White Trash (Litt Generale) (French Edition)
Ruby est en train de laver...
Ruby est en train de laver le vomi sur une de ses chaussures neuves. Sally se penche et lui parle de Ron Dawes. Elle fait pas attention, au début, hoche la tête, et continue de frotter. Vingt-cinq livres, et la première fois qu’elle les porte un patient qui lui gerbe dessus, Papa qui éclabousse le cuir de ses chaussures d’un ramassis de petits pois-carottes. Elle y croit pas. À peine deux minutes qu’elle est au boulot. Papa va pas bien et elle sait que c’est particulièrement douloureux de vomir avec les points de suture qu’il a dans le bide, une laparotomie exploratrice, et le risque d’autres à venir encore. Elle peut pas se fâcher avec lui, surtout qu’un de ses fils lui a pas fait payer son repas hier soir, parce qu’il l’a reconnue de ses visites à l’hôpital. Elle a essayé de payer, elle aime pas être redevable aux gens, mais elle a quand même eu un kebab gratuit et une petite pâtisserie aux noix qui dégoulinait de miel. Papa a fait de son mieux mais il est pas arrivé aux toilettes à temps. C’est pas de sa faute. Il tient pas bien sur ses jambes, il a besoin qu’on l’aide, et quand il a filé aux W.-C. elle savait bien qu’il avait honte. Elle lui a dit à travers la porte qu’il fallait pas qu’il s’inquiète, qu’elle avait déjà vu pire. Combien de fois par jour elle dit ça aux patients ? Elle a laissé Papa tranquille, et elle est allée à un autre évier, elle a attrapé un torchon et une bouteille de désinfectant.
Elle est au top de toute façon, royal, un beat dans la tête et le pas léger, elle trippe en se disant que le monde entier est son, la vibration est là dans sa tête, comme si on lui pinçait les cordes du tronc cérébral, DJ Chromo qui lui parlait hier soir – allongée dans son lit, dans le noir, la radio en marche – il était parti sur l’idée que rien n’était solide et qu’il fallait juste être capable de voir la vérité.
Est-ce qu’elle sait – et il aurait pu être assis dans le coin de la chambre, tellement le signal est bon – qu’à une époque les scientifiques juraient-crachaient que les atomes c’étaient les composants de base de la vie, durs comme de la roche, et puis ils ont fini par regarder à l’intérieur et découvrir que chacun des atomes était composé d’une énergie qui vibre, et, depuis un lieu secret, Chromo insiste bien là-dessus et ça c’est à l’intention du Department of Trade and Industry qui a qu’une hâte c’est de reprendre son antenne, et le dernier raid a coûté bonbon à Satellite, depuis un lieu secret, donc, Chromo veut que Ruby imprime bien que tout ce qu’elle connaît n’est pas ce qu’elle croit, tout vibre de plus en plus vite, et c’est la musique, la vibration, le son qui est à l’origine du monde, comme la commode vermoulue qu’elle a devant les yeux, et Ruby voit au-delà des formes, elle sait décomposer la commode en mille morceaux plus petits, des milliards de milliards de possibilités, tellement que ça serait impossible de les compter, et elle a déjà ça en elle, la vision de la vie de Johnny Chromozone, c’est son travail à l’hôpital qui fait ça parce que le boulot n’est jamais fini, dans les pires moments c’est un tapis roulant qui tourne en continu, des virus invisibles qui déciment même les plus forts, comme ce boxeur amateur tué par des microbes, vingt-cinq ans et toute sa masse musculaire pouvait pas le sauver, il n’y a pas de happy end, mais si on regarde les choses séparément, alors si, il y en a, la plupart des patients se rétablissent, alors quand Chromo dit que le monde autour de nous respire et n’en fait qu’à sa tête, elle comprend, elle voit bien que c’est vrai, elle regarde bouger les murs, Paula entourée de vibrations qui bougeaient avec elle l’autre soir, Paula avec sa bouteille à la bouche, Paula qui frottait ses dents contre le verre, la mousse qui montait, se précipitait contre le goulot, et enfin, après cinq minutes passées à frotter, le Sopalin mouillé a raison du vomi sur sa chaussure, Dawn lui apporte du parfum et le vaporise sur ses chaussures. Ruby renifle la chaussure, elle sent plus le vomi. Elle retourne au W.-C. et frappe à la porte pour voir où Papa en est.
