White Trash (Litt Generale) (French Edition)

John King · Chapitre 24 sur 28

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White Trash (Litt Generale) (French Edition)

M. Jeffreys se rase...

M. Jeffreys se rase. Se douche. Enfile des habits propres. Se prépare un verre. Admire les carafes dans le bar. Tant de formes. De tailles. Le cristal taillé qui réfléchit la lumière. Il sirote son cognac. S’approche et s’installe dans une chaise en face de l’infirmière James qui se détend sur le canapé. Assoupie. Elle rêve. Pas la peine de faire des chichis. Il l’appellera par son prénom à partir de maintenant. Ruby. Une pierre précieuse. Très recherchée. Il rit. Fait tourner le cognac dans sa bouche et savoure sa chaleur. Il se sent en sécurité. À l’aise dans le loft. Sa galerie privée dans l’ancienne usine qui a été superbement réaménagée pour en faire un espace pour des professionnels et des investisseurs. Son loft est le meilleur du complexe, à la fois du point de vue de la taille et de la vue de la rivière, le parquet brille sous des couches de cire. Une odeur incroyable. C’est dur d’imaginer l’usine avant l’arrivée des promoteurs. À l’abandon pendant des années. Un refuge pour junkies et prostituées. Et avant ça un enfer industriel impitoyable. Le chaos.

Le réaménagement a été l’occasion de satisfaire tous les caprices possibles et il a lui-même embauché un décorateur d’intérieur une fois que l’achat a été fait. Pour ajouter une touche personnelle. Son unique stipulation c’était les vitrines et leur positionnement. Il les a remplies de ses trophées. Éclairage subtil. Des touches artistiques qui donnent vie à sa galerie. Qui grandit sans cesse. Lentement mais sûrement. Il est clair que le loft n’a pas autant de caractère que son appartement, mais en tant que galerie il est parfait. Ruby a bien de la chance. La première personne qu’il invite à voir son exposition. Depuis qu’il a acheté le loft. Le complexe lui-même est sécurisé. Il va et vient à son gré. Voit rarement ses voisins. Situation idéale.

Ruby commence à remuer. Il lui a donné plus de sédatifs une fois arrivés mais elle va bientôt commencer à reprendre connaissance. Très doucement. Désorientée mais docile. Juste assez consciente pour comprendre ce qui se passe mais pas assez pour faire une scène. Il ne veut pas lui causer de tourment. Jonathan a bien travaillé pendant qu’elle dormait. De toute évidence, une infirmière qui s’effondre quand un vieil inconnu s’éteint est trop sensible et a grand besoin de s’endurcir. Elle est faible, tant d’esprit que de cœur. Elle pense sans doute que les gens sont foncièrement bons. Elle incarne les trois singes de la sagesse à la fois. « Ne rien dire. » Ce qui se vaut. Mais « ne rien voir » et « ne rien entendre »… C’est inacceptable. C’est un défaut qu’il faut corriger. Il est temps qu’elle grandisse. C’est une enfant dans un corps de femme. Une simplette.

Après mûre réflexion il a identifié quatre cas dont il sait qu’elle les connaissait bien, en ayant pris soin elle-même. Sur le bras du fauteuil il a disposé une bague. Un pendentif. Un dé. Et une montre. Il est prêt. À l’abri dans le loft il va pouvoir travailler sans encombres. À l’hôpital les interruptions volontaires de vie sont faites à la hâte, tandis que les visites à domiciles sont risquées. L’apanage des généralistes. Ruby est un cas hors du commun. Instinct de survie. Et pourtant d’une certaine façon ils se sont bien trouvés. Elle en apprendra long sur les quatre cas et comprendra la nature de son travail. Prendra un peu de recul. Verra qu’il est nécessaire de redistribuer les ressources. Garantir l’équité. La justice. Dieu a besoin d’aide. En raison de la faiblesse des gens. Des imbéciles comme Ruby. Sentimentaux. Des grands sensibles. Il va lui faire profiter de la damnation éternelle de chacune de ces quatre sangsues. Pour apprécier son travail.

