Une reine
Chapitre 24
24.
J’avais dû accomplir de sacrées bonnes actions au cours de mon existence pour mériter l’amitié et la gentillesse d’un homme tel qu’Éric.
« Ma femme vient d’arriver mais je vais me débrouiller », avait-il répondu pendant que je déjeunais avec Mimi et Kabira.
Tout au long du repas, Mimi s’était excusée de n’avoir servi qu’une simple omelette accompagnée d’une salade, à cause des préparatifs pour la sortie. De mon côté, j’étais ravie, ravie qu’elle s’émancipe des contraintes domestiques.
Je l’observais. Maquillée, coiffée, elle avait enfilé une blouse en coton rose pâle sur ses vêtements afin de ne pas se salir. Elle brillait. Les reflets dans ses cheveux retenus par une large barrette noire incrustée de strass, son teint translucide, son regard souligné d’une fine ligne noire, ses pommettes irisées de fard à joues corail, les deux grosses perles blanches à ses oreilles, le collier assorti autour de son cou, autant de touches de lumière qui contrastaient avec la brume terne de son quotidien.
À l’heure dite, je lui retirai sa blouse d’autorité et ne cédai pas à ses protestations quand je l’obligeai à abandonner la cuisine en désordre et la vaisselle pas faite.
« Hchouma », avait-elle encore répété alors que Kabira et moi-même la poussions vers la porte, avant qu’elle ne change d’avis.
Nous descendîmes les quatre étages marche par marche en la soutenant chacune par un bras. Le grand sac en cuir verni noir, qu’elle avait à l’épaule, frottait contre mon flanc. Elle avait tenu à porter cette immense besace, jusqu’alors enfermée dans un placard et protégée par une housse, mais elle ne trouva rien d’autre à y mettre que son porte-monnaie et ses clés, que j’entendais tinter à l’intérieur.
Quand nous arrivâmes enfin au rez-de-chaussée, l’immuable Cheradi, dans son nuage odorant de cigarette brune, nous accueillit avec inquiétude et étonnement.
« Qu’est-ce qui se passe ? Tout va bien ? Mimi, tu es malade ? Vous voulez que je vous accompagne chez le médecin ? »
Aucune de nous ne répondit à sa rafale de questions mais je lui adressai un regard qui signifiait quelque chose comme : « Je t’expliquerai une autre fois. » Le vieil homme écrasa précipitamment son mégot sous sa sandale en plastique et courut ouvrir la lourde porte en fer forgé.
Mimi marqua l’arrêt sur le seuil et plissa les yeux face à la lumière crue et poussiéreuse avant de se laisser happer par le dehors. Elle serra l’anse de son sac à moitié vide, tentant de cacher tant bien que mal son saisissement devant l’agitation bruyante et désordonnée de la rue.
Tranquillement adossé à une rutilante berline bleu nuit, les lunettes relevées sur le milieu du front, Éric pianotait sur son téléphone. Encore une fois, son goût vestimentaire me laissa perplexe. Il était habillé comme aurait pu l’être un mannequin en plastique d’un grand magasin présentant la collection « Détente et loisirs ». Je l’entendais d’ici dire à sa femme : « Ça, c’est sympa pour l’été, c’est frais », elle avait dû retourner l’étiquette pour s’informer du prix, puis acquiescer, et ils avaient fait l’acquisition de cette tenue coordonnée de la tête aux pieds – un polo jaune pâle et son bermuda bleu finement rayé du même jaune, une ceinture tressée du même bleu, et des espadrilles en toile du même jaune. La bandoulière de sa petite sacoche en cuir naturel traçait une disgracieuse diagonale sur sa poitrine, et à son poignet brillait une gourmette en argent, martelée de son prénom.
« Hey ! » m’exclamai-je, exprimant gauchement ma joie reconnaissante.
Il se dirigea vers Mimi pour la saluer respectueusement en inclinant le torse, puis il ouvrit grand la portière avant et la fit monter en prenant soin de lui attacher délicatement sa ceinture. Mimi me regarda par-dessus son épaule et, comme s’il était invisible, me lança : « Il est bien celui-là ! »
Je le vis rire sous cape. Il fit la bise à Kabira, qui rougit comme une pivoine puis me déposa un rapide baiser sur la joue avant de prendre place au volant.
À cette heure-ci, un lundi, les rues de Casa étaient bondées : les passants pressés regagnaient leur travail après déjeuner. Assise derrière Éric, j’observais Mimi. Les yeux rêveurs et humides, elle contemplait le paysage qui défilait, tout en pétrissant son mouchoir au rythme de ses émotions. Elle suivait du regard les piétons, murmurait des commentaires dont je ne percevais que l’intonation sidérée ; elle semblait ne rien reconnaître. Des mobylettes, par grappes ou isolées, surgissaient de toutes parts, la faisant sursauter chaque fois qu’elles s’approchaient de trop près.