« Ça va là-dedans ? »
Elle entend un son étouffé et recule. Elle ne peut pas penser à Ron, M. Dawes, là tout de suite, tout sauf ça, elle se concentre sur DJ Chromo comme si elle l’entendait encore, et si rien n’est solide alors rien n’a vraiment d’importance au fond, pas vraiment, rien de tout ça n’est vrai, les larmes ne servent à rien, ni les papillons affolés qu’elle a dans ventre, la nausée qu’il faut faire redescendre.
La porte s’ouvre et voilà Papa qui s’accroche à l’encadrement de la porte, qui regarde le sol. Elle l’aide à se remettre au lit. Il baisse la tête, il a honte, elle aimerait qu’il puisse voir que tout bouge autour d’eux, les protons filent dans tous les sens, et elle aimerait bien qu’il sache que les odeurs et les couleurs ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, ce ne sont que des petits pois-carottes, pas de quoi s’inquiéter, de la nourriture qui donne de l’énergie, et elle se marre presque en y pensant, mais elle le met au lit, plutôt. Il attrape son chapelet et se met à l’égrener – le clic-clic régulier des soucis de Papa.
Il dit : « Merci, mademoiselle. »
Maintenant que c’est fait ça, elle pense à Ron. Elle sort de la salle en pressant le pas, elle entend Sally dire qu’il avait quatre-vingt-quatre ans et que c’est un bel âge. Les larmes de Ruby sont coincées à l’intérieur. Silence. Rien que sa respiration, lourde comme celle d’un vieil homme qui a peur, sous son masque à oxygène, qui cherche son souffle. Personne ne meurt de vieillesse, en fait. Ruby sait ce que Sally veut dire, il a vécu plus longtemps que d’autre gens. Et alors ? C’était pas son heure. Ces choses-là on les sent.
Ron était tellement vivant, tout l’intéressait, même s’il en a fait bien plus que tous les gens qu’elle a rencontrés, lui c’est l’histoire-géo en personne, un aperçu d’une autre dimension qui est plus barrée que la vie dans le Chromo Zone, et Ruby buvait souvent un thé dans la salle télé avec Ron, et quand il s’y mettait on partait dans son trip avec lui, c’était comme se réveiller au son de On The Parish. Il savait écouter aussi, tout et tout le monde l’intéressait. Elle aimait bien ça chez lui. Elle a la même vision des choses. Quand on est vieux, les souvenirs ont plus d’importance qu’un paquet de fric. Ce sont ses mots et ça fait vibrer quelque chose en elle. Elle comprend ce qu’il voulait dire. C’est intime et elle adorait ça chez lui, elle l’a rencontré il y a à peine trois semaines mais c’est comme si elle le connaissait depuis toujours. Il faut s’accrocher aux souvenirs. Le pire c’est de se les faire voler après avoir travaillé dur – finir fatigué et sans récompense. Elle pense à sa mère et sent un coup de froid lui transpercer le corps, elle a la peau gelée et pourtant il fait chaud à l’hôpital – cliquetis des ventilos dans la salle où elle passe.
Ruby entre dans un des W.-C. dans le couloir, ceux qui sont pour les visiteurs, elle s’enferme et éclate en sanglots, de gros sanglots qui emportent tout. Elle essaie de se contrôler. C’est comme si son grand-père venait de mourir, ou quelque chose comme ça. C’est si triste. Ron était heureux, plus vif que beaucoup de gens de son âge, et il était plutôt en bonne santé, il était presque prêt à rentrer chez lui. Ruby n’a jamais vu sa maison mais elle sait comment il passe son temps. C’est pas comme s’il avait été seul, déprimé ou qu’il s’ennuyait.
Elle reste là, assise dix bonnes minutes, s’essuie le visage avec du papier toilette et tire la chasse, puis retourne dans le couloir. Sally l’attend.
« Je t’ai vue entrer, elle dit. Ça va ?
— Je suppose. C’est con, hein. Je le connaissais à peine. C’est juste que, je sais pas…
— Maureen dit que tu devrais aller te prendre un bon thé bien chaud. Elle sait que tu l’aimais bien. Tu te mettais dans la salle télé avec lui pendant ta pause. Comme si c’était ton grand-père. Il a eu une longue vie. Faut pas oublier ça.
— Je sais, mais c’est pas juste. Je sais qu’il était vieux mais au bout d’un moment on s’attache. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, je m’en fous. Il est mort de quoi ?