Ce n’est que le prélude à sa propre punition, bien entendu. Comment une vulgaire infirmière ose-t-elle mettre un homme de bonne réputation en péril ? Elle est pourrie jusqu’à l’os. La potion magique ne convient pas ici, ce serait une solution puérile. Non, dans ce cas exceptionnel il utilisera le couteau de combat sanglé à son mollet pour la purification. Il va sans dire que c’est une décision purement professionnelle. Son corps sera retrouvé dans la Tamise. Une agression gratuite. Il ne pourrait pas injecter une forte dose de morphine à une jeune femme en bonne santé sans éveiller les soupçons. Une agression gratuite c’est l’idéal. La nature a priori sexuelle de l’agression enverra la meute sur une fausse piste.

Il va sans dire que son éternité à elle sera remplie d’agressions sexuelles. Un enfer qu’il a fait apparaître à de maintes occasions. La répétition est inévitable mais néanmoins efficace. Toute femme craint l’agression sexuelle. Une punition bien méritée pour une Lolita aguicheuse qui représente une menace si typiquement féminine. Douce en apparence, fatale au fond. Rusée. Sournoise. La cassette est dans le magnétoscope. Le monde réel est prêt. Davantage de preuves sur la cruauté de l’Homme envers l’Homme. En l’occurrence la Femme. Ce n’est plus qu’une question de temps. Il reprendrait bien un verre mais il doit être en pleine possession de ses moyens. Deux entailles au niveau de la gorge suffiront. Le bol est prêt. Suivi d’une agression sexuelle simulée. Rien de plus. Professionnel en toutes circonstances. Le spirituel, c’est cela qui intéresse Jonathan Jeffreys.

Quand Ruby lui semble prête à commencer il ramasse ses quatre souvenirs et s’assied près d’elle. Elle a les yeux humides. Vision floue. Elle cligne des yeux et tousse. Une petite nature. Il passe son bras droit autour de ses épaules et, de la main gauche, dépose les objets sur ses genoux. Sa blouse d’infirmière est bien pratique. Il explique à quoi servent les vitrines. Qu’elles sont commémoratives. Contiennent : souvenirs, trophées, reliques. À elle de choisir sa description. Mais ce que représentent ces souvenirs ce sont les patients qu’il a aidés pendant des années. Des cas pitoyables, un poids pour leurs proches. Sans parler de l’État. Les malades et les gens âgés qui ont fait leur temps. Le système est au bord de l’effondrement à cause du manque de réalisme. Il croit en la survie du plus fort. À l’usage parcimonieux des ressources. Il y a des décisions à prendre. Des gens qui souffrent. Jeffreys est un ange de miséricorde qui purifie la société, la débarrasse des éléments qui ne sont pas productifs. Qui fait de son mieux pour réduire les coûts. Il parle pendant environ dix minutes. Il répète les points-clés jusqu’à ce que Ruby semble comprendre. Quel intérêt de l’emmener à la galerie si elle n’en apprécie pas le sens ? Le travail qu’il accomplit depuis tant d’années. Hors de vue. Agissant dans l’ombre. Privé de reconnaissance. Il a dévoué sa vie au service public. Quelque chose que Ruby doit être à même de comprendre.

Elle doit bien aussi saisir que la qualité de la vie après la mort dont jouit une âme trépassée dépend de l’individu. Pas de règle absolue. Un homme, ou une femme, peut forger sa propre destinée s’il en a la volonté. C’est injuste bien entendu, car ceux qui ont mené de mauvaises vies peuvent atteindre la félicité éternelle alors que ce qu’ils méritent vraiment c’est la damnation éternelle. Heureusement, son travail lui permet de rééquilibrer cette injustice fondamentale. Il a le pouvoir de mener les gens vers ce qu’ils méritent, et il le fait, façonnant et ciselant leur paradis ou leur enfer personnel. Son travail est donc de nature à la fois matérielle et spirituelle. Il sourit. Développe ce sujet jusqu’à ce qu’il sente que Ruby est prête à commencer sa leçon.

