Vegane pour lait nul
Bref, je reprends le clavier
À part elle donc, personne n’a rien vu venir.
L’adage « Nul n’est prophète en son pays » a commencé à flotter dans mon esprit en lettres lumineuses. Il y est toujours. Parfois même, il clignote.
Je me souviens en avoir touché deux mots à un pote que j’aime beaucoup. Un mec authentique et droit qui a bon cœur. Il m’a vu venir parce qu’il avait remarqué mon changement sur les réseaux sociaux. Quand, au téléphone, j’ai abordé la cruauté du gavage, il m’a presque coupé la parole pour me dire que les requins tuaient des surfeurs en Australie. Il était visiblement impatient et je le gonflais grave ! J’avoue que j’ai été stupéfait par l’association de ces deux informations pour justifier la torture des palmipèdes. Notre conversation a pris fin ainsi sans réponse de ma part.
Une semaine plus tard, je lui ai envoyé un mail avec un lien sur le
film Terriens 101 avec le commentaire laconique : « Regarde ça. On en reparlera. »
Quelques jours après, il m’appela pour me dire qu’il l’avait vu et que ça ne lui faisait aucun effet (ce que je ne crois pas aujourd’hui). Dans la foulée, il ajouta :
— Moi, si j’ai envie de manger de la viande, j’en mange et puis c’est tout ! Chacun fait ce qu’il veut. Tu dois respecter les autres. Vous, les véganes, vous ne respectez pas la liberté des autres. Et puis tu sais, les fruits et les légumes aussi ont droit au respect ! Ils ne veulent pas être mangés, eux non plus.
Je sais que c’est un type super écolo qui ne supporte pas le comportement irresponsable des pollueurs. Ma réponse fut :
— Moi, si j’ai envie de jeter mes déchets dans la mer, je le fais et puis c’est tout ! Chacun fait ce qu’il veut. Tu dois respecter les autres. Vous, les écolos, vous ne respectez pas la liberté des autres. Et puis tu sais, les poubelles aussi ont droit au respect ! Elles ne veulent pas être polluées non plus.
Silence quelques jours, puis il a rappelé et on s’est marrés ensemble. Plus enclin à en parler, il a même dit qu’il allait se renseigner au sujet du véganisme.
Dans l’ordre naturel des choses, ce changement de paradigme éthique appartient plutôt à la jeunesse. Pas seulement bien sûr, mais le mouvement végane est en effet surtout représenté par la jeunesse, comme tout ce qui est avant-gardiste en général d’ailleurs.
Parmi mes connaissances, outre le pote dont j’ai déjà parlé, j’ai eu droit à moult « Le lion mange la gazelle », force « L’homme est omnivore, c’est comme ça ! », des « Tu vas être carencé » à profusion… en fait tous les classiques en veux-tu en voilà ! Exactement ceux que j’eusse moi-même servis à un copain qui m’aurait devancé dans cette démarche quatre mois auparavant. J’avais l’impression de m’entendre. Croyez-moi, il n’y a rien de pire
que de se faire adresser les conneries 102 que vous faisiez vôtres une poignée de semaines auparavant ! En tout cas, cela muscle l’humilité et étiole l’ego. Environ un mois après ma prise de conscience et mon adoption des valeurs véganes, un maçon vint effectuer quelques travaux chez moi, un jeune mec, honnête et bosseur. Les fêtes de fin d’année étant proches, je ne pus m’empêcher de lui parler du foie gras. Tandis qu’il déchargeait son outillage dans mon garage et que des images d’oiseaux agonisants me suppliciaient la mémoire, j’essayai :
— Vous allez manger du foie gras pour les fêtes ?
— Oui… certainement. Pourquoi ?
— Ben… Vous savez ce que subissent les canards pour le produire ?
— Oui, j’ai vu des vidéos… Mais, c’est tellement bon !
Je n’ai pas eu la force de continuer. Il m’a posé des questions sur le travail qu’il y avait à faire. J’ai répondu.
❉
Quelque temps plus tard, nous avons mangé chez un couple d’amis, Martine et Marc. Ce dernier avait le plus de mal à comprendre. Il croyait qu’il s’agissait encore d’un problème de malbouffe.
— Mais, un bon fromage, insistait-il ce soir-là. Si tu connais le producteur. Un producteur bio.
Pendant qu’il parlait, je revoyais les enfants bovins séparés de leur mère afin que le lait de celle-ci soit disponible pour l’espèce humaine. Me revenaient en mémoire plusieurs témoignages d’éleveurs qui disent tous que les vaches appellent leur enfant des jours et des jours durant, ces veaux qui sont souvent enfermés dans l’obscurité dans un box de moins de 2 m². J’avais du mal à lui faire comprendre que je me foutais éperdument de la qualité du fromage ou de la viande, que les non-humains ne sont pas des ressources à notre disposition, mais des personnes bovines qui souffrent, comme nous souffririons à leur place.
Mais comment dire à quelqu’un qui n’en a pas encore pris conscience que les vaches, les porcs, les poules… sont des personnes sans passer à ses yeux pour un extrémiste ? Vous voyez bien dans son regard surpris qu’il se demande comment vous vous êtes radicalisé en si peu de temps. Ben, oui ! Parce que le véganisme a ceci de particulier : c’est le seul cas où l’extrémiste est celui qui s’oppose à la mort et celui qui n’est pas extrémiste est celui qui trouve normal, et même obligatoire au risque d’être ridicule, qu’on tue. Dans tous les autres cas, c’est l’inverse. Jugez du côté insolite de cette étrange exception :
❉
Chers téléspectateurs, nous nous sommes rendus sur place. Nous
donnons l’antenne à Super Journaliste.
— Oui ! Ici, Super Journaliste. Je suis en présence d’une
connaissance de l’extrémiste. Alors, Madame, il paraît que vous le connaissiez bien…
— Oui, je le connaissais bien. Il s’est si soudainement radicalisé !
Personne ne s’en est aperçu.
— Ah, bon ! Vraiment ?
— Non, non… Je vous assure, c’était un type très sympathique…
Toujours poli… Il disait bonjour. Toujours propre sur lui, tout ça… On ne l’a pas vu changer. Ça s’est passé tellement vite ! Du jour au lendemain, il n’a plus voulu manger de bébés morts.
— Incroyable !
— Il ne voulait même pas qu’on kidnappe des enfants bovins ou
ovins à leur mère ! C’est ouf !
— Même pas ça ! Incroyable, en effet ! Avez-vous essayé de le
raisonner ?
— Oui, bien sûr ! Je lui ai demandé, mais comment ferons-nous
alors pour téter les vaches et les chèvres ? Il a répondu qu’il ne voulait plus faire ça.
— Non ! Vraiment ? Il était vraiment extrémiste, déjà ! — Pourtant, je vous jure que personne n’a rien vu venir. Je pense
que c’est sur internet qu’il s’est fait véganiser !
— Comme quoi, la lutte contre le terrorisme103végane promet des
jours difficiles. Sur ce témoignage édifiant, je vous rends l’antenne.
— Oui, merci Super Journaliste. Le Premier ministre a annoncé un
plan de dévéganisation…
❉
Accoudé sur la table, je sortis brusquement de mes réflexions. Marc me disait :
— Je sais pas, moi… Mais tout de même… si tu connais un éleveur bio… Tu sais qu’elle a été bien élevée la bête ! Si tu sais qu’elle a été tuée avec respect, qu’elle n’a pas souffert. C’est bon l’agneau !
Je ne sais que répondre ; je suis fatigué. Comment lui en vouloir ? J’étais comme lui, il y a trois mois à peine. Je repars dans mes pensées :
❉
Ça doit être trop bien de mourir bio !
— Coucou, mon petit enfant ovin ! Comment ça va ? Je suis la fée
Mortbio.
— BÉéé bééééh !
— Oui, qu’il est mignon ! Je t’amène un aimable trépas bio ! Es-tu
content ?
— Bééééh, bééÉééÉ ?
— Oh, c’est simple ! Tu vas mourir, bien sûr ! Mais bio. — BhéÉéÉhéé ?
— Quoi ? Tu es jeune, tu n’as pas encore vécu et tu vas manquer à
ta maman… Mais noooon ! Ta maman a l’habitude ! On lui fait souvent le coup, ne t’inquiète pas pour elle, va ! Et puis quand elle sera fatiguée de faire des bébés et du lait, elle aura une mort bio, elle aussi. Vous êtes des privilégiés, dans la famille, hein ! Des petits veinards ! Ah ah ah ! Je suis d’humeur enjouée aujourd’hui. Tu ne veux pas me tenir la faux cinq minutes, pendant que je l’affûte ?
— Bééé bééééééé !
— Comment ça, tu voudrais bien vivre et grandir ?… Petit ingrat,
va ! Jamais content ! Monstre, que tu es ! Tu fais le jeu des extrémistes véganes à te plaindre comme ça ! Tu devrais être si content de finir dans l’estomac de l’espèce supérieure ! La seule qui ait une âme ! La seule qui ait une conscience ! La seule qui sache distinguer le bien du mal. Tu sais, avec tous les problèmes qu’il y a dans le monde, c’est plutôt indécent de ne penser qu’à ta petite vie, et puis… le lion mange la gazelle, tout çaaaa…
❉
Marc me sortit à nouveau de mes rêveries :
— Oui, mais tu ne trouves pas que c’est un peu radical, le véganisme, tout de même ?
— Sans doute, sans doute… Être contre le meurtre et l’esclavage c’est forcément radical. On ne peut pas dire à quelqu’un : je veux que tu sois mon esclave, mais pas trop. Ou : je vais te tuer, mais juste un peu. Esclavagiser ou tuer avec modération n’a aucun sens.
❉
Lorsque ce qui suit est arrivé, ma compagne et moi n’étions véganes que depuis deux mois environ. Ce soir-là, nous étions de sortie au restaurant avec des amis, un jeune couple. Dès que nous avons pris place sur nos chaises, l’amie nous a gentiment demandé :
— Ça ne vous dérange pas qu’on mange de la viande ?
Ils venaient d’apprendre notre récent changement de régime alimentaire, en ayant une idée extrêmement vague des raisons qui nous avaient conduits à l’adopter.
— Oh, quand même ! s’est exclamé son compagnon (dans le genre, « il ne manquerait plus que ça ! »).
Nous les avons rassurés. Je me suis fendu d’un classique :
— Non ! Bien sûr !
Mais j’avoue l’avoir lâché à contrecœur. J’avais du mal à chasser de mon esprit les images du film Terriens, bien d’autres vidéos et tout ce que j’avais lu. C’était trop frais. (En fait je dis « chasser de mon esprit », mais ce n’est pas le bon terme, car je n’avais pas envie d’oublier. « Vivre avec » serait plus approprié.) Le serveur est venu s’enquérir de ce que nous voulions. Il y avait heureusement un plat végétarien. Nous lui avons demandé s’il pouvait le rendre végétalien en oubliant d’ajouter un de ses ingrédients : le fromage. Il nous a très aimablement répondu qu’il pouvait faire ça sans problème.
En mangeant, nous avons parlé de choses et d’autres, mais j’avais le plus grand mal à rester dans la conversation. J’essayais de ne pas voir le morceau de bébé mort dans l’assiette de mon voisin ni dans celle de sa compagne de l’autre côté de la table. Le « Ça ne vous dérange pas qu’on mange de la viande ? » et le « Oh ! Quand même ! » restaient dans mon esprit.
« Ça ne vous dérange pas qu’on mange un bout d’enfant qui a tremblé de terreur dans le couloir de la mort ? » « Oh ! Quand même ! » « Non ! Bien sûr ! »
Le plus surréaliste était que j’avais très clairement à l’esprit que j’étais exactement comme eux. Quelque cinquante jours avant, leurs paroles eussent été les miennes. Et là, j’étais comme une sorte d’illuminé qui doit rester discret avec ce qui se passe en lui pour ne pas déranger, pour ne pas récolter les froncements de sourcils perplexes qu’on adresse aux fanatiques exaltés. Ce jour-là, j’ai appris qu’il me faudrait apprendre. Apprendre à vivre avec cette nouvelle personne que j’étais soudainement devenue le 27/11/2015, jour de ma brutale mutation. Je n’avais jamais reçu une telle leçon d’humilité. Et aussi une si grande leçon de tolérance. Ma prise de conscience était si récente et elle avait été si soudaine que le souvenir de celui que je n’étais plus était encore clairement en moi. Les deux moi se côtoyaient en moi.
❉
Un proche m’a demandé deux fois, à plusieurs semaines d’intervalle, pourquoi c’était si important pour moi.
— Il faudrait que tu te demandes pourquoi c’est si important pour toi. Qu’est-ce qui te touche tant ?
À chaque fois, je n’ai pas su quoi répondre. Après une rapide introspection, je me suis senti obligé de confier que j’ai toujours été profondément affecté par la souffrance qu’un être inflige à un autre être, la torture en fait. Je regrette cette réponse, car ce fut celle de quelqu’un qui se justifie d’une sensiblerie. Je sais maintenant ce que j’aurais dû lui répondre :
— Il faudrait que tu te demandes pourquoi ce n’est pas important pour toi. Qu’est-ce qui fait que ça ne te touche pas plus que ça ?
Quand je repense à cet échange que je n’ai pas su gérer, je réalise que notre société spéciste banalise à tel point l’exploitation des non-humains que c’est celui qui s’en sent accablé qui doit se justifier, que c’est lui qui paraît avoir une sensibilité anormalement exacerbée. Je suppose que ceux qui étaient affligés par ce que subissaient les esclaves devaient aussi être vus ainsi.