— On dirait que c’est le cœur qui a lâché. Il avait le cœur faible, tu sais ça. Il est mort dans son sommeil. Il a pas souffert.
— C’est déjà ça. Mais j’arrive pas à m’y faire. On croit savoir comment ça va se passer. Certains patients on sait qu’ils vont pas rentrer chez eux dès qu’ils sont admis. Tu vois ce que je veux dire ? »
Sally fait oui de la tête, attentive. Elle est toujours dans une démarche d’apaisement, en tout cas pour les gens qu’elle connaît, mais elle est coriace quand il s’agit des affaires de syndicat. Elle a elle-même pas mal discuté avec Ron, à propos des mouvements syndicaux dans le temps, alors que Ruby préférait entendre parler des endroits où il avait été quand il était dans la marine. Sally c’est plus une battante qu’elle, et y a pas mal de médecins qu’elle n’aime pas pour deux raisons : la classe sociale et le sexisme. Ruby s’intéresse pas à tout ça, elle sait que trop de médecins méprisent les infirmières, mais elle donne sa chance à tout le monde.
« Allez, Rube, il a pas souffert, et il a pas perdu la boule. Il avait toute sa tête jusqu’à la fin. Il a fait son temps et maintenant il est en paix. C’aurait été pire s’il avait souffert, tu sais ça. Il est mort de la meilleure manière possible, en paix avec le monde, sans peur ni panique. Allez… »
Ruby se remet à pleurer et Sally la prend dans ses bras. Elle sait qu’elle devrait écouter la voix de la raison et dire que oui, il a atteint un grand âge, mais va savoir pourquoi, ça prend pas. Elle essaie d’être dure mais elle n’y arrive pas. Elle sait qu’elle n’est pas raisonnable.
« Allez, va t’asseoir », lui dit Sally une fois qu’elle s’est calmée.
Dawn qui apparaît aussi d’un coup et ébouriffe les cheveux de Ruby.
« Viens là que je te nettoie un peu. »
Elle sort un mouchoir et lui tamponne les yeux et les joues.
Dawn demande à Sally : « C’est M. Dawes ? » Sally qui fait oui de la tête. Ruby détourne la tête.
« Grosse bécasse, va », fait Dawn en riant, mais gentiment. « Il a vécu plus longtemps que la plupart des gens. Il est mort dans son sommeil en plus. »
Ruby en a marre d’entendre que c’était logique qu’il meure parce qu’il était vieux. On a pas mal parlé des vieux et du traitement de seconde classe qui leur est réservé par le système de santé publique : des recommandations ne pas pratiquer de réanimation, des trucs comme ça. Comme si s’éteindre dans son sommeil était une belle façon de finir une vie qui ne servait plus à rien. Elle sait bien que Sally et Dawn ne pensent pas comme ça, elle sait bien qu’elles sont simplement en train d’essayer de lui remonter le moral, mais ce qu’elles disent la renvoie à tout ça. Il n’y a rien à dire, rien à faire, elle les remercie et se dirige vers la cafétéria, elle évite la cantine du personnel.
Ruby est derrière une femme qui a la cinquantaine et un garçon de douze ou treize ans, qui se déplace avec difficulté – un problème à la hanche – baskets anti-gravité aux pieds, il attend que sa mère règle Peggy, à la caisse. Il se tient un peu à l’écart, il est en train de passer du stade de garçon à celui d’adolescent, et Ruby ne peut pas s’empêcher de sourire en se souvenant comment elle était à cet âge-là, la voilà qui repense à sa mère. Elle s’achète un Coca et un œuf en chocolat Cadbury, s’assied à une table et boit avec une paille, elle enlève l’alu soigneusement et mord dans l’œuf, le jaune à l’intérieur dans la crème, elle remarque qu’il y a du sucre sur la table et le balaie de la main, le fait tomber par terre, c’est quoi déjà la comptine ? « En quoi sont les petites filles ? / Épices et sucre d’érable / Et tout ce qui est agréable », Ruby observe le garçon qui se dispute avec sa mère et pense : « Grenouilles et escargots / Et queue de chiots / Ainsi sont faits les petits garçons ». Tout est une question d’humeur. Elle prend une décision.