La télécommande du magnétoscope est près de lui et il lance le documentaire. Pas de générique. Quatre hommes au crâne rasé traînent une fille nue dans une pièce vide. Elle pleure et fait de son mieux pour résister. Peine perdue. Elle hurle. Très fort. Il baisse le volume. Le son est tout juste audible. Il ne veut pas que les grognements des hommes et les sanglots de l’adolescente empiètent sur sa narration. Dans le fond, des ours en peluche et d’autres jouets sur les étagères de fortune. Les skinheads poussent de force la fille sur un lit. Elle est étendue cuisses ouvertes. Son vagin béant pour un caméraman professionnel contraint de travailler dans des conditions éprouvantes. En quête de vérité. Proposant un service public. Deux skinheads tiennent chacun une jambe tandis que le troisième tire les bras de la fille au-dessus de sa tête. Leurs bras sont couverts de tatouages. Le quatrième se déshabille et se met en position. Applique du lubrifiant sur son pénis en érection et s’introduit de force dans la fille. Elle est vierge et tente de fermer les jambes. Elle reçoit un coup de poing dans le visage. Elle est à demi-consciente. Comme Ruby. Qui essaie de détourner le regard. Il lui maintient la tête en position et sent la terreur déchirer tout son être, sa nature douce, alors que le violeur déchire sa victime. Il arrive à peine à regarder cette agression. Un étalage de sauvagerie qui illustre la nature bassement animale des gens. L’homme commence à s’enfoncer dans l’adolescente. Plus vite, plus brute. Jonathan Jeffreys attrape son couteau de combat. Le tient contre la veine jugulaire de Ruby. La prévient qu’il faut qu’elle garde les yeux ouverts pendant toute la durée du documentaire. Sous peine qu’il lui tranche la gorge. Il est impératif qu’elle comprenne que c’est un homme civilisé qui tente de l’aider à grandir et accepter que le monde est foncièrement mauvais. Qu’on ne peut faire confiance à personne.

La main de M. Jeffreys hésite à quelques centimètres des genoux de Ruby et il choisit la bague. C’est déplaisant mais tout à fait essentiel que Ruby voie la vérité. L’intelligence subtile et la force mentale de Jeffreys face à la frénésie physique effrénée des hordes de skinheads violeurs. Enroulées dans une bannière à la croix de Saint-Georges. Bougeant au rythme d’une musique d’esclaves. Ruby essaie de faire la mise au point sur la bague. Qui est en plastique. Suspendue à un bout de ficelle. Il l’a prise à un certain Steven Rollins il y a deux ans. Se souvient-elle de cet homme ? Il en est certain. Il lui chuchote à l’oreille. La guide vers la révélation. Il pourrait lui lécher le lobe de l’oreille s’il le voulait. Mais il ne veut pas. Oui. Elle sait. Une lueur de compréhension dans ses yeux. Suivie de perplexité. Mais il persiste. Jusqu’à ce que sa bouche fasse « oui ». Le son qui ne veut pas sortir. Ruby a de la chance de se retrouver sous l’autorité d’un homme cultivé comme Jeffreys qui s’empresse d’expliquer comment il a mis fin à la vie de Rollins, un voyou tatoué au crâne rasé, sans doute un violeur comme ces loubards à l’écran, un imbécile de macho qui ne respecte pas les femmes, les enfants, ses semblables, un voyou saoulard porté au néonazisme dans ses convictions politiques, un hooligan qui boit dans des pubs de malfrats et terrorise les honnêtes immigrants, un égocentrique suprémaciste blanc qui patrouille les rues de la ville muni d’une batte de baseball en quête d’Asiatiques sans défense à réduire en bouillie pour chien, avant d’aller se tapir dans la nuit noire. Rollins c’est une ordure nazie, qui menace la stabilité nationale, un ignare aux motivations spécieuses, le swastika masquant ses tendances purement criminelles. Qu’apporte un tel homme à une société honnête ? Il ravage tout sur son passage. Agresserait sa propre mère sans sourciller. Sa femme. Ses enfants. C’est pour le pub qu’il vit. Pour des bagarres sans motif. Cutters. Coitus anonymus. Hooliganisme. Amphétamines. Cocaïne. Lames de rasoir. Socialistes et communistes et juifs passés à tabac. Fenêtres brisées en mille morceaux. Salut de la main droite à Adolf Hitler au beau milieu de la rue. Himmler. Heydrich.

