Une reine
Chapitre 8
8.
Il était 8 heures du matin, deux heures de moins qu’à Paris. J’avais franchi la porte automatique au milieu des effusions bruyantes de retrouvailles familiales, d’hommes en costumes noirs brandissant des pancartes avec des noms que je déchiffrais machinalement. Pour la première fois, personne n’était là pour m’accueillir à l’aéroport dans ma ville natale.
Dehors, l’air humide et brumeux de Casa, si familier, m’enveloppa et me colla à la peau, comme un vieux camarade. Je me dirigeai vers l’essaim des chauffeurs de taxi postés devant la sortie. L’un d’eux se précipita et me prit gentiment ma valise des mains. Ce geste me soulagea ; je sentais qu’ici on allait s’occuper de moi.
Je marchai derrière l’homme petit et replet qui peinait à porter sa charge à bout de bras.
« Y a des roulettes, lui fis-je remarquer.
— Non, jamais de la vie ! »
Comme si cet effort était la preuve ultime de son dévouement.
Sur le parking ensoleillé, une file de taxis rouge vif patientaient. Au Maroc, chaque ville arbore une couleur pour ses taxis. Rouge pour Casablanca, beige pour Marrakech, bleu pour Rabat… J’avais toujours été amusée par cette tradition qui leur conférait un côté « jouet ».
Tandis que mon chauffeur s’échinait à refermer son coffre délabré, je m’installai à l’arrière, en évitant soigneusement un ressort rouillé qui avait transpercé le siège en skaï noir. Vitres ouvertes et musique orientale à fond, la petite voiture cabossée se lança en direction du centre-ville.
Je ne reconnaissais rien. Des vastes terrains vagues qui bordaient cette route empruntée des centaines de fois, il ne restait pas grand-chose ; tout était construit ou en construction. Dans le rétroviseur, le taximan m’observait.
« Tout ça, c’est nouveau », me dit-il en désignant fièrement une série de maisonnettes en briques, identiques, qui défiguraient le paysage. Seul le linge étendu aux balcons jetait quelques points de couleur et de vie dans cet alignement fade.
Le compteur affichait péniblement quarante-cinq kilomètres-heure. L’homme s’empara d’un sachet sur le siège avant, en sortit deux Raïbi, un yaourt liquide au goût grenadine dont je me délectais à la sortie de l’école. Il les sépara d’un claquement sec, en posa un entre ses jambes et me tendit gentiment l’autre. Ici, il ne viendrait à l’idée de personne de manger ou de boire quoi que ce soit sans le partager. Je ne pouvais lui dire que, depuis que j’avais lu un livre expliquant les méfaits des glucides sur la mémoire, je ne mangeais plus de sucre. Je le remerciai chaleureusement, plantai la paille dans le couvercle et aspirai une gorgée. Le sucre me monta légèrement à la tête ; une ivresse enfantine que je retrouvai et qui m’amena à penser à Jules et à Mila. Étrangement, je ne me sentais ni triste ni coupable d’être partie. Ces quelques jours allaient soustraire ma tristesse à leur regard et j’étais soulagée de n’être sollicitée ni mentalement ni physiquement par eux.
Bercés par le ronronnement régulier de ce vieux modèle tremblotant de Peugeot 205, nous arrivâmes à l’orée de la ville. Il était à peine 8 h 30. Je ne voulais pas gêner Mimi en arrivant trop tôt, aussi demandai-je à mon chauffeur de faire un détour par le bord de mer.
Avec mon père, nous appelions cette petite échappée un « tour de côte ». Parfois, alors que nous roulions dans les rues animées de Casablanca, sans un mot, il bifurquait brusquement vers les plages en m’adressant un sourire entendu. Il adoptait alors sa posture « promenade », la main droite effleurant à peine le volant alors que de la main gauche, par la fenêtre ouverte, il caressait le toit de sa vieille Simca bleu pâle. Je m’empressais de baisser aussi ma vitre, sortais légèrement la tête et attendais, yeux fermés, narines frémissantes, que les embruns me parviennent. Nous roulions au pas, au milieu des véhicules qui lambinaient, sans nous adresser la parole, dans une communion de rêverie parfaite. Notre seule conversation consistait en un commentaire bref mais précis sur « la mer du jour ». Nous déterminions si elle était calme, agitée, d’huile, écumeuse, déchaînée, houleuse, bleu azur, vert foncé, gris mousseux… pendant qu’en contrebas, elle effectuait, impassible, ses sempiternelles allées et venues que je pouvais contempler indéfiniment.
Selon les heures, selon le jour, cette corniche voyait passer des faunes différentes. Les matins, défilaient ceux qui allaient à la plage, la mine réjouie, claquettes sonores, parasol multicolore, glacières fraîches lourdes de victuailles. Nous les retrouvions en fin de journée les yeux rougis, le visage cramoisi, les cheveux collés par le sel, les jambes maculées de sable, étourdis de mer et de soleil. Le samedi soir, l’ambiance était tout autre. Une foule compacte de tous âges déambulait à pied, parée de ses plus beaux atours, car c’était l’occasion pour les jeunes célibataires de se rencontrer, suivis et chaperonnés par leur famille.
Le taxi ralentit devant les hôtels et les restaurants qui bordaient l’entrée de la corniche. J’aspirai un shoot d’iode où se mêlaient des odeurs de frites et de keftas émanant du Wichita, une des institutions de la grillade à Casa.
Trois sportives matinales en survêtement de marque marchaient énergiquement. À voir leur accoutrement, je pus en déduire qu’elles appartenaient à la grande bourgeoisie casablancaise, tout droit issue des magnifiques villas qui surplombaient la côte. Elles portaient d’immenses lunettes de soleil, arboraient la même bouche démesurément pulpeuse et des fesses abusivement rebondies. Instagram était passé par là. Je fus déçue. Naïvement, je m’imaginais que la ville de mon enfance aurait été épargnée par cette vague de vide.
Je sortis de ma poche les dirhams que m’avait donnés mon père puis jetai un coup d’œil au compteur ; le prix me sembla ridiculement bas. J’avais de quoi faire encore un grand tour.
Quelques badauds, dont on ne savait s’ils se réveillaient ou allaient dormir, battaient le pavé mollement, d’autres se tenaient simplement debout devant la rambarde et fixaient l’horizon. Je retrouvais ce rythme que je n’avais connu qu’ici, où la contemplation est une activité en soi.
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