Elle ne va pas avoir pitié de Ron, le traiter comme s’il n’avait rien fait de sa vie – elle pense à ces enterrements où la famille fait de son mieux pour fêter la vie plutôt que pleurer la mort, remercier Dieu pour les bons moments, on ne peut faire que ça – alors au lieu d’un mort à la morgue, elle voit un jeune matelot tout droit sorti du groupe Jack-the-Lad, plein de superbe et d’arrogance, qui fait le malin dans une rue de Shanghai, qui prend une petite ruelle coupe-gorge et mal éclairée, il suit un gamin pieds nus qui le mène vers une porte sans enseigne, il paie le garçon et pénètre dans une fumerie d’opium, boiseries au mur et vitrines, dragons qui ont la langue en feu et ancêtres encadrés, il y a des filles chinoises, le visage peint, assises sur une montagne de coussins en soie, une pipe ornée qu’on lui fait tourner.
Depuis leurs chaises en plastique dans la salle télé il a fait remonter le temps à Ruby, lui a raconté la fois où il a fumé de l’opium tout frais du champ de pavot, il a serré sa main dans la sienne en disant que c’était de l’opium pur, pas de l’héroïne, et qu’il a fait pareil à Hong Kong et Canton, avant Shanghai, et que plus tard il est allé dans des fumeries à San Francisco et New York, et dans l’est de Londres, mais c’est Shanghai qui sortait du lot, l’opulence, la vraie, enterrée, à l’abri des regards indiscrets, il a dit qu’il la sentait encore, dans l’odeur de son thé. Il était jeune à cette époque-là et prenait des risques, il passait le plus clair de son temps dans les ports quand il était dans la marine, après de mois à rien faire en mer ils étaient comme des dingues quand ils mettaient à quai, et dans les ports on savait s’occuper des marins, il y avait des bars et des filles partout où ils allaient, mais il fallait faire attention, il était allé dans des endroits coupe-gorge une pauvreté à l’état pur comme on n’en voit pas en Angleterre.
Ils ont perdu un de leurs gars à Calcutta, on l’a traîné dans une ruelle et on lui a tranché la gorge, mais d’autres marins connaissaient un endroit à Shanghai et disaient que c’était cachère, c’était pas un junkie, Ron, il a juste visité quelques fumeries et quand il était dans un autre coin du monde il oubliait vite tout ça, Ruby sent encore ses doigts, posés doucement sur sa main, et elle fait le tour du monde à bord du Shanghai Express, elle joue aux courses à Epsom, parce Ron aimait bien parier aux courses de temps en temps, il avait son système à lui : si le nom du cheval avait un rapport avec quelque chose dans sa vie il mettait un peu de sous dessus, les prouesses du cheval ne l’intéressaient pas, ça pouvait être quelque chose qui avait à voir avec le temps qu’il avait passé dans la marine, comme le Shanghai Express, un lieu ou un souvenir, les années pendant lesquelles il a travaillé en Angleterre, quand il s’est installé, « Hard Labour » à Aintree, ou un fils ou une fille, un de ses petits-enfants, une boisson ou un pub qu’il aimait particulièrement, tout ce qui le renvoyait à l’affectif, et Shanghai Express ça la fait penser à un cheval qui s’appelait « Burmese Days », Ron qui raconte à Ruby la fois où ils étaient coincés en Birmanie pendant un mois, l’air lourd d’eau qui s’accumule pour la mousson, une humidité telle qu’il était trempé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des insectes énormes qui les prenaient pour cibles, des moustiques partout, des plats comme il n’en avait jamais goûtés, c’était il y a longtemps, avant les restau indiens partout en Angleterre, et il s’était marré en repensant aux matelots qui mâchaient de la noix de bétel qui leur faisait la bouche toute rouge comme s’ils s’étaient battus, mais les Birmans étaient sages comme des images, les moines bouddhistes qui défilaient de bon matin avec leurs bols, et comme l’équipage est resté un moment sur place, il a eu le temps de sortir de Rangoun et remonter dans le pays, Rangoun c’était une ville plutôt pas mal le temple principal était surmonté d’une espèce d’énorme dôme en or, il avait lu, des années plus tard, qu’on voyait ça de l’espace, et la Birmanie compte certaines des plus belles femmes qu’il a vues dans sa vie, avec les Iraniennes, les Brésiliennes, et les filles en Côte d’ivoire, ça c’était autre chose, avec son meilleur ami Fred ils ont pris le train pour Mandalay, puis ils ont poussé jusqu’à Pagan, une ville de temples près de la rivière Irrawaddy, et des expériences comme ça on en a pas deux dans sa vie, ils étaient entourés de milliers de stupas et de pagodes tombés en oubli, des temples à perte de vue, on lui avait dit qu’il y en avait près de dix mille, et des années et des années plus tard Ruby a vu ses yeux s’éclairer en y repensant : Fred et Ron qui entrent dans cette ville déserte en fin d’après-midi et escaladent l’une des pagodes les plus hautes, s’assoient