Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 12 sur 27

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Une reine

Chapitre 12

12.

 

 

Deux heures du matin. L’appartement baignait dans le silence. Quelques heures auparavant, j’avais perçu un bruit de verrou provenant du bout du couloir : Mimi allait se coucher dans la pièce du fond.

Incapable de fermer l’œil, je me répétais ses propos. Elle avait parlé essentiellement de son époux, mon grand-père, en commençant par situer sa naissance vers 1900 à Tachmchit, minuscule village perché dans les montagnes du Haut Atlas marocain.

Tout au long de son récit, Mimi avait souligné la personnalité pugnace et combative de son mari. Né grand prématuré, il avait entamé sa vie par une lutte acharnée contre la mort, qu’il remporta, un miracle à cette époque où les couvertures en laine faisaient office de couveuse.

« C’est pour ça qu’il était maigre et petit, le pauvre ! » tint-elle à préciser, l’œil malicieux.

Mon grand-père ne connaissait pas le mot « résilience », mais, quand à treize ans il perdit ses parents, il n’eut d’autre choix que d’endosser le rôle de chef de famille. Bien qu’étant le plus jeune de la fratrie, il était le seul garçon et c’est donc à lui que revint la décision de s’arracher à son village avec ses trois sœurs. Les quatre orphelins durent marcher plus de trois cents kilomètres, pieds nus, pour rejoindre Casablanca et ses promesses. Il ne s’agissait pas là de rêves de richesse, il ne s’agissait que de subsister.

Papiel avait dit adieu à ses pommiers, cerisiers, noyers, oliviers, à son air pur, à son ciel bleu pâle, à son silence, pour se retrouver dans les mailles d’un tissu urbain, dense et bruyant.

« Tu sais, il ne connaissait rien du tout. C’était un vrai blédard. »

D’un côté, Mimi semblait admirer ce qu’il avait réussi à accomplir ; de l’autre, elle me rappelait subtilement qu’en tant que fille de Casablanca, elle était plus éduquée.

« Quand il est arrivé, ton grand-père n’était personne. Il n’avait rien. Ni parents ni argent », martela-t-elle en me narrant comment, dans l’urgence de se faire accepter, il avait forcé le destin.

« Il n’avait appris aucun métier… Alors, comme c’était un bon acteur, il a fait semblant. C’est lui qui m’a raconté ! » a-t-elle souligné pour se dédouaner.

Il exerça ainsi, avec un certain succès, le métier de faux voyant sur le marché, rassurant la femme esseulée ou l’homme ruiné. Grâce à son entregent, il fut également un marieur habile et empressé, menant avec finesse et diplomatie les négociations entre les familles juives qui souhaitaient unir leur progéniture. Mais l’activité où il avait excellé, et qu’il continua d’exercer tout au long de sa vie, fut celle de clown, dans les mariages et les bar-mitsva. Mimi avait ri de bon cœur en me décrivant son numéro le plus fameux… Il faisait chauffer du sel dans une poêle, y versait de l’alcool à brûler, et, une fois la lumière éteinte, lançait une allumette.

« Tu aurais vu ! Une flamme s’élevait et les invités avaient le visage tout vert ! »

Elle essuya ses yeux humides du revers de la main puis se leva.

« Bon, benti, tu es fatiguée… Va te reposer ! me dit-elle en vidant et en empilant les assiettes.

— Mais non, pas du tout : j’ai dormi toute la journée ! » protestai-je au comble de la déception.

Je l’avais pourtant écoutée, suspendue à ses lèvres, sans manifester le moindre signe de lassitude. Je joignis mes mains pour la supplier comme une enfant. Un peu trop fort peut-être, car elle montra un certain agacement. Je le savais : elle abhorrait les débordements d’émotion. Avec elle, il fallait se tenir. Je me repris immédiatement et calmai mon excitation. D’un signe de tête, elle approuva mon attitude.

« Demain, peut-être », ajouta-t-elle en empoignant le plateau où elle avait entassé en quinconce les restes de notre dîner à peine entamé, et se dirigea vers la cuisine.

Je restai assise, à dessiner des rosaces avec les miettes de pain sur la table et à me demander quelle pouvait être cette situation terrible qu’elle disait avoir subie.

J’étais d’autant plus dépitée de cette interruption arbitraire que je connaissais plus ou moins certains de ces épisodes du destin de Papiel. Contrairement à mon père, il ne se faisait pas prier pour raconter sa vie. Les soirs de shabbat, après un ou deux verres de vin cacher Rabbi Jacob – mélangé à du Coca-Cola sous nos yeux horrifiés –, il prenait la parole et livrait des bribes précieuses et inédites de son existence.

Je me souvenais en particulier de ce moment où, dans cette même salle à manger aujourd’hui désertée, il avait décrit les maisons basses en argile de son village, dans lesquelles les juifs berbères habitaient et, aimait-il préciser, où les musulmans vivaient à quelques centaines de mètres. Il avait poursuivi en évoquant pour la première fois les maigres souvenirs qui lui

restaient de sa mère, Mama Omri1, et ce jour-là fut la seule fois où je vis les yeux bleus de mon grand-père pleurer.

« J’étais aussi épais qu’un timbre, lança-t-il en plaisantant malgré les larmes qui ruisselaient. Mama Omri s’inquiétait pour ma santé et me

fabriquait à chaque fournée un petit khobz2 rien que pour moi. Elle le cachait sous sa robe, et elle me le refilait en douce. »

Il dépeignait sa mère avec tant de ferveur et de réalisme que je visualisai Mama Omri comme si je l’avais déjà rencontrée. Je me représentai ses yeux soulignés de khôl, les grosses perles d’ambre de son collier, qui s’entrechoquaient pendant qu’elle pétrissait le pain de ses mains menues, la fine ligne verte tatouée sur le menton… Ce dernier détail avait fait sursauter mon père, qui fit signe à Papiel de passer à autre chose. Ébranlé par l’épisode de la boucle d’oreille, il semblait craindre que cela ne donne une bonne excuse à l’un de ses enfants, si l’envie lui prenait de se faire tatouer.

Papiel savait captiver son auditoire. D’un mouvement circulaire du bras, il avait écarté ses couverts pour reproduire les gestes de sa mère qui travaillait vigoureusement la pâte entre ses paumes pour l’aplatir. Il s’était ensuite levé pour montrer comment, les jambes tendues, le dos baissé, bien droit, elle aplatissait les disques de pâte et les collait aux parois du four en terre cuite. De ses grosses mains, il illustrait avec précision la taille du four et sa forme en dôme.

« Je la suivais à la trace. À peine m’avait-elle confié le pain brûlant que je courais dans ma cachette, derrière un petit arbousier. Pendant que, dans la vallée, la rivière s’écoulait jusqu’à une cascade, je mâchais doucement, pour profiter le plus longtemps possible de la mie chaude et moelleuse. Ce n’était pas de son pain, dont je me nourrissais, c’était de son amour. Et, à cet instant, je me sentais le plus fort du monde… »

Allongée sur le lit de Papiel, je ne trouvais pas le sommeil. Dans ma tête résonnait le nom chuintant du village berbère où il naquit. Tachmchit. Prise d’une inspiration, je le saisis sur Google, qui me délivra un descriptif succinct.

« Sans grand intérêt touristique, la région offre toutefois de belles perspectives de randonnées pédestres. »

Quelle ironie ! Je ne pus m’empêcher de rire, certaine que Papiel, malgré les drames qu’il avait endurés, aurait plaisanté sur la terrible « randonnée pédestre » qui l’avait mené jusqu’à la ville.

 

1. « Maman d’amour. »

2. « Pain. »

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