Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 13 sur 27

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Une reine

Chapitre 13

13.

 

J’ouvris l’œil avec l’appel à la prière du muezzin qui retentit à 6 h 15 précises. Le même chant plus lointain vint y faire écho, puis un autre plus distant encore, et les trois résonnèrent en canon par la fenêtre ouverte.

Une odeur capiteuse et sucrée imprégnait la pièce et acheva de m’éveiller. Je l’identifiai immédiatement, surprise que Mimi ait fait l’effort de cuisiner ce plat traditionnel du samedi midi alors que nous n’étions que deux. J’avais en tête la complexité de la préparation, d’autant qu’il fallait le mettre à cuire la veille avant le coucher du soleil ; le soir tombé, il était interdit aux juifs pieux d’allumer une flamme. Aussi roboratif que délicieux, ce mets mijotait toute la nuit à petit feu et apparaissait luisant et caramélisé sous les acclamations de la tablée. À peine Papiel avait-il terminé les bénédictions que nous nous jetions avec enthousiasme, enfants comme adultes, sur les pommes de terre burinées par la cuisson, la viande fondante, les œufs durs devenus bruns, le tout accompagné de pois chiches baignant dans un jus doré foncé. Après avoir fait honneur à son assiette et nettoyé la sauce avec un bout de pain qu’il engloutissait, Papiel se levait de table. Tout en chantant sa reconnaissance à Dieu qui lui avait permis de faire un si bon repas, il desserrait la ceinture de son pantalon, puis, titubant de satiété, s’écroulait sur une des banquettes du salon. Il était vite rejoint par mon père, dans le même état, qui s’allongeait la tête près de la sienne. Et là, avec mes frères, nous attendions fébriles ce qui ne manquait pas de survenir : les deux feignaient d’entonner un concert de ronflements retentissants. Leur numéro bien huilé nous faisait rire aux éclats, et les pitres, repus, finissaient par plonger dans un sommeil profond, bien réel cette fois-ci.

Que faisait Mimi durant ces moments, me demandai-je en me redressant sur mon lit. Je ne me souvenais pas qu’elle ait assisté à ces moments joyeux, trop accaparée par la remise en état de la table que nous avions tous quittée sans lui prêter attention et sans soulever la moindre assiette.

La chambre que Mimi avait pris soin de préparer pour moi était sens dessus dessous. Ma nuit agitée me revint. N’ayant pas réussi à fermer l’œil sur ce vieux matelas dont chacun de mes mouvements faisait couiner les ressorts, j’avais décidé de m’installer dans le petit lit à côté. Dans le noir et somnolente, j’avais dû arracher les draps et couvertures du premier pour en parer sommairement le second, et me retrouvai à présent sous un amas informe de linge froissé.

Je sautai sur mon téléphone. Il était une heure de plus à Paris. Jules était peut-être réveillé. J’appelai. Je tombai sur l’insupportable messagerie de son père. Je réglai le volume de la sonnerie au maximum, pour être sûre de ne pas manquer son appel.

Le mur derrière mon lit était mitoyen de celui de la cuisine. J’entendais le glougloutement des tuyaux parcourir la mince cloison en zigzaguant de haut en bas. Un tintamarre de casseroles, d’assiettes et de couverts qu’on range retentit durant de longues minutes. Je tendis l’oreille et perçus une discussion qui, bien que chuchotée, avait l’air animée. Avec qui Mimi pouvait-elle parler de si bonne heure ?

Je n’eus pas le temps de trouver la réponse à ma question, car je sombrai dans un profond sommeil. Deux heures plus tard, je fus réveillée en sursaut par la sonnerie stridente de mon portable.

« Je suis guéri ! m’annonça Jules fièrement.

— Oh, mon chéri, je suis rassurée.

— Tu t’amuses bien, Maman ? »

J’avais les larmes aux yeux. Que pensait-il de moi ? Il ne devait rien comprendre à mon attitude.

« Oui, mon chéri. Tu sais, Mimi m’a dévoilé l’histoire de ton arrière-grand-père hier soir.

— Trop bien ! Tu me raconteras ?

— Bien sûr.

— Tout ? » me questionna-t-il à nouveau.

Il avait bien compris la tendance familiale à escamoter certains détails.

« Évidemment », répondis-je.

À cet instant, je pris la résolution de ne rien cacher à mes enfants de ce que je pourrais apprendre durant ce voyage.

Son père prit l’appareil.

« J’espère que tu ne t’es pas trop inquiétée. »

Je me contins pour ne pas exploser. Il m’avait envoyé des messages affolés parce qu’il était incapable de se débrouiller tout seul, n’avait pas répondu la nuit, et il ne fallait pas que je m’inquiète ? Quel culot !

« Un petit peu, quand même.

— J’ai tout pris en main. La situation est sous contrôle.

— Mais pourquoi m’avoir fait vivre le problème minute par minute, alors ? Juste pour me culpabiliser ? Je suis une mauvaise mère, c’est ça ? »

J’avais hurlé.

« Pas du tout ! » hurla-t-il à son tour.

Puis il se tut, laissa passer un long silence et reprit calmement.

« À quoi ça sert d’avoir divorcé si on continue à se disputer ? À ce compte-là, on peut rester ensemble, si tu veux… »

Sa réponse froide et pragmatique m’avait prise de court.

« Jamais ! lui rétorquai-je les dents serrées.

— Bon, on est d’accord. Tu rentres quand ? »

Il connaissait le jour, l’heure, mais je lui répétai. Je me retins de repartir dans les tours quand il commenta, sarcastique : « Ah oui, quand même… »

La porte de la chambre s’ouvrit sur Mimi qui devait m’avoir entendue hausser le ton. Elle fronça les sourcils en voyant ma mine contrariée au milieu du capharnaüm de draps froissés, puis referma sans un mot.