Ruby essaie de dire quelque chose mais il la fait taire. Elle est naïve. Il lui explique que quand Rollins était un en train de mourir, une coquette dose de potion magique dans le sang, il l’a envoyé dans l’Est, dans un goulag stalinien où le temps s’était arrêté, où un régime sévère rééduquait les insatisfaits comme Rollins et les mettait face à leurs torts, un régime qui n’avait que faire de savoir si l’individu vivait ou mourrait, un régime qui tondait tous les crânes pour oblitérer l’individualité. Rollins avait fait cela par choix mais au camp le choix n’existait pas, c’était un enfer de glace où une version moins civilisée de sa propre politique de tolérance zéro avait toujours été appliquée. Pas une lueur d’espoir, aucune chance de s’échapper, siècles après siècles de travail de forçat. Pour commencer, il serait baladé d’un bout à l’autre des plaines glacées de la Sibérie ; il finirait au nord, vers le cercle polaire, à deux doigts d’y passer à cause de la dysenterie attrapée en chemin et de ce cancer qui ne le lâcherait jamais, ce cancer qui rongerait son moral, et ce serait une longue descente en enfer, les camarades enterrés à côté de la voie de chemin de fer, c’est en bétaillère que ce néonazi serait emmené vers sa céleste destinée, le même traitement que son héros avait réservé aux juifs, et si par miracle il arrivait à bon port il serait forcé de travailler avec les sous-humains slaves, cette populace de parasites perfides qu’il méprisait tant, jamais il ne se débarrasserait du froid, le froid qui lui rongerait les os, et quand il briserait des pierres, creuserait pour trouver du sel, quand il verrait les autres prisonniers enterrés dans des fosses, la terre qui se remplissait d’os, il appellerait la mort de ses vœux, un soulagement qui ne viendrait jamais, des hivers rudes et des étés froids, et de temps en temps on le referait monter dans les camions et on l’enverrait dans un autre camp, baignant dans ses propres excréments, en route pour un autre enfer de glace.

Le premier violeur atteint l’orgasme et se retire de la fille traumatisée. Fait de la place pour son prochain. Qui pénètre plus facilement. M. Jeffreys replace la tête de Ruby bien en face de l’écran et remarque les larmes qui coulent sur sa joue. Laisser l’expérience Rollins faire son chemin. Il remarque le décor bon marché de la chambre de l’adolescente. Des célébrités au mur. Découpées dans des magazines. Scotchées au mur en aggloméré. Quelle vulgarité. La médiocrité indisciplinée. Images aux coins cornés. Déchirés. Encore un ours en peluche à côté du coussin à frous-frous. Une poupée en plastique déguisée en petite pute. M. Jeffreys met la bague en plastique sur l’accoudoir du canapé et tend la main vers les genoux de Ruby. Ramasse le pendentif. Sourit.

Il lève le pendentif et tourne la tête de Ruby. Le pendentif est en argent. Il l’ouvre. Elle sursaute : il sait qu’il n’aura pas besoin de lui dire à qui il a appartenu. Elle comprend parfaitement ce qui se passe maintenant. Mais il faut aussi qu’elle sache que ces Interruptions Volontaires de Vie ont un sens plus profond que simple justice rendue. Rollins était un voyou, et de plus un voyou qui coûte cher. Il coûtait beaucoup d’argent à l’hôpital. Son cancer serait revenu. M. Jeffreys en est certain. Pourquoi gâcher des ressources sur une situation sans espoir ? Pour quelqu’un qui ne contribue pas à l’intérêt général. Chaque cas est évalué d’un point de vue médical. La valeur que peut avoir le client pour la société est secondaire. L’éternité est un dénouement artistique. Jeffreys a fini de parler du nazi et explique que Pearl Hudson approchait de la fin de sa carrière et que c’était une lesbienne typique, tordue et frustrée, refusant d’assumer sa place dans la société, de se marier et d’avoir des enfants, incapable d’aimer, obsédée par l’idée de discipliner de jeunes enfants sans défense.