et regardent le soleil se coucher, derrière la rivière, et en Orient le soleil ressemble vraiment à une boule de feu, on est plus près de l’équateur et donc plus près du soleil, ils ont passé la nuit au temple, il faisait froid mais ça valait bien le coup parce qu’au matin ils ont vu le soleil se lever, la lumière qui jaillissait de la pierre et du sable, les temples à l’abandon d’un rouge qu’il n’avait jamais revu depuis, un spectacle qu’il n’oublierait jamais, et s’il devait mourir la semaine suivante il saurait qu’il avait eu la chance de voir ce que beaucoup de gens ne soupçonnent même pas, ça lui fichait la chair de poule rien que d’y penser, l’image si nette dans son esprit, un endroit magique dans un pays magique, il s’était senti si vivant à regarder le soleil se lever, comme si, en un centième de seconde, il avait appris tout ce qu’il y avait à savoir sur la vie.
Ruby adorait Ron quand il parlait comme ça. Une innocence de petit garçon, les yeux écarquillés, curieux de tout, sans cynisme ni amertume, pas de cruauté chez lui. Il allait de l’avant et se remémorait les bons moments, Lima Girl c’était un coup sûr, elle se souvient plus de l’hippodrome, il lui a jamais dit, alors à la place elle imagine Ron au Pérou, en train de tomber amoureux, une romance d’un soir dure toute une vie, et elle sait que Ron ça a été un tombeur, il a roulé sa bosse à la découverte du monde, il est allé partout, il a sûrement tout fait, de vraies beautés il en a vues dans son temps, les Siamoises avant que Siam devienne la Thaïlande, les filles d’Amérique du Sud et d’Afrique, les filles dans les ports en Méditerranée, et il adorait les filles birmanes à Rangoun, un sacré endroit, les filles à Manille et à Hong Kong, la liste est longue, et d’un coup il s’était souvenu à qui il parlait et avait eu l’air gêné, du coup il avait plutôt raconté à Ruby comment il se renseignait de son mieux sur les endroits qu’il voyait, les coutumes et les religions. Il a vu les pyramides en Égypte et les temples de Pagan, il lui a expliqué que les Égyptiens croyaient que l’âme retournait dans le corps après la mort, et c’est pour ça qu’ils préservaient le corps à l’aide de produits chimiques et l’emballaient prêt pour quand l’âme en aurait besoin à nouveau, et c’était pas que pour les pharaons, même si c’est d’eux qu’on entend parler, il y a des millions de momies là-bas qui attendent tranquillement. Il avait ri en voyant la tête qu’elle faisait.
Il est allé à la Nouvelle-Orléans, il lui a dit qu’il y avait du vaudou là-bas, plein de zombies qui attendent de revivre et terroriser les gens du coin, et Ruby n’aime pas les histoires d’horreur, elle ne voulait pas qu’il raconte l’histoire, il la taquinait, c’est tout, et la voilà qui pense à la mort et à la religion, Ron qui lui parle d’une énorme mosquée à Istanbul, les temples hindous à Bombay, et elle se marre en se rappelant qu’il a impressionné Davinda parce qu’il connaissait les noms des trois dieux hindous les plus importants, il a parlé d’un autre dieu qui était mi-homme, mi-éléphant, et il est allé en Palestine avant que ça devienne Israël, il est allé à Jérusalem, il a vu un vieux château de l’époque des croisades, et il fait chaud dans ces endroits-là, dix fois plus chaud que la journée la plus chaude de l’année en Angleterre, les mouches et la dysenterie font des dégâts, les moustiques qui te forent la peau, les mendiants qui s’accrochent à tes jambes, et il est monté en Scandinavie, les filles à Oslo et Stockholm ils les comptait parmi les plus belles femmes qu’il avait jamais vues, il disait ça à propos de tous les endroits du monde, et des femmes de partout travaillaient là-bas comme infirmières, d’Angleterre, d’Irlande, de la Jamaïque, de Trinidad, d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, du Sri Lanka, des Philippines, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, le monde est plein de belles filles, aucune aussi belle que Ruby, et Ruby a rougi et lui a répondu que c’était un vieux charmeur, et elle se dit maintenant qu’il y a tellement plus de choses qu’elle aurait voulu qu’il lui raconte, tellement d’histoires qui sont mortes avec lui, elle adorait son sens de l’humour quand il lui parlait de ces endroits-là, il se donnait jamais le beau rôle, mais il était bien plus que la somme de ses tuyaux sur la navy et sur le boulot, fallait voir l’expression sur son visage quand il prenait ses petits-enfants dans ses bras, il en avait pas mal en plus, Harry il le surnommait « Hurry Up Harry », Jimmy c’était « Jimmy Jimmy » et aussi Chantelle, il avait l’air tellement heureux dans ces moments-là, il parlait d’un jeu de PlayStation ou une équipe scolaire, il secouait la tête, ils seraient grands bientôt, le temps passe si vite, il marmonnait un instant, secouait la tête puis souriait à Ruby.