Au bout du fil, je perçus la petite voix de Jules.

« Dis-lui pour la girafe !

— Ne t’inquiète pas, Maman va s’en occuper », lui assura-t-il.

La girafe ! Je l’avais complètement oubliée.

« Ah oui, c’est vrai. Je vais essayer de…

— Là, je peux pas t’aider, d’autant que tu m’as affirmé que tu t’en chargeais. Je suis débordé, je dois défaire mes cartons, Luc vient m’aider à repeindre ma chambre… »

Le « ma chambre » m’arriva comme un coup de poing. Quelle couleur choisirait-il pour cette pièce où je ne dormirais jamais, où il ferait l’amour avec d’autres ? Peut-être l’avait-il déjà fait ? Et Luc était notre ami, pas seulement le sien. Viendrait-il m’aider de la même manière ou avait-il choisi son camp ?

Dans le combiné, il conclut son réquisitoire :

« … et puis j’ai d’autres choses à penser que de faire du coloriage.

— C’est vrai que, moi, je n’ai que ça en tête ! »

J’avais hurlé. Encore. Un silence. Il avait raccroché.

De rage, je jetai le téléphone sur le lit, récupérai ma robe de la veille roulée en boule dans un coin de la chambre et, tout en tirant dessus pour la lisser, rejoignis Mimi dans la salle à manger.

Sur la table, une théière en argent et deux verres à fines dorures étaient posés sur un plateau en plastique orange. Je fulminais encore. Mimi, assise, m’attendait. Sans me regarder, elle tapota la chaise à côté d’elle pour m’inviter à m’asseoir et me servit du thé à la menthe en levant le bras aussi haut que son âge le permettait.

Les sentiments se bousculaient – la culpabilité de m’être emportée, le soulagement que ce coup de sang m’avait procuré, la crainte que Jules ait discerné mes cris, la jalousie, surtout. C’est ça : j’étais jalouse. Je pensais à son intérieur qu’il allait prendre le temps de bien décorer. Lui savait créer des atmosphères chaleureuses, des ambiances douillettes. Moi, j’arrivais à peine à rendre l’espace fonctionnel. Depuis mon départ de Casablanca à dix-sept ans, j’avais tant déménagé que je n’avais jamais vraiment su concevoir un espace qui me serait agréable, confortable. Peut-être aussi avais-je trop peur de m’attacher à un lieu.

« Calme-toi, benti, je t’entends penser », me dit Mimi.

Elle poursuivit son cérémonial en transvasant le thé d’un verre à l’autre pour le refroidir, puis m’en donna un des deux, que je serrai entre mes mains. Je la remerciai du regard en me délectant de la vapeur parfumée qui humectait mon visage.

Elle portait une robe d’intérieur en coton noir parcouru de discrètes lignes blanches. Ses manches retroussées laissaient voir la blancheur laiteuse de ses bras, qu’elle n’avait jamais dû exposer au soleil.

Des pas menus et rapides se rapprochèrent. Qui était là ?

Une jeune femme d’une trentaine d’années, foulard noué sur la tête, tunique rose vif resserrée à la taille par un tablier blanc, pénétra dans la pièce. Elle déposa sur la table une grande assiette où trônait le somptueux cake aux noix de Mimi, gonflé et spongieux à souhait. Je salivais.

« Tu te rappelles de Kabira ?

— Marhba1 ! » me lança la jeune femme tout sourire.

Je finis par la reconnaître. Comment avais-je pu l’oublier ? Je me levai pour l’embrasser affectueusement. La dernière fois que je l’avais vue, elle devait avoir vingt ans. Trop centrée sur mes problèmes, je ne m’étais pas préoccupée de savoir si elle, ou quelqu’un d’autre, venait prêter main-forte à Mimi. Mon père et ses six frères et sœurs l’avaient désignée à l’unanimité comme assistante de vie pour leur mère et elle occupait ce poste à haute responsabilité depuis onze ans.

Je mordis avec délectation dans le gâteau et la détaillai pendant qu’elle faisait reluire les carreaux de la vitrine. Grande, tonique, des yeux miel en amande surmontés d’épais sourcils arqués, la peau lisse et dorée, Kabira était une très jolie femme. Elle était aussi dotée d’un caractère bien trempé ; ses différends avec Mimi pouvaient provoquer quelques étincelles. Je me souvins de la fois où elle n’avait pas hésité, malgré sa situation miséreuse, à claquer la porte car ma grand-mère s’était comportée trop durement avec elle. De vives tractations téléphoniques entre les sept frères et sœurs avaient eu lieu depuis la France, la Suisse et le Canada, pour tenter de régler la situation. Comme chaque fois, c’est mon père qui était parvenu à rabibocher les deux femmes.

D’aussi loin que je m’en souvienne, il avait un talent pour réconcilier les êtres. Rien ne le rendait plus heureux que de rétablir la paix entre deux amis fâchés ou de pacifier un couple en crise.

« C’est un commandement de la Torah », arguait-il quand ma mère lui reprochait son ingérence pacifique.

Mais s’il avait le pouvoir d’amadouer sa mère, c’est surtout parce qu’il était son préféré. Quatrième de ses sept enfants, il était celui qu’elle écoutait, celui pour qui elle avait le plus de gestes tendres et de mots affectueux. Ce n’est que bien plus tard, en découvrant la suite de l’histoire de Mimi, que j’eus l’explication de ce statut privilégié dont il bénéficiait.

1. « Bienvenue ! »

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