Une reine
Chapitre 27
27.
L’avion se posa en douceur sur la piste de l’aéroport Mohammed V.
Il m’avait fallu deux ans.
Deux ans pour y retourner et, cette fois-ci, accompagnée.
Je serrai la main de mon voisin de siège qui s’exclama :
« On est arrivés !
— Oui, mon chéri, je suis contente d’être là avec toi, avec vous.
— Mon cher Jules, bienvenue au Maroc, ou devrais-je dire “Marhba bik”, lança mon père, enjoué.
— C’est tout flou, Casablanca, s’écria mon petit garçon.
— Mais non, c’est l’air chaud qui sort des réacteurs et, avec la réfraction, on voit flou, c’est un mirage », lui expliqua-t-il.
Pour toute réponse, mon fils sourit aux anges et se blottit contre son torse.
Un agréable sentiment d’accomplissement m’envahit tandis que je les entendais commenter gaîment les dernières manœuvres de l’avion.
L’absence de Mila me pinça le cœur. Depuis son départ de la maison, j’avais compris à quel point mes choix de vie avaient été arbitraires et déstabilisants pour elle. Ainsi quand, sur la pointe des pieds, elle m’avait avoué qu’elle préférait partir avec ses copains de la fac, je l’avais coupée dans son argumentaire et, l’air dégagé, avait déclaré : « Pas de souci ! Une prochaine fois ! » Et même si ma voix sonnait faux, que je jouais très mal le détachement, nous savourions toutes les deux cette nouvelle résolution de légèreté.
Il m’avait fallu deux ans pour m’habituer à ma nouvelle vie. Une vie où je commençais à m’accorder une place.
Deux ans pour remplacer la vieille photo de mariage de mes grands-parents par celle prise sur la plage avec Mimi souriante et cheveux au vent.
Deux ans pour travailler d’arrache-pied sur un programme télé destiné aux enfants et présenté par Michelle. Elle avait adoré ma proposition de titre : « On peigne la girafe. »
Deux ans pour accepter de vivre seule, une semaine sur deux, et l’apprécier.
Deux ans pour retirer les rideaux de mes fenêtres et avouer à ma mère qu’ils ne me plaisaient pas. Deux ans pour me rendre à Casablanca avec Papa et Jules, sans elle. Elle préférait rester à Paris et profiter de l’absence de mon père pour refaire la déco chez eux, « mais ne lui dis pas, c’est une surprise », avait-elle ajouté.
Deux ans pour ne pas finir ma cuisine. L’électroménager fonctionnait mais tout le reste était suspendu à mon choix de matériau, de couleur, de style, et je n’avais pas réussi à trouver un accord avec moi-même.
Deux ans pour me lier d’une amitié profonde avec Éric et lui interdire de porter des bermudas en ma présence. Deux ans pour envisager de retomber amoureuse et accepter qu’Éric me présente un de ses collègues.
Deux ans pour rassembler les bribes de ce que mon père avait bien voulu révéler de son passé, pour glaner les souvenirs de ce garçon que Mimi avait décidé de garder – mais sans y parvenir tout à fait. Ce quatrième de la lignée qui avait provoqué sa rébellion et avait réveillé son instinct de mère protectrice. Cet enfant du milieu qui avait signé la fin du règne de Hassiba.
« J’ai eu de la chance, m’avait-il confié dans sa propension touchante à voir les choses du bon côté. Quand j’étais petit, je jouais dans la rue et, comme chacune pensait que je rentrerais chez l’autre, je pouvais traîner autant de temps que je voulais sans les inquiéter. Je me faisais discret et je restais jusque tard avec les grands. Je les écoutais jouer de la guitare, raconter des histoires… C’est là que j’ai tout appris. »
Quelques mois plus tard, il avait complété son récit : à dix ans, alors que la ville était soumise à un couvre-feu à cause de manifestations, la police le voyant vagabonder l’avait embarqué, et il avait passé la nuit au poste. Libéré au petit matin, il était simplement rentré chez Mimi sans qu’on lui pose la moindre question.
« Pourquoi tu ne leur as rien dit ? lui avais-je demandé, bouleversée par cette anecdote.
— Ils avaient assez de problèmes comme ça. Alors, je me taisais, tout le temps. »
Un silence dont il commençait à peine à se départir.
En ce chaud matin de juin, dans le petit taxi qui nous menait vers Casablanca, je l’observais. De sa main droite, il s’agrippait à la poignée au-dessus de sa tête et scrutait la route, pensif. Soudain, il s’adressa en arabe au chauffeur en exécutant de grands gestes qui semblaient lui indiquer un chemin à suivre.
« On va aller la voir tout de suite », lança-t-il sans me regarder.
Je le questionnai, interloquée :
« Avec Jules ?
— Oui, ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. »
Jules hésita, la voix tremblotante : « On va voir Mimi ? »
Je pris sa main tiède dans la mienne pour le rassurer.
Le taxi nous mena à l’extérieur de la ville et s’arrêta devant un haut portail en ferronnerie noir surmonté d’un fronton où figurait, en hébreu : « Beth Haïm », littéralement « Maison des vies ».
Mon père demanda au chauffeur de nous attendre et lui promit que nous serions rapides.
Alors que le fond de l’air commençait à se réchauffer, mon père, perdu, déambulait dans les allées, Jules et moi nous contentions de le suivre.
« Voilà, elle est là ! »
J’avais redouté ce moment.
Quand la nouvelle était tombée, presque deux ans auparavant, j’avais masqué ma peine immense et refusé d’assister à ses obsèques, incapable d’admettre l’idée de sa disparition.
Aujourd’hui, je me retrouvais devant sa dernière demeure, et j’éclatai en sanglots à la vue de ses nom et prénom gravés dans le marbre gris pâle.
Mon père posa sa main sur la pierre réchauffée par le soleil et se prosterna pour y déposer un baiser.
Mimi reposait à la droite de Papiel, Hassiba se trouvait à sa gauche. Les trois tombes les consignaient là, alignés pour l’éternité.
« Ha-ssi-ba, déchiffra Jules. C’est qui l’autre dame à côté de Papiel et qui a le même nom ?
— C’était aussi sa femme, comme Mimi. À l’époque, on avait le droit d’épouser deux femmes, en même temps, si on n’arrivait pas à avoir d’enfant.
— Papiel s’est marié avec deux femmes ? répéta-t-il, incrédule.
— Exactement, confirma mon père. Pour avoir une descendance et pour que des petits garçons comme toi existent. »
Jules se figea sur place : « Maman, mais toi, pourquoi tu n’as pas gardé tes deux maris au lieu de divorcer ? »
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