La voiture pila à un feu rouge, et une nuée désordonnée traversa longuement.
« Ils vont où, tous ces gens ? » me demanda Mimi, l’air affolé.
Que dire ? « Ils vivent », avais-je envie de lui répondre ; ils sortent, ils se rencontrent, ils sont libres…
« Et la fontaine ? Elle est où ? »
Elle ajouta fièrement à l’adresse d’Éric : « Mon mari m’avait amenée là-bas, c’était magnifique, notre dernière sortie.
— Ce n’est pas la route, Mimi, on va à la mer, lui lançai-je.
— D’accord, benti, comme tu veux. »
Elle semblait contrariée. Les yeux rivés sur le rétroviseur, Éric effectua un demi-tour brutal en plein milieu du boulevard.
« C’est la troisième plus grande du monde », déclara-t-il en pointant la majestueuse fontaine sur la place Mohammed V où quelques rares visiteurs déambulaient. Elle me regarda l’air de dire : « Tu vois, ça valait la peine. » Puis elle prit naturellement le bras qu’Éric lui offrait pour marcher à ses côtés.
Kabira s’assit sur le rebord de la fontaine et resta là, un long moment, à rêver et à observer les pigeons s’agglutiner autour d’elle.
Quand j’étais toute petite, mon père m’emmenait rituellement sur cette place le 3 mars, jour de mon anniversaire. Ce que j’ignorais à l’époque, c’est que le 3 mars était également la date choisie pour la fête du Trône, qui commémorait avec faste l’accession au pouvoir du roi Hassan II. Je me souvenais avec tendresse de mon père au volant de sa voiture qui me montrait fièrement la ville pavoisée de drapeaux, de lumières rouges et vertes, les parades et les défilés de rue, m’expliquant comment il avait préparé tout cela en mon honneur. Il faisait mine de passer en revue les installations et, parfois même, de s’irriter d’une banderole mal accrochée en s’exclamant : « Ils ont fait n’importe quoi ! Ça va barder quand je vais rentrer. » Point d’orgue du parcours, nous nous retrouvions immanquablement sur cette place et, devant la féerie de la fontaine illuminée aux jets d’eau multicolores, il prenait ma main dans la sienne, y déposait un baiser et murmurait : « Bon anniversaire, ma reine. »
J’appris la vérité le jour de mes huit ans, alors que je me vantais auprès de mes camarades des grands déploiements organisés pour me célébrer. La honte cuisante que j’avais éprouvée quand je les vis pouffer de ma crédulité ! J’avais rattrapé le coup, la gorge nouée par la vexation, en maugréant : « Vous m’avez crue ? Mais je plaisantais, enfin ! »
J’en avais longtemps voulu à mon père mais surtout à moi-même. Comment avais-je pu imaginer une seule seconde que ces réjouissances m’étaient destinées ? Jusqu’à mon départ du Maroc, à chacun de mes anniversaires suivants, tandis que le pays entier festoyait, moi je boudais.
Aujourd’hui, je vois tant d’amour dans cet opportunisme poétique. Mon père composait avec la réalité qu’il avait sous les yeux. La ville entière lui servait de décor afin de mettre en scène une journée de rêve pour sa petite fille.
Et j’avais beau grandir, il inventait sans cesse des procédés fantasques, semant des balises enchantées dans mes souvenirs d’enfance. Ainsi, l’année de mes treize ans, alors que j’étais hospitalisée depuis de longs jours pour une opération de l’appendicite, il avait débarqué en pleine nuit dans ma chambre à pas de loup. Après m’avoir fait enfiler un long manteau par-dessus ma blouse et enfoncé un bonnet noir sur la tête, il m’avait entraînée et nous avions traversé l’hôpital en rasant les murs. Une fois dehors, il m’avait emmenée, chevaleresque, dans la Simca bleu ciel qui nous attendait, vrombissante et tous feux éteints. Il avait effectué le détour rituel par la corniche, désertée à cette heure avancée, et nous étions restés quelques minutes à observer en silence la mer bleu noir, où zigzaguaient des reflets de lune. Puis il avait redémarré, la mine grave, en vérifiant régulièrement dans le rétroviseur que nous n’étions pas poursuivis. J’avais vécu à fond ce danger confortable et exulté de cette infraction qui, sans surprise, s’était révélée ne pas en être une, car ma sortie était prévue ce jour-là.
Toute ma vie, mon père m’avait raconté des histoires pour ne pas me raconter son histoire. Et moi, des années plus tard, je me retrouvais ici, à ramasser des bribes de vérité pour tenter de comprendre la mienne.
