Le ton était direct. Aussi je ne fis aucune coquetterie et acquiesçai en lui demandant de choisir pour moi.

« Coteaux de l’Atlas, rouge », intima-t-il au serveur sans regarder la carte.

Il rompit le silence qui suivit en joignant ses larges mains rassurantes et en prononçant d’une voix douce : « Une petite mise au point préalable. Je suis marié. J’aime ma femme et je lui suis fidèle. Elle sait que je vous vois ce soir. Nous nous accordons la liberté de nous lier d’amitié et d’affection à d’autres dans la plus grande transparence. »

Il avait débité son monologue d’un trait, à la manière des précautions d’emploi pour les médicaments dans les pubs radio. Je ne savais que répondre. J’étais vexée de me retrouver en position de demandeuse alors que j’avais failli me sauver en arrivant.

« Et moi qui avais cru à un coup de foudre ! » lui dis-je, jouant la demoiselle outragée.

Il blêmit. J’enfonçai le clou.

« J’avais tout organisé pour vous séduire ce soir, regardez. »

Je désignai ma robe froissée, une tache de sauce sur le col Claudine. J’ébouriffai ensuite mes cheveux pour faire tomber une mèche folle sur mon front : « Et ma coiffure, du meilleur effet ! »

Son visage inquiet s’illumina et il éclata d’un rire sonore.

« Ouf ! Vous m’avez fait peur ! Vous êtes vraiment drôle ! Mais ne vous dénigrez pas, vous êtes très séduisante. »

Je haussai les épaules.

« C’est gentil… »

Il me semblait étrangement familier. Je poussai un long soupir et lâchai sans réfléchir :

« Je ne sais plus trop où j’en suis. Je suis un peu perdue.

— Vous êtes perdue mais ça ne vous empêche pas d’avancer visiblement, me dit-il, de la malice dans les yeux.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous prenez l’avion en plein divorce, vous rejoignez un parfait inconnu dans un bar, tout ça en acceptant un nouveau défi professionnel… Vous êtes une fonceuse, ça se voit. »

J’ouvris la bouche d’étonnement. On ne m’avait jamais dit cela. J’avais l’impression d’être confuse, indécise, molle, et cet homme, avec qui j’avais échangé des banalités, me renvoyait une image de moi qui me paraissait irréelle.

« En gros, vous ne savez pas où vous allez mais vous y allez à fond », conclut-il en riant.

Des réminiscences de cours de Torah me revinrent alors.

« Ça va vous sembler étrange mais ce que vous dites me fait penser à un passage de l’Ancien Testament… »

Il leva un sourcil intéressé.

« Quand Dieu a voulu remettre les Dix Commandements aux Hébreux, leur réponse fut simplement : “Nous ferons et nous entendrons.” »

— L’action d’abord, la compréhension après. C’est ça ? me demanda-t-il.

— Exactement ! »

Je n’en revenais pas qu’il comprenne aussi bien ce que j’avais voulu dire, j’ajoutai :

« Je crois que je suis de cette école.

— C’est fou, moi aussi ! répondit-il tout excité. Alors, je suis moins érudit que vous, j’ai un peu honte, mais je vais vous montrer quelque chose… »

Il fouilla dans sa poche et brandit un porte-clés en caoutchouc noir. Sous la fameuse virgule rouge de la marque Nike, il pointa du doigt le

slogan « Just do it1 » : « C’est mon mojo ! Pas besoin de trop réfléchir, il faut agir, le sens vient après. »

J’étais décontenancée mais je lui lançai tout de même : « C’est vrai que ça se ressemble ! »

Malgré cette référence très… basique, j’appréciai son pragmatisme et la fluidité de notre conversation.

Après deux verres de cet excellent vin marocain qu’il me fit découvrir, nous passâmes tout naturellement au tutoiement. Pendant que je lui racontais dans les grandes lignes les révélations de Mimi, je sentais la colère monter en moi.

« J’en veux à mon père de me l’avoir caché. À ma mère aussi, elle était forcément au courant. Pourquoi ces mystères bidon ? Ça n’a aucun sens… »

J’étais au bord des larmes.

« Si ça se trouve, j’ai raté mes deux mariages à cause de cette atmosphère de non-dit…

— Mais non, mais non, ce n’est pas aussi simple », murmura-t-il en me tapotant gentiment la main.

Lorsque j’avalai mon troisième verre, mon cerveau commença à s’embrumer.

« Désolée, je n’ai parlé que de moi.

— Non, tu as parlé de ta famille, pas de toi. »

Puis il adressa un geste discret au serveur pour qu’il apporte l’addition.

« Touché. Tu es vraiment khfif. »

Il fronça les sourcils.

« C’est un compliment, ça veut dire “vif”, “intelligent”, en arabe.

— Je confirme ce que dit Madame », lança le serveur derrière moi, qui s’empara de la carte de crédit d’Éric.

Nous nous retrouvâmes dehors sur le trottoir. Éric héla une petite voiture rouge qui pila devant nous, vitres grandes ouvertes et musique à fond. Il me donna une chaste accolade et ouvrit la portière.

« Je suis encore là quelques jours, on peut se revoir si tu veux. Je veux connaître la suite ! »

Je le vis tendre un billet de cinquante dirhams au chauffeur puis pointer du doigt l’autoradio pour qu’il l’éteigne. Ce qu’il fit immédiatement. Cette attention quasi paternelle me rasséréna. Je fermai les yeux sans dormir durant le court trajet.

En entrant dans l’immeuble plongé dans le noir, une odeur âcre de cigarette brune me souleva le cœur. Dans la pénombre, un point rouge incandescent s’illumina. Le vieux Cheradi fumait, assis sur une marche. Sans le voir, je sentais son grand sourire.

« Trop chaud pour dormir », se justifia-t-il.

Il alluma la lumière en tournant le gros bouton de la minuterie qui émit un tic-tac oppressant. Je ne devais pas avoir l’air très fraîche car le concierge me détailla avec des yeux inquiets quand je me lançai à l’assaut des quatre étages.

La minuterie s’éteignit à mi-parcours et j’eus toutes les peines du monde à trouver les bonnes clés pour ouvrir les quatre serrures fermées à double tour.

À l’intérieur, seule la lumière bleutée et tressautante de la télé filtrait par l’entrebâillement de la porte du salon. Je passai discrètement une tête. Kabira, cheveux dénoués, était assise à même le tapis, adossée à la banquette. Mimi, une assiette sur les genoux, découpait une mandarine. Elle mangeait un quartier puis en donnait un à Kabira sans qu’elles aient besoin de se regarder. Toutes deux fixaient l’écran avec les mêmes yeux émerveillés, le même sourire aux lèvres.

 

1. « Fais-le, c’est tout. »

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