Pour expliquer son pouvoir, il avait raconté l’histoire de Julie Drayton à Madame Hudson. Une de ses élèves, d’ailleurs. Un drôle d’histoire. Il était dans le salon de Madame Hudson, au cours de l’une de ses visites à domicile, la maîtresse d’école était ligotée à sa chaise. La potion magique avalée, elle avait sincèrement pleuré quand il avait décrit la mort de Drayton. Cela avait fait réfléchir M. Jeffreys. Ça n’était pas très orthodoxe mais il avait décidé de changer d’avis à la dernière minute. De toute évidence elle était tordue et perverse mais voulait qu’on la perçoive comme quelqu’un de bienveillant, quelqu’un qui avait quelque chose à apporter à une société qui la rejetait secrètement. Comme Ruby, de fait. C’est pourquoi il l’avait ajoutée dans sa vision de Drayton. Hudson était devenue la méchante sorcière dans la forêt qui tourmentait la petite fille dans sa maison en ruines. Hudson faisait de son mieux pour contrôler ses sentiments pervers, tourmentée par la bataille qui se livrait en elle entre le bien et le mal. Une bataille qu’elle perdrait fatalement. Hudson était ce que l’humanité avait de plus vil, une tortionnaire d’enfants, haïe de tous, et chacun lui cracherait au visage si le Grand Inquisiteur l’attrapait. Elle serait exhibée dans les rues. Ses péchés étendus au grand jour au vu et au su de tous. Un chemin de croix pour elle qui savait bien que la sorcellerie qu’elle pratiquait était maléfique, tandis que le Grand Inquisiteur la traînerait dans les bois pour lui faire subir le supplice de la douche. La brûlerait dans un grand feu de joie, sous les yeux de la populace en délire qui la criblerait d’insultes, et puis Hudson réapparaîtrait dans la forêt et le cercle vicieux recommencerait.

Il y avait beaucoup de photos encadrées de l’homme dans le pendentif dans son salon. Un frère sans doute. Des piles de livres. Des peintures et des dessins. Des batiks. Ça sentait le chat. C’était un peu risqué de sa part de se rendre chez elle. Son visage lui était familier à cause de ses visites à la petite Julie. La pauvre fille se laissait mener hors du droit chemin par une vieille sorcière perverse. Il s’était renseigné. Il sentait le côté poétique de sa nature prendre le dessus. Hudson lui rappelait une maîtresse qu’il détestait quand il était enfant. Rester professionnel avant tout. Ruby comprend. Rien de personnel. Il sépare le travail et le plaisir. Pas qu’il ait pris du plaisir à la mort de cette femme. Elle n’avait pas une vie digne de ce nom, enseignait dans une pitoyable petite école primaire, était seule et n’avait pas de centres d’intérêt, elle était froide et aigrie, un pitoyable pléonasme de femme. Ça n’avait pas été trop difficile d’exiler cette horrible femme dans la forêt et puis de la soulever et la porter jusqu’en haut des escaliers. La laisser tomber pour qu’elle se torde le cou. Il s’en était assuré. Mort accidentelle d’une femme affaiblie et prise de vertiges après un séjour à l’hôpital. Un vrai bijou, cette Pearl. Comme Ruby, en fait. Deux bijoux ensemble. Il rit. Deux sorcières qui faisaient semblant de dévouer leur vies aux autres pour masquer ce qu’elles complotaient. Est-ce qu’elles croyaient vraiment l’abuser avec leur simulacre d’humilité ? Leur pieux dévouement à autrui ? Il se demandait si elles se vouaient au culte du diable ensemble. La vieille faisant jouir la jeune avec un sex toy. Maîtresses et infirmières. Prostituées du secteur publique. Agitatrices. Qui quémandaient l’aumône publique.

M. Jeffreys guide à nouveau la tête de Ruby en direction de la télévision. Pour qu’elle suive la progression du documentaire. Le deuxième violeur est en train de finir dans une violente tirade d’obscénités. Rollins a bien mérité ce qu’il a eu. Hudson représentait un danger pour les enfants. La victime du viol est à nouveau consciente de ce qui lui arrive. Résiste. On la frappe à nouveau. On sort un couteau et on le met contre sa gorge. Le troisième homme avance et pénètre toute la profondeur de sa dépravation. L’ardeur de ces hommes est telle qu’ils n’utilisent pas de préservatifs. Les masses sont irresponsables jusque dans le sexe. Violents plutôt que tendres. Le SIDA est une coûteuse épidémie. Il pose le pendentif en argent à côté de la bague en plastique. Il tend la main et ramasse le dé. Fait à la main. Du bois bon marché, des bavures bleues en guise de petits points. Le dé n’est même pas carré. Un jouet d’enfance, peut-être. Il force Ruby à se détourner du documentaire. Elle semble captivée, le visage baigné de larmes de joie.

