Vegane pour lait nul

Boris TZAPRENKO · Chapitre 41 sur 147

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Vegane pour lait nul

Ce n’est pas mieux dans l’eau

bouverie, où les bovins en attente étaient également pris de

panique.

Un taureau qui était seul dans un box était complètement

effrayé. On pouvait lire l’inquiétude dans son regard. Il allait et

venait dans le box, cherchant désespérément à en sortir. Il avait

bien compris que quelque chose n’allait pas et que bientôt ce

serait son tour. Il me faisait mal au cœur, ce taureau. Un

monstre, tant il était grand et costaud, une force de la nature

réduit à avoir peur et à être impuissant.

L’image la plus insupportable pour moi, ce fut lorsqu’il

remarqua que les poutrelles métalliques du bas de son box

étaient beaucoup plus écartées que celles du haut. Un grand

espace lui donnait espoir de passer entre ces poutrelles pour

s’enfuir (comme certains bovins ont déjà réussi à le faire,

s’échappant ainsi de l’abattoir. J’en parlerai plus loin). Il tenta

désespérément de sortir par ce petit espace. Rien à faire, il était

bloqué par ses épaules. Il était désespéré et tellement apeuré !

Ce taureau m’a beaucoup marqué. Je suis parti de l’abattoir

sans chercher à assister à son abattage. Cette image me restera

en mémoire.

 

Ce n’est pas mieux dans l’eau

Glissantes, froides, muettes à nos oreilles et inexpressives à nos yeux, les créatures marines ont tout pour favoriser notre spécisme. Leur contact n’inspire pas les caresses. Même si certaines nous semblent belles, personne ne les trouve « mignonnes ». Or, moins une créature est mignonne, moins on se demande si elle peut souffrir. Pire, si elle s’éloigne trop de nos critères de beauté, elle mérite presque de souffrir. Oui, il faut faire un petit effort pour ouvrir son esprit à l’altérité, pour exercer son empathie. Ce n’est pas toujours facile, c’est vrai ! Mais, après tout, nous devrions y arriver, n’est-ce pas ? Ne sommes-nous pas de la gent supérieure ?

Le dauphin, qui a la chance d’afficher quelque chose qui ressemble à un sourire, a la sympathie du public. Cela ne lui évite pas de se faire massacrer par l’espèce élue, mais quelques voix, ici et là, s’indignent du sort qu’on lui réserve. Ce petit semblant de « mignonnerie » peut jouer toutefois en sa défaveur. En effet, un troupeau de vacanciers a laissé mourir un bébé dauphin de déshydratation en faisant des

selfies avec lui sur la plage durant des heures en plein soleil. 40

La pieuvre, également appelée poulpe, qui ne sourit jamais, n’a droit à aucune compassion. On la tue comme on casse un caillou ou comme on scie une bûche, sans se demander si elle possède un système nerveux lui faisant ressentir la douleur. La question est même inattendue, saugrenue. Qu’est-ce que cette sensiblerie d’extrémiste encore ? De toute façon, même si elle souffre ce n’est pas si grave, car elle n’est pas mignonne. Les pieuvres sont pourtant des êtres possédant un système nerveux tout aussi évolué que le nôtre. De nombreuses expériences ont montré que, non seulement, elles pensent, mais qu’elles sont très intelligentes. En janvier 2016, une pieuvre s’évade de l’aquarium de Napier, en Nouvelle-Zélande, pour rejoindre l’océan Pacifique. Agissant la nuit, en l’absence des gardiens, pour sortir de l’aquarium, elle a traversé la pièce pour s’introduire dans un tuyau d’évacuation de 15 centimètres de diamètre et 50 mètres de long menant à la liberté. Elle avait donc le désir de la liberté, le projet de l’obtenir et les ressources intellectuelles nécessaires pour réussir son évasion. Comment nier qu’elle pensait ? Même si elle ne hurle pas devant un poste de télévision quand un but est marqué, la pieuvre pense.

R. O. Anderson a mis en évidence que les perches savent profiter de l’expérience d’autrui. Elles ne mordent pas les hameçons dès qu’elles ont vu d’autres poissons se faire piéger. Nombre d’études menées par des éthologues ont montré que les poissons sont des êtres tout aussi intelligents que les grands mammifères. Ils ont des vies sociales sophistiquées dans lesquelles ils échangent des services rémunérés de différentes manières. À titre d’exemple, je vous invite à rechercher des renseignements sur les labres nettoyeurs. Vous pourrez voir qu’il existe de véritables stations de nettoyage devant lesquelles des poissons font la queue pour se faire prendre en charge par des prestataires de services qui nettoient les restes de nourriture coincés entre les dents de leurs clients et les débarrassent des parasites. Certaines stations de nettoyage de grande taille ont un patron qui dirige des subordonnés.

Le mucus est une substance qui recouvre le corps de nombreux poissons ; il se dit qu’elle a entre autres fonctions celle de faciliter leur déplacement dans l’eau. Les labres adorent cette substance. Lorsqu’il arrive qu’un des labres nettoyeurs morde pour prélever un peu de mucus, le client concerné n’est pas content du tout. Il punit le prestataire d’un coup de dent avisé, mais ne le tue pas. Si ce manquement se répète, il arrive que le patron vire l’employé indiscipliné qui essaiera de monter sa propre station de service concurrente. En échange de ces services, les labres bénéficient d’une protection. Ceci n’est qu’un détail des relations sociales complexes entre les labres et leurs clients ; internet vous en apprendra beaucoup plus.