Elle fait de son mieux mais ça marche pas. Les histoires s’emmêlent. La nuit qu’il a passée à Pagan, c’est comme ça qu’elle veut se souvenir de lui. Au sommet du monde, au sommet d’un temple, à regarder le soleil se coucher, puis se lever le lendemain. Elle finit son œuf Cadbury et mordille le plastique de sa paille. Elle sent les larmes qui remontent, elle cherche un mouchoir, une main lui en tend un. Elle lève les yeux et voit M. Jeffreys, à qui elle n’a parlé qu’une seule fois.
« Allez-y, dit-il en souriant. Ce n’est pas ça qui me manque. »
Elle prend le mouchoir et s’essuie les yeux. Elle voudrait bien se moucher mais elle peut pas, pas dans son mouchoir alors qu’il est là. Il s’assied et attend. Elle va être obligée de le ramener à la maison et de le laver avant de le lui rendre.
« Ça va ? » demande-t-il.
M. Jeffreys a un sourire gentil, un air serein qui la met à l’aise. Pas d’imperfections sur sa peau, les cheveux peignés soigneusement. C’est un gentleman. C’est dans son accent et sa façon de bouger, il fait attention à ne pas la brusquer, il choisit ses mots. Ruby remarque qu’il est conscient du pouvoir des mots, qu’il fait de son mieux pour ne pas la rendre triste. Elle l’aime bien.
« J’espère que je ne vous dérange pas… » Il ne termine pas sa phrase. Elle s’essuie le nez.
« Un des patients dans mon unité est mort hier soir et j’avais appris à le connaître un peu. J’adorais sa façon de voir les choses. Je ne sais pas pourquoi mais je me sentais proche de lui. Ça n’a pas de sens, je ne l’ai connu que trois semaines. Lui, c’était le passé en quelque sorte et maintenant il est parti. Mes grands-parents sont morts quand j’étais jeune, c’est peut-être pour ça. Parfois on saute les générations, on apprécie des gens qui sont beaucoup plus vieux.
M. Jeffreys hoche la tête. Elle ne s’attend pas à ce qu’il soit intéressé, après tout il n’a jamais rencontré Ron, mais il compatit avec sincérité.
« Qu’est-ce qu’il avait ?
— Il avait du liquide dans les poumons mais il était en train de guérir. Il était désorienté quand il a été admis. Il divaguait, mais il s’est remis sur pied rapidement et il était sur le point de rentrer dans quelques jours. Il avait le cœur faible.
— Il était vieux ?
— Quatre-vingt-quatre ans. »
M. Jeffreys hoche la tête. Il est sobre et respectueux, comme s’il ne s’attendait pas à ce que quelqu’un meure pour cette seule raison, même si ça n’est pas surprenant, elle le sait et il faut qu’elle l’accepte.
« Je m’imagine bien que ce n’est pas ce que vous voulez entendre mais il a bien profité de la vie. Bien plus que la plupart des gens. Ça ne va pas vous remonter le moral maintenant mais ça vaut la peine d’y penser. Parfois quand on est âgé la mort est un salut. »
Elle sait tout ça mais ce n’était tout simplement pas son heure, elle était vraiment convaincue qu’il allait rentrer, et pourtant ce que dit M. Jeffreys est vrai, Sally et Dawn pareil, elles ont raison, c’est elle qui est stupide, qui s’attache trop alors qu’elle devrait se protéger. Il faut qu’elle aille de l’avant, la vie continue et il y a toujours du travail à faire, des tâches qui lui feront penser à autre chose jusqu’à ce qu’elle prenne conscience de la réalité et qu’elle soit capable d’accepter ce qui s’est passé.
M. Jeffreys sirote sa boisson et fait la grimace, c’est trop chaud. Il prend un air gêné, comme pour indiquer qu’il n’aurait pas dû s’asseoir, mais c’est gentil de sa part, il n’était pas obligé, ça se voit qu’il est timide, humble comme Ron.
« C’est pas une mauvaise chose d’en être triste, vous savez. Tous ceux qui travaillent ici sont des aides-soignants d’une façon ou d’une autre et on ne serait plus humains si on ne ressentait pas de la tristesse parfois. Il faut simplement évacuer tout ça. Pour les gens qui souffrent ou sont en détresse parfois la mort est un salut. Ceux qui se sentent seuls parfois appellent la mort de leurs vœux. J’ai toujours essayé de regarder le côté positif, même si je n’y crois pas vraiment moi-même. Si on arrive à contrôler la façon dont marche son esprit alors on peut créer quelque chose de positif à partir de quelque chose de négatif. Pensez aux centaines de milliers de gens qui font de leur mieux pour aider les autres. On peut remonter jusqu’en Égypte ou en Grèce antique et trouver ce même désir. On a fait des progrès énormes et on va continuer à en faire. La seule chose qu’on puisse dire avec certitude c’est que votre patient a bénéficié des meilleurs soins et du meilleur suivi possible. On n’aurait rien pu faire de plus pour lui. Si ça peut vous consoler. »
Ruby hoche la tête, sourit. C’est exactement ça qu’elle essaye de faire, prendre les choses du bon côté, elle fait de son mieux pour transformer un événement triste en une sorte de fête, on peut pas faire mieux, c’est ce que maman et elle ont essayé de faire quand papa est mort, et ce qui était dur c’est que plus elles essayaient, pire c’était, il n’a pas vécu aussi longtemps que Ron, il est mort jeune, quand elle était gosse, elle l’a à peine connu du coup, et s’asseoir près de Ron c’était comme s’asseoir près du père qu’elle n’a jamais eu, plus vieux, mais qui lui raconte quand même des histoires, ça lui a manqué ça, et elle se souvient de sa mère et elle qui pleurent, pleurent après l’office, il était tellement jeune papa, c’était pas juste, tout ça c’est arrivé trop tôt, tic-tac et puis l’horloge s’arrête.
« Je vais vous laisser. J’espère que ça ira mieux très vite. »
Elle regarde M. Jeffreys se diriger vers une autre table et s’installer avec sa tasse. Elle se sent mieux que quand elle est arrivée à la cafétéria et décide de se remettre au boulot, elle sourit à M. Jeffreys en passant, ça fait du bien de voir qu’il est triste pour elle, c’est un homme prévenant et elle repense à ce qu’il a dit et se force à voir le bon côté des choses et ne pas oublier qu’il y a beaucoup de gens bien dans le monde qui se soucient de leur semblables, qui se donnent à fond et dédient leur vie à aider les autres.
Quand il s’agit de santé, tout le monde est dans la même galère. Le Royaume-Uni investit de milliards de livres dans la santé et la recherche, et les scientifiques ne laissent pas tomber, ne s’arrêtent jamais, n’abandonnent jamais, continuent à aller de l’avant, toujours, fini le temps où on mordait un bout de cuir pendant qu’on vous coupait le bras à la scie, et on n’est plus envahis de parasites comme avant. La maladie n’est plus vue comme une punition divine, c’est ça qu’ils pensaient avant, que toute maladie était méritée, le traitement était à peine plus sophistiqué que l’astrologie, la magie et les potions, de nos jours les chirurgiens ont des bistouris électriques et des dissecteurs à ultrasons et des écarteurs de microchirurgie, plus personne ne taille les crânes avec une pierre aiguisée pour faire sortir des esprits maléfiques, pas de Grande peste ou de Peste noire, et Ruby qui essaie de s’imaginer des bubons enflés dans le cou et sous les bras, la porte de son appartement marquée d’une croix, et puis il y avait aussi la variole avec ses plaies ouvertes et ses ulcères qui se propagent le long de la trachée, cette mort suffocante qui a été éradiquée par le vaccin, la tuberculose qui attaque les poumons, celle-là elle existe toujours à l’étranger et parfois il y a des épidémies chez nous, mais ça a rien à voir avec avant, la rougeole c’est une maladie que les gosses attrapent mais qui décimait par millions avant, et il n’y a plus d’épidémies de grippe comme celle après la Première Guerre mondiale, qui a fait vingt-cinq millions de morts, n’empêche qu’il y en a toujours pour prédire qu’il y a quelque chose qui couve en Extrême-Orient, ça se prépare, une tornade qui va se propager autour de la planète, portée par le vent, et elle pense à Ron à Shanghai et Hong Kong, toutes les maladies qu’il aurait pu attraper quand il était jeune et qu’il n’y avait pas de remède, et elle chante la comptine « Ring-a-ring o’ roses » dans sa barbe, « un petit bouquet en poche », Ruby qui pense à la peste, « atchoum ! atchoum ! tout le monde tombe », et les pansements et l’eau propre ont remplacé l’huile bouillante pour nettoyer les plaies, et Ruby pense à Alexander Fleming qui découvre la pénicilline, la moisissure qui a atterri sur ses bactéries et les a tuées, et elle pense à Joseph Lister et l’antiseptique, Edward Jenner et les vaccins, Marie Curie et Antoine-Henri Becquerel et le rôle qu’ils ont joué dans la radiothérapie, une offensive contre les cellules cancéreuses, et elle pense aux scanners et aux appareils d’imagerie, quelque chose d’aussi simple qu’un rayon X qui passe au travers des muscles et des nerfs, et elle pense aux professionnels hautement spécialisés qui passent des années à devenir des experts dans leur domaine, les neurologues, les obstétriciens, les gériatres, les cardiologues, les pédiatres, ils sont tous là, l’hôpital est rempli de savoir et de bienveillance, et son moral remonte en flèche elle pense aux produits chimiques et aux technologies qui ont été mises au point au fil des années, les antibiotiques et les désinfectants, la radiothérapie, toutes ces choses qui vont de soi pour elle, elle fait un effort, pour reconnaître les bienfaits de l’eau courante et l’électricité et les toilettes, et rien que pour voir un microbe, il a fallu que quelqu’un invente le microscope, et les programmes d’immunisation, et la lutte contre la polio, le tétanos, la rougeole, et même quelque chose d’aussi rare que le déficit immunitaire combiné sévère on s’en occupe, les gosses sont mis dans une chambre stérilisée alors que dans le temps ils seraient morts sur-le-champ, et elle pourrait continuer comme ça, mais ce qui compte c’est qu’on progresse tout le temps, on gagne, et elle se sent fière, vraiment, c’est étrange mais elle plane presque.
Ruby a envie de sortir se pinter la gueule, lui rendre hommage et le pleurer, elle sent la bonne odeur des plateaux-repas, tarte à la pomme et crème anglaise, et le couloir est une énorme artère qui désaltère, globules blancs sous pression, cœur qui palpite, cœur qui pompe, pompe-à-bière, pinte, pinard, picole, et sur les murs du couloir des beaux dessins au crayon de couleur, elle s’approche de son unité et elle se force à sourire, elle ralentit le pas derrière une famille qui porte des fleurs, les pétales des roses ont une texture veloutée, des coussins de fumerie d’opium, et elle pense à des colombes blanches qui battent des ailes, des milliers de plumes qui se décomposent en particules toujours plus petites, Ruby plane, elle est bien là, encore des plateaux-repas qui arrivent, des assiettes empilées bien haut sur le chariot, Ruby a DJ Chromo dans la tête, M. Jeffreys et lui c’est pas du tout les mêmes mais ils font un peu passer le même message, des restes de nourriture et des plantes vertes bordent le petit couloir qui mène à la salle où Ron est mort, la poussière sur un rebord de fenêtre, Sally et Dawn un peu plus loin dans leurs uniformes amidonnés, des montres épinglées à la poitrine, tic-tac sans fin, des petites chaînes et de longues aiguilles, du plasma frais et un stéthoscope sur le comptoir à l’accueil, Ruby qui voit presque en relief chaque trait plein de vie du dessin au crayon rouge d’un enfant, un enfant qui a dessiné un grand voilier à côté du lit vide d’un vieux monsieur.
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