Se souvient-elle d’un certain Daniel Rafferty à tout hasard ? Elle essaie de hocher la tête mais n’y arrive pas. Elle a de la bave au bout des lèvres. Son visage est trempé. C’est dégoûtant. Rafferty était un horrible spécimen. Un jeune homme débauché. Jeffreys n’a pourtant rien contre les homosexuels, pas du tout, beaucoup de gens cultivés et puissants sont homosexuels et se comportent avec dignité. Ce qu’il trouve répugnant ce sont les gens comme Rafferty, qui se laissent infecter par le VIH et puis s’attendent à ce que l’État règle la facture. Avec sa queue de cheval et son attitude désinvolte dans l’unité, il se prenait certainement pour un bohémien. Un artiste rebelle. Bon. C’est impossible dans la ville où il vivait. Il n’était qu’un crétin parmi d’autres dans une ville comme une autre. Pas un rebelle de Notting Hill. Même pas assez intelligent pour avoir des rapports sexuels protégés. Il touchait des aides. Se traînait, perdu, dans les rues sinistres. Une existence dépourvue de sens. Béton froid et dépression. Le pauvre. Il appelait à l’aide, en quête d’une main tendue et Jeffreys n’a pas eu d’autre choix que de lui rendre ce service. Passage fortuit une nuit alors que le lit à côté de Rafferty était vide et qu’il avait libre accès au jeune déviant. Qui s’était certainement fait prendre par derrière dans des toilettes publiques. Par toute une série d’homos refoulés. Trop peur d’avouer leurs tendances dans un environnement vicieux. C’est une des choses qu’il déteste. L’intolérance des white trash qu’on loge dans des maisons mitoyennes, qu’on installe dans des appartements et qui s’attendent à un traitement de faveur de la part de l’État.

L’enfer de Rafferty c’était de rester où il était et d’être forcé d’aller travailler. Des horaires longs, la monotonie, la répétition des tâches. Entourés de mâles machos. Les skinheads violeurs et les hooligans de football. Les junkies et les fornicateurs. Rafferty devrait boire des verres avec ces hommes sept jours sur sept. Les éternelles bières, frites et burgers. Aucune magie dans sa vie, aucune finesse bohémienne. Contraint de refouler ses préférences sexuelles, de vivre dans la crainte que sa séropositivité soit découverte. Si cela venait à se savoir, on l’agresserait dans la rue. On le harcèlerait au travail. On briserait ses fenêtres avec des briques. Un tourment intolérable mais il n’aurait nulle part où se cacher. Il savait que les gens autour de lui se retourneraient contre lui. Rafferty serait persécuté au nom de la menace qu’il était censé représenter pour leur sécurité. Des ignorants. Rafferty le savait. M. Jeffreys s’est penché en avant. Rafferty n’était pas rasé. Il s’était éteint de la même façon qu’on l’aurait envoyé au pub du coin. Sans cérémonie aucune. Pas de décor raffiné. Simplement des hordes de hooligans. Des joueurs de billards. Des gens qui regardent la télévision. La médiocrité dans toute sa gloire peroxydée.

Ruby rit. Hystérique, peut-être. Mais M. Jeffreys ne pense pas que ça soit le cas. À croire qu’elle se moque de lui. Comme si elle savait quelque chose que lui ne savait pas. Non. C’est le début de l’hystérie et il fallait s’y attendre. Elle a mérité ce qui lui arrive. C’est elle qui a ramassé la montre gousset du vieil homme dans le couloir de l’hôpital et a tourmenté M. Jeffreys avec son savoir caché. Mais le meilleur est à venir. Le vieil homme et sa montre. M. Jeffreys est impatient. Il avance. Il tourne la tête de Ruby vers l’écran. Il croit voir de la colère dans ses yeux. Elle est vraiment mauvaise. Le grognement des baffles, en sourdine. La foule nue. Il pose le dé sur l’accoudoir du fauteuil. Enfin, il soulève la montre de M. Dawes. Peut-être que c’était le papa-gâteau de Ruby. Est-ce qu’elle avait des relations sexuelles avec ce fossile ? Le dernier skinhead grimpe la fille pendant que les autres urinent sur son torse. Elle respire mais elle est morte. Des hommes ordinaires ont détruit une fille ordinaire. L’homme du peuple ne vaut pas mieux qu’un chien. Il sourit. Attend que le documentaire atteigne son paroxysme. Le quatrième violeur se glisse dans une plaie béante. Il va et vient de plus en plus vite, la fille sous lui. Brisée. Et pendant ce temps son cerveau rumine. Comme Ruby. Sans doute en train de chercher un moyen de s’échapper. Tout en cherchant à lui faire croire le contraire.