Dans un de ses articles, Estiva Reus parle d’une expérience démontrant que certains poissons ont la capacité de distinguer une figure géométrique parfaite de la même figure géométrique atteinte d’une légère déformation. Si on leur montre des carrés parfaits et des carrés comportant une petite irrégularité, seuls ces derniers étant associés à de la nourriture, les poissons apprendront, ça, on s’en doute, à reconnaître les carrés faiblement déformés. Mais ce qui est plus fort, c’est que si l’on recommence l’expérience avec des cercles ou des triangles, ils n’auront plus besoin de passer par la case apprentissage ; ils iront spontanément vers les figures géométriques légèrement déformées. Ils savent donc distinguer ce qu’il y a de commun entre les figures géométriques parfaites et entre les mêmes figures atteintes d’une irrégularité, sans l’avoir appris. On peut en déduire qu’ils appréhendent l’idée de ce qu’est un cercle, un carré et un triangle intègre. C’est d’autant plus remarquable que ces formes n’abondent pas dans leur environnement quotidien. Extrait de

l’article d’Estiva Reus en question 41 :

- Bowman et Sutherland ont appris à des poissons rouges à

distinguer des carrés parfaits de carrés ayant une bosse sur le

haut. Dans une variante, les poissons, qui avaient été entraînés

à nager vers un carré ayant un petit triangle sur le haut,

sélectionnèrent aussi un cercle avec une indentation semi-

circulaire sur le haut, de préférence à un cercle simple. Ils

semblent avoir appris à distinguer des formes simples (carrés,

cercles, triangles) de formes similaires présentant une

irrégularité. Les poissons rouges ont probablement utilisé des

concepts séparant les deux types de formes (simples et

irrégulières). Comme les poissons ont été entraînés avec des

récompenses, ils croyaient probablement pouvoir les obtenir en

allant vers certaines cibles.

 

Beaucoup pensent que les poissons ne souffrent pas physiquement. Moralement encore moins, bien sûr ! Cette croyance est due au fait que les créatures marines sont très différentes de nous. Moins un être nous ressemble, moins il entre en résonance avec notre narcissisme, moins nous accordons d’importance à ce qu’il peut ressentir et moins il suscite d’empathie. Il est vrai qu’il est beaucoup plus facile de se voir dans la peau d’un chien que dans celle d’un poisson. Un chien, il suffit presque de s’imaginer à quatre pattes, d’être incapable de parler humain et de vivre dans un monde où les odeurs dominent. Un poisson ! Toujours sous l’eau… sans bras, sans pattes… pas facile de se mettre à sa place ! Il pourrait faire un effort, le bougre ! Un chien manifeste la douleur vocalement. Hormis les mammifères, les êtres marins sont muets à nos oreilles. Ils ne font décidément rien pour qu’on les comprenne ! Pour la plupart d’entre nous, ils sont presque des objets. Des ressources, comme des pommes ou des poires. Est-ce pour rien qu’un grand nombre de ces êtres sont appelés « fruits de mer » ?

Pour convaincre les plus sceptiques, certains se sont livrés à des expériences pour démontrer que les poissons ressentent la douleur et qu’ils cherchent à l’éviter. Des scientifiques de l’Institut Roslin et de l’université d’Edimbourg ont fait des expériences sur la perception de la douleur chez les poissons. Un communiqué de l’AFP du 30 avril 2003 nous apprend leur conclusion : « Tous ces travaux font apparaître que les critères permettant d’affirmer qu’il y a bien douleur de l’animal sont réunis. »

Toutes les expériences ont abouti à la même conclusion : oui, ils ressentent la douleur et manœuvrent pour l’éviter. Était-il vraiment nécessaire de vérifier cela ? Ne peut-on pas se dire que s’ils sont toujours là, sur Terre, enfin je veux dire dans l’eau, c’est qu’ils ressentent forcément la douleur. Comment ces espèces auraient-elles pu franchir les âges sans un signal leur indiquant que leur organisme est en danger ?

Il suffit de comprendre à quoi sert la douleur pour se douter que nulle créature animale ne peut s’en passer pour sa survie !

Oui, les poissons souffrent quand l’hameçon leur déchire les lèvres.

Oui, ils souffrent en mourant lentement hors de l’eau, comme vous souffririez en vous noyant.

Oui, ils souffrent quand des filets les capturent et les blessent aux ouïes, ou ailleurs sur le corps.

Oui, ils souffrent quand ces mêmes filets, les remontant trop vite à la surface, font éclater leur vessie natatoire ou leur font sortir les yeux des orbites.

Oui, ils souffrent quand on les déverse sur le pont du navire et qu’ils se font écraser par des tonnes de leurs congénères.

Ils souffrent encore quand on les éviscère, vivants et conscients, ou quand on les plonge dans la saumure glacée.

Là encore, on peut justifier notre barbarie en arguant que les prédateurs marins dévorent les petits poissons sans état d’âme. Il s’agit de la version marine de la justification « Le lion mange la gazelle ». Le requin qui avale un poisson laisse peu de temps à ce dernier pour réaliser qu’il perd la vie. Il n’est pas rare que des centaines de milliers de poissons pris dans des mailles agonisent lentement durant deux ou trois jours avant que les pêcheurs ne remontent leurs filets. Un requin chasse et mange sa proie sans dommages collatéraux. La pêche industrielle garde beaucoup moins de la moitié de ce qu’elle tue, car elle se débarrasse des espèces indésirables et des prises n’ayant pas la taille réglementaire en rejetant le tout par-dessus bord. De plus, elle détruit les fonds marins offrant refuge et nourriture à nombre d’espèces qui seront indirectement assassinées.