Éric et Mimi s’étaient assis près de Kabira. L’air attentif, les deux écoutaient ma grand-mère qui semblait particulièrement prolixe. Que pouvait-elle bien leur dire de si captivant ? En m’approchant, je constatai que Mimi tenait de banals propos sur le temps de Casablanca en cette saison tandis qu’Éric la relançait avec application et que Kabira corroborait par des exemples précis. J’avais espéré de nouvelles révélations.
En regagnant la voiture, je pris Éric à part et, après l’avoir remercié chaleureusement, lui glissai : « Essaie de la brancher sur sa vie, ses souvenirs… Peut-être pourras-tu lui soutirer d’autres informations. »
Il s’arrêta net et me tint fermement les épaules de ses grandes mains.
« Ça, c’est non. Cette dame que tu vois là est sortie de chez elle, et cela ne lui arrive pratiquement jamais. Laisse-la savourer l’air, le soleil, les gens, la vie autour. Elle a besoin de vivre des moments légers, et, pour une fois, de cesser de vivre dans son passé. Lâche l’affaire ! »
J’accusai le coup, mais il avait raison. Je me mordis les lèvres, culpabilisant de l’avoir malmenée avec mes questions. Je m’aperçus que je considérais Mimi comme anachronique dans ma vie ; à mes yeux, elle semblait appartenir au passé, pourtant elle était bel et bien là, aujourd’hui, dans l’instant présent.
Éric se tenait devant moi dans son drôle d’accoutrement estival et, alors que j’avais toujours détesté les hommes en bermuda, je mesurai ma chance d’avoir rencontré un tel sage.
« Elle sait, ta femme, que tu es un mec bien ? »
Il éclata de rire.
« Tu lui en parleras ! J’ai besoin de gagner des miles avec elle, en ce moment. »
Mimi se retourna à l’instant où j’enlaçais affectueusement Éric pour clore notre échange. Elle me lança un regard entendu. Je m’apprêtai à rectifier le tir, à lui expliquer que non, Éric n’était pas… Mais me ravisai. Après tout, si cela lui permettait d’être rassurée à mon sujet, de se raconter une jolie histoire… Je souris : à mon tour, j’utilisais la méthode de mon papa.
Éric, qui semblait lire dans mes pensées, murmura : « Je te préviens, elle croit que nous sommes ensemble. Je n’ai pas pu démentir, et, en plus, j’ai une cote d’enfer avec elle ! »
J’avais choisi une plage publique accessible et peu fréquentée. La mer s’était retirée et la grève était parsemée çà et là de petits groupes familiaux, de couples sur serviettes et sous parasols, bien espacés les uns des autres.
Quelle émotion de voir enfin Mimi fouler le sable de ses pieds nus, debout, toute droite face à l’océan, les yeux brillants, ses cheveux qu’elle avait détachés s’agitant sous la brise marine. Elle accepta difficilement de me donner ses chaussures, de relever légèrement sa longue jupe pour que nous puissions marcher dans l’eau fraîche.
Kabira sautait littéralement de joie. Elle courut vers un jeune pêcheur qui se leva de son siège pliant pour l’apporter à Mimi. « C’est pour
l’walida1 », dit-il, le sourire aux lèvres, en enfonçant la chaise dans le sable pour la caler.
Nous restâmes là deux bonnes heures, Mimi assise sur son trône de camping, tandis que nous étions posés sur le sable, à ses pieds.
Nous discutâmes, de nos vies à Paris, du métro qui fascinait Mimi et Kabira, des repas – scandaleux de frugalité, selon elles – que je préparais à mes enfants ; nous dégustâmes une glace à l’eau à moitié fondue vendue par un marchand ambulant, observâmes en riant une famille de touristes belges cramoisis uniquement à l’arrière de leurs corps par un violent coup de soleil. Ma main dans celle de Mimi, je regardai Kabira et Éric jouer avec des raquettes empruntées à ces infortunés. Je traçai de mon pied nu un « MIMI » de dix mètres de long sur le sable, ce qui la fit rougir de plaisir. Éric marcha longuement au bord de l’eau en téléphonant, puis fit une courte sieste sur la plage. Mimi se laissa aller à fredonner du Farid El Atrache avec Kabira, pendant que, les yeux mi-clos, je me réjouissais d’être ici et nulle part ailleurs.
Dans la lumière qui se dotait d’une teinte dorée, nous prîmes la pose tous les quatre, face au pêcheur, qui ancra ce joli moment dans le temps.
L’air s’était rafraîchi à mesure que le soleil, qui avait viré au rouge, semblait près de tomber dans les flots. Un voile humide nous enveloppa, satinant nos peaux frissonnantes, et déposant ici et là des perles d’eau.
Il était temps de rentrer.
1. « La maman. »
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