Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 18 sur 27

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Une reine

Chapitre 18

18.

 

 

Neuf heures. J’avais dormi d’une traite. Aucun bruit matinal quotidien n’était parvenu à troubler mon sommeil de plomb. Je m’étirai d’aise avec une sensation exquise de légèreté.

Circonspecte, je tournai la tête plusieurs fois, à gauche, à droite, comme pour signifier de grands « non », puis de haut en bas pour de grands « oui ». Je ressentais moins de blocages à la nuque, mon dos était plus souple, mes bras, mes jambes plus légers. J’avais l’impression d’être au lendemain d’une maladie infantile, où le corps est harassé mais débarrassé de ses douleurs. Je me surpris à sourire toute seule. J’allais mieux.

J’en attribuai le mérite à ce moment passé avec Éric.

Pour la première fois, j’avais exprimé le non-dit de ma famille à quelqu’un d’extérieur et aucun drame ne s’était produit. J’étais certaine que cette prise de parole m’avait libérée. Pas de mystère ni de sous-entendu dans notre conversation. Pas de jugement. Quand bien même cet homme était un inconnu, ce sentiment nouveau de me confronter à la vérité m’exaltait.

Cette loi du silence avait sans nul doute induit une retenue dans mon rapport aux autres. Je ne savais pas ce que l’on me cachait mais je sentais qu’il fallait que je le cache à mon tour. Un exercice à l’aveugle qui m’obligea souvent à rester sur mes gardes en société et à ne pas trop en dire, ou alors, à plaisanter.

Je vérifiai mon téléphone et constatai, soulagée, que les pères de mes enfants ne s’étaient pas manifestés. Un seul message, plutôt long, de ma mère qui ne m’écrivait jamais.

« Ma chérie,

Nous avons fait un saut à ton appartement pour préparer l’arrivée des ouvriers demain matin.

Quel bazar ! On a passé l’après-midi à tout ranger, avec ton père. Tu verras, c’est le jour et la nuit ! C’est normal que tu n’aies pas installé de rideaux aux fenêtres ? Ton père pense que tu dois y remédier de toute urgence. Tu as quand même un sacré vis-à-vis, tout le monde peut savoir ce qui se passe chez toi. J’ai pris les mesures, ne t’inquiète pas. »

Pressentant que ma bonne humeur s’apprêtait à s’estomper, je pris une grande inspiration avant de poursuivre.

« En ce qui concerne les questions que tu te poses sur tes grands-parents, ton père ne dit rien mais il est très inquiet. Mimi est une vieille dame, laissons-la vivre paisiblement les dernières années qu’il lui reste. J’ai fait promettre à Papa de tout te raconter à ton retour. Inutile de remuer tout ça.

Profite plutôt du soleil et de la plage. D’accord ?

Maman

P.-S. : J’ai vu que tu n’avais pas de bulgomme pour protéger ta table, je t’en ai acheté un, il est sublime ! »

Comment pouvaient-ils me demander de me taire ? Depuis les révélations de la veille, les questions défilaient en continu dans mon esprit et je comptais aller chercher des réponses ce matin même auprès de Mimi.

Voulaient-ils m’empêcher de savoir certaines choses ou était-ce réellement pour la ménager ?

Lasse de ces circonvolutions, je tranchai.

« D’accord », lui ai-je simplement écrit.

D’accord à tout. Les rideaux, la plage. D’accord pour laisser tranquille Mimi.

Après tout, je savais l’essentiel ; les détails, je les obtiendrais à Paris auprès de mon père, qui, enfin, libérerait la parole. J’avais eu mon lot d’émotions. Une fois n’est pas coutume, j’allais écouter ma mère et profiter de ces quelques jours pour me reposer ; surtout, j’allais enfin finir mon travail pour Michelle.

Je me redressai dans le lit.

En regardant autour de moi, je constatai que la chambre était de nouveau impeccablement rangée. Les vêtements éparpillés la veille pour chercher la carte d’Éric avaient, comme par enchantement, repris leur position, bien pliés, dans le placard. En rentrant en pleine nuit, toutes lumières éteintes, j’avais laissé tomber ma robe pour me glisser avec délice dans les draps frais et repassés comme dans un palace.