Il lèche l’oreille de Ruby, elle a un léger mouvement de recul. Il lui raconte qu’il s’est penché tout près de son cher M. Dawes et lui a mis les yeux en face des trous. Les faits : il était vieux et seul et malaimé et M. Jeffreys était là pour l’aider à quitter son enveloppe charnelle. Bien entendu comme c’était le jour du jugement dernier, il y avait un prix à payer. Ça n’était que justice. Quand on y pensait. Et alors si le vieux avait peur de l’océan ? Quelqu’un de l’équipe de nuit le lui avait dit. Eh bien. Le vieux loup de mer avait causé tellement de problèmes avec ses activités syndicales que ça n’était qu’un juste retour des choses qu’il soit jeté à la mer. Loin de sa terre natale. Après avoir participé à la mise à sac du pays par toutes ces années d’actions haineuses. Les grèves sans motif et sans but qui mettaient à mal le sens même de la démocratie. Les hommes comme Dawes détruisent la volonté du peuple. Remettent en cause le système paternaliste qui gouvernait autrefois le monde et prenait soin de ses sujets. Sans l’interférence des syndicats le service de santé aurait été privatisé depuis le temps. Combien de jours ouvrés ont été perdus par la faute de l’arrogance communiste ? Ces hommes-là haïssaient le peuple. Tyrannisaient et manipulaient le peuple en exploitant son ignorance. Refusaient de respecter leurs supérieurs hiérarchiques, des hommes qui avaient une éducation et avaient construit un système qui fonctionnait. Il serait impossible de quantifier le mal que M. Dawes et ses semblables infligeaient à la société. Des milliers de clones lâches, affublés de bérets. Des pichets de bière brune. Frites et cornichons. Pas une seule pensée originale dans tout le lot. Pas la moindre expérience de la vie en dehors de l’usine.

Dawes s’était tourné vers Jeffreys et lui avait dit d’aller se faire foutre. Jeffreys avait été choqué. Un tel langage était vraiment obscène dans la bouche d’un vieil homme. Il avait passé l’âge. Peut-être que le dosage n’était pas assez fort. Jeffreys avait sorti un mouchoir de sa poche et, en se penchant sur le vieil homme mourant, le lui avait enfoncé dans la bouche. En étirant bien la mâchoire. Son client avait résisté. Faisant de son mieux pour serrer la mâchoire. Mais Jonathan était bien plus fort. Il y avait eu un bruit sec et une dent était tombée sur le torse de l’homme. Une surprise, cette dent, car Jeffreys imaginait qu’il portait un dentier. Il avait ramassé la dent et l’avait tenue entre son pouce et son médium. Elle était plutôt bien conservée. Il avait songé à la prendre pour sa collection mais il avait vu la montre et l’avait prise à la place. Il avait remis la dent cassée dans la bouche de Dawes. Les jurons lui déplaisaient. On ne se comportait pas ainsi avec un spécialiste qui était là pour vous aider. Il avait continué à parler, avait observé toute étincelle de vie quitter Dawes. L’homme avait pénétré le tombeau que Jeffreys avait si habilement bâti pour lui. Il était coincé dans la coque d’un navire qui coulait et venait se reposer au fond de l’océan. Trop profond pour une quelconque tentative de sauvetage. Un monde d’obscurité qui manquait d’oxygène. Ses compagnons matelots morts. Pourrissant autour de lui. Dawes oublié. La claustrophobie le prenant à la gorge tandis que l’océan broyait le navire grinçant. Chaque seconde pourrait être sa dernière seconde. Il attend que la coque craque et que la mer envahisse le navire. La main de M. Jeffreys sur le poignet de Dawes. Les doigts fins de l’homme plus jeune encerclant les os mûrs. L’ongle limé de son pouce appuyant sur la pointe de son index. Il avait augmenté la pression sur le vