Vegane pour lait nul

Boris TZAPRENKO · Chapitre 84 sur 147

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Vegane pour lait nul

Sommes-nous plus intelligents que les non-humains ?

J’ai vu, au Jardin zoologique, un babouin qui se mettait

toujours dans un état de rage furieuse lorsque le gardien sortait

de sa poche une lettre ou un livre et se mettait à lire à haute

voix ; sa fureur était si violente que, dans une occasion dont j’ai

été témoin, il se mordit la jambe jusqu’au sang. Les chiens

possèdent ce qu’on pourrait appeler le sentiment de la

plaisanterie, qui est absolument distinct du simple jeu. En effet,

si l’on jette à un chien un bâton ou un objet semblable, il se

précipite dessus et le transporte à une certaine distance, puis il

se couche auprès et attend que son maître s’approche pour le

reprendre ; il se lève alors et s’enfuit un peu plus loin en

triomphe pour recommencer le même manège, et il est évident

qu’il est très heureux du tour qu’il vient de jouer.

Trêve de plaisanterie, combien de fois entendons-nous que les animaux n’ont pas de conscience ? Quelle fatuité de prétendre savoir ce qui se passe dans la tête des non-humains quand, ne sachant pas trop ce qui se passe dans la leur, tant d’humains se pressent chez des psys ! De telles déclarations gratuites n’ont qu’un seul avantage, c’est celui de démontrer qu’en effet, le ridicule ne tue pas.

Sommes-nous plus intelligents que les non-humains ?

Je désapprouve le fait que, dans notre langue sexiste, le masculin l’emporte sur le féminin et que notamment le terme « Homme » avec un H majuscule désigne l’ensemble de l’humanité. Pour la clarté de mon texte, je choisis toutefois d’utiliser ce terme, pour m’adresser aux humanistes qui l’emploient, sans rappeler sans cesse que j’eus préféré qu’il fût neutre.

 

Z’auriez pas vu le propre de nous ?

La quête ontologique sans fin.

Les intégristes humanistes cherchent sans cesse une aptitude quelconque mettant en exergue la nature spéciale de l’Homme, une faculté qui lui soit réservée, bref, un propre de l’Homme capable de le distinguer radicalement des autres habitants du monde. Dans leur esprit, nous sommes une noblesse devant marquer sa différence de nature avec la plèbe. En fait, l’humanisme aimerait que nous nous abstenions de faire caca, afin de réserver cette activité peu valorisante aux non-humains. Ce serait un propre de l’homme par défaut, car il s’agirait de quelque chose que nous serions les seuls à ne pas faire. En plus, ce serait un propre de l’homme propre. Gageons que cette idée doit faire rêver les jusqu’au-boutistes de l’humanisme ségrégationniste qui s’enfoncent dans l’amertume. Et pour cause ! Chaque fois qu’un nouveau propre de l’Homme est proposé, il est mis à mal par les découvertes. Par exemple, un des « propres de l’Homme » fut qu’il fabrique des outils, mais plusieurs espèces nous ont enlevé cette exclusivité. Nombre de tentatives pour trouver ce qui nous est propre ont été tout aussi irrespectueusement remises en question. Le propre de l’Homme est de chercher le propre de lui, en fait. Celui-ci ne lui sera jamais disputé ; il devrait donc s’en contenter.

Même après avoir appris de Copernic puis de Galilée (depuis belle lurette à présent, je dirais même depuis une énorme lurettasse !) que l’Univers ne tournait pas autour de nous ; cette quête ontologique d’une nature sublime de l’Homme ne quitte pas certains esprits.

 

Donc, sommes-nous plus intelligents que les non-humains ?

Je ne pose pas cette question pour que sa réponse nous éclaire sur le bien-fondé d’étendre notre cercle de compassion à nos compagnons terriens, puisque je suis persuadé que seule la sentience est déterminante à cet égard ; la seule capacité d’un sujet à ressentir la souffrance justifie en effet que nous évitions de lui en infliger. Si l’intelligence comptait plus que la sentience, torturer des personnes handicapées mentales ou des vieillards séniles n’aurait rien d’immoral.

Je vais essayer de répondre à la question : « Sommes-nous plus intelligents que les non-humains ? » par curiosité et pour interpeller ceux qui pensent que notre supériorité cérébrale supposée ferait de nous des êtres d’une essence résolument différente et supérieure, un propre de l’Homme transcendant. Dans ce qui suit, j’appellerai « intelligence » notre capacité à appréhender et apprivoiser les lois de la nature pour qu’elles nous servent. Pour autant, je ne résume pas l’intelligence à cette unique capacité, j’ai seulement dit que, dans ce chapitre, c’est uniquement cette facette de l’intelligence que je sélectionne. Je ne parlerai que de notre technoscience, en effet, pour deux raisons :

• C’est elle qui, par contraste avec les non-humains, nous donne tant l’impression d’être intelligents par rapport à eux.

• C’est aussi elle qui nous permet de les soumettre à notre bon vouloir.

Imaginons, au sol, une personne humaine moyenne qui utilise son smartphone et, plus haut, un singe perché dans un arbre. Le téléphone, les vêtements, l’activité à laquelle se livre l’humain nous inviteront vigoureusement à penser que l’homme est considérablement plus intelligent que le singe, que nous ne voyons rien faire d’autre que se gratter et pousser quelques cris sans signification pour nous, faire le singe, quoi, comme on dit. Pourtant, l’individu humain de notre exemple n’a inventé ni le téléphone, ni un seul des mots de la langue qu’il utilise, ni les vêtements qu’il porte… Il doit tout à la culture de son espèce ; quel humain sur Terre pourrait en effet expliquer tout seul le fonctionnement complet de son smartphone ? Imaginons que nous isolions de la culture de leur espèce une centaine de nouveau-nés humains en prenant bien soin de ne rien leur apprendre venant de l’extérieur. Vingt ou trente ans plus tard, quelque chose donnerait-il l’impression qu’ils seraient plus intelligents que des chimpanzés soumis de leur côté à la même expérience ? Au mieux, les deux groupes auraient peut-être inventé un rudiment de langage en émettant quelques cris porteurs de sens. Aux yeux des humains « normalement civilisés », les humains isolés seraient des singes. L’intelligence supérieure de l’Homme n’est donc pas dans les individus, mais dans la culture des humains.

Oui mais, entends-je penser par là-bas, si l’Homme avec un grand H possède une culture supérieure à celle du Singe avec un grand S, c’est bien qu’il est plus intelligent, puisque sa culture a mieux su domestiquer les lois de la nature pour créer de la technologie. Même si le smartphone n’est pas une preuve de l’intelligence supérieure d’un seul humain moyen, il est la preuve de la supériorité de l’humanité en général, concluront certains.

Voyons donc si notre culture technoscientifique est une preuve que l’humanité est d’une essence cognitive radicalement différente de celle du peuple simiesque ; est-elle une preuve que nous avons une intelligence technoscientifique commune plus grande que celle des singes tous ensemble ? Autrement dit : les chimpanzés pourraient-ils, ou auraient-ils pu, ériger une technoscience comparable à la nôtre ?

J’ai choisi des singes, plutôt que d’autres non-humains, pour la simple raison que, comme nous, ils possèdent des mains. De nombreuses autres espèces font montre de capacités cognitives respectables, mais elles ne sont pas pourvues d’organes de préhension permettant de fabriquer des outils.

Notre technoscience n’est rien d’autre qu’une accumulation de connaissances, le savoir-faire étant aussi une connaissance. Pour qu’une espèce puisse accumuler des connaissances, il faut que les individus qui la composent soient capables d’acquérir du savoir et qu’ils soient également en mesure de le transmettre à d’autres membres pour éviter qu’il ne se perde.

Les chimpanzés sont-ils capables d’acquérir et de transmettre des connaissances ? La réponse est oui, personne ne peut le contester. Entre autres choses, ils ont acquis la technique d’utiliser des pierres pour écraser des noix ou des huîtres ; ils utilisent aussi des tiges de bois, dont ils modifient la forme, pour attraper des termites. Ils transmettent ce savoir-faire à leurs enfants. Ceux à qui on a appris un langage de signes l’apprennent à leur tour à leurs petits.

Pourquoi alors les connaissances des chimpanzés ne se sont-elles pas sans cesse accumulées au fil du temps ? Pourquoi sont-elles restées limitées ?

D’abord, n’oublions pas que la somme de nos propres connaissances a également stagné longtemps avant que le processus d’accumulation ne commence.

Quoi qu’il en soit, nous avons fait mieux que les chimpanzés aujourd’hui ! N’est-ce pas là tout de même un signe de notre supériorité ? N’avons-nous pas, nous, Hommes, un truc d’une essence divine en nous, un bidule en plus ? Hein ? Oui, allez, va !…

J’avoue que je ne sais pas vraiment ce qui a fait la différence, mais il y a tout de même quelques éléments de réflexion. Nous pouvons avoir pris la tête dans cette course technoscientifique pour différentes raisons autres que notre intelligence commune supérieure. Quand on voit une personne courir plus vite qu’une autre, ce n’est pas forcément parce que celle qui est en tête est plus rapide que l’autre. Peut-être que la seconde n’a pas envie de courir, que ça la gonfle grave, même, de courir ! Peut-être que celle qui court plus vite a beaucoup plus de raisons de se presser, qu’elle a une nécessité de se hâter que l’autre n’a pas.

Supposons, par exemple, que nos ancêtres ne fussent jamais physiquement favorisés. Imaginons-les plus lents et moins bien armés que les carnivores dangereux, moins rapides que les potentielles proies, péniblement capables d’atteindre les fruits haut placés dans les arbres, mal protégés du froid par leur chiche toison… À cette époque, n’eût-on pas pu les voir un peu comme des singes ratés ? Ainsi, plus poussés que d’autres par la nécessité d’user d’outils, surtout des armes pour se défendre et pour chasser pour commencer, puis…

Bon, mais… si c’était la nécessité qui avait poussé les humains à accumuler des connaissances, comment se fait-il qu’ils eussent commencé si tard à « évoluer », alors que, mal foutus depuis le départ, l’impératif d’assister leur corps existait bien avant.

Peut-être qu’un certain nombre de conditions doivent être réunies pour que l’accumulation des connaissances s’amorce et perdure. Une densité durable de population unie, par exemple. En effet, si un individu découvre ou invente quelque chose, mais qu’il ne peut le transmettre, ou qu’il ne peut le transmettre qu’à des individus qui eux-mêmes ne peuvent pas le transmettre à leur tour, l’invention disparaîtra de l’humanité. Pour que l’accumulation de connaissances prenne un réel essor, il faut une sorte de masse critique pour

reprendre l’exemple utilisé par David Olivier69 . Ce dernier compare l’explosion de l’accumulation des connaissances à une réaction en chaîne dans un processus de fission. Dans cette comparaison, les atomes d’uranium représentent les humains et les neutrons qui s’échappent d’eux sont les connaissances qu’ils échangent. Pour que la réaction en chaîne devienne explosive, il faut qu’un nombre d’atomes suffisant soient réunis, on appelle cela la « masse critique. »

Au cours de l’histoire des humains, de nombreux départs d’accumulation de connaissances ont pu se produire sans entraîner un processus d’évolution durable. Combien de découvertes ou d’inventions sont restées confinées dans une tribu ? Il suffisait que ce groupe d’humains disparaisse pour une raison ou une autre sans transmettre sa connaissance pour que cette dernière soit perdue.

Un jour, des circonstances durables ont fait que le nombre de connaissances accumulées grâce à un échange plus soutenu a été supérieur au nombre de connaissances perdues. Le savoir a alors commencé à s’accumuler durablement. À partir de là, le processus n’a pu que s’accélérer puisque les connaissances acquises ont facilité le stockage et l’échange du savoir par l’invention de l’écriture, etc.

Avant que cela ne se produise, les hommes étaient déjà des hommes. Aucune baguette magique, nul pouvoir divin ne nous a imprégnés d’un « propre de l’homme » sublime. Nous ne sommes pas subitement devenus d’une nature spéciale. Nous étions toujours et nous sommes encore les mêmes animaux que la nécessité a poussés à apprivoiser les lois de la nature. Tandis que les bonobos, non stimulés par ce besoin, préféraient passer du bon temps, comme ils ont toujours la réputation de le faire. Après tout, protégés des grands prédateurs dans les arbres qui leur offraient de la nourriture, on peut comprendre qu’ils préférassent s’aimer plutôt que tailler des pierres.

Tout ceci n’est bien sûr qu’un scénario sans prétention, pas même une timide hypothèse. J’aime raconter des histoires. Celle-ci voulait juste montrer que notre capacité à maîtriser certaines lois de la nature n’est pas forcément une preuve flagrante d’une énorme supériorité intellectuelle, ni d’un humain par rapport à un seul non-humain, ni de toute notre espèce par rapport à toutes les autres. Le propre de l’Homme n’est certainement pas là non plus.

 

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