Mon téléphone bipa. Réponse de ma mère : « Magnifique, ton père est soulagé. »

Les trois petits points qui clignotaient longuement m’annonçaient l’arrivée imminente d’un message supplémentaire.

« Mila m’a appelée. Elle dort chez nous ce soir, je crois que ça ne s’est pas très bien passé avec son père. Elle m’a dit de ne rien te dire, donc ne lui dis pas que je te l’ai dit sinon elle ne va plus rien me dire. Mais ne t’inquiète pas ! J’ai appelé Jules pour savoir si ça allait de son côté. En pleine forme ! Figure-toi qu’il va faire un dessin avec son père, une girafe ou un chameau, je ne sais plus. Crois-moi, tu as de la chance qu’il s’en occupe aussi bien. »

En temps normal, je l’aurais appelée sur-le-champ pour avoir les détails de sa conversation avec ma fille, je l’aurais briefée sur ce qu’il fallait dire ou faire. Ensuite, j’aurais téléphoné à Mila en prétendant n’être au courant de rien et, comme par hasard, je l’aurais rassurée sur mon amour inconditionnel et ma présence indéfectible. Ce matin-là, au vu de ce que je vivais ici, je n’avais plus envie de faux-semblant, je voulais avoir une conversation claire et franche avec ma fille dès mon retour.

Sans le moindre scrupule, je décidai de les laisser se débrouiller pendant les quelques jours, quelques heures qui me restaient à Casa. Ce fut plus difficile de lâcher prise à propos de Jules car j’étais persuadée que, pour me punir, son père allait prendre un malin plaisir à dessiner une girafe complètement nulle, sans que j’aie mon mot à dire. Je ne pus m’empêcher de lui écrire un « Tout va bien ? » pour tâter le terrain après son brusque raccrochage de la veille.

Je me levai du lit et tournai la crémone en porcelaine blanche : la fenêtre s’ouvrit d’un coup sec. Une colonne compacte, chaude et sonore remonta de la rue. En face, sur le balcon de sa chambre, Mimi, lunettes de soleil sur le nez, discutait avec Kabira. Celle-ci, en nage, battait vigoureusement le tapis du salon à l’aide d’un ustensile en forme d’immense raquette. Le vacarme des voitures et des mobylettes était tel que je n’entendais ni ce qu’elles se disaient ni les coups portés par Kabira ; je me contentais d’observer le nuage de poussière qu’elle soulevait et qui retombait en pluie fine quatre étages plus bas.

Mimi, assise sur un tabouret très bas, n’en conservait pas moins son port de tête majestueux et semblait suivre de très près le travail éreintant de Kabira. Comment avait-elle encore la force de se soucier de ces tâches ingrates ?

Je refermai pour retourner à la fraîcheur de l’appartement vide et silencieux. En passant dans le couloir pour rejoindre la salle de bains, je me faufilai dans la chambre de Mimi dont la porte était restée entrouverte.

Son univers ne ressemblait en rien à celui d’une vieille dame. Je me serais attendue à pénétrer dans un antre sombre, chargé de vieilleries poussiéreuses, exhalant une odeur de renfermé, un parfum capiteux. Rien de tout cela. C’était une chambre claire et épurée, occupée par un lit une place de conception récente en aggloméré blanc, recouvert d’un boutis lilas et de trois coussins ronds au crochet couleur crème. Contre le mur, je reconnus la vieille machine à coudre Singer protégée par un drap à fleurettes roses laissant voir son piétement en fonte Art déco. Sur le rebord de la fenêtre, entre un bocal rempli de boutons multicolores et une pile de magazines Modes et Travaux défraîchis, je fus intriguée – et flattée – de trouver une photo de mon père me tenant dans ses bras, je devais avoir un an. À côté, une feuille de papier où étaient griffonnés des chiffres. En m’approchant, je compris qu’il s’agissait de numéros de téléphone, sans noms. Mon cœur se serra : Mimi savait écrire les chiffres, pas les lettres, comment s’y retrouvait-elle ?

Je jetai un coup d’œil autour de moi. Rien d’écrit, pas de livres, de carnets de recettes, ni de lettres, aucun mot pour consigner des moments de vie ou des idées. Comment conserve-t-on ses pensées quand on ne sait ni lire ni écrire ? Comment être sûr de ne pas les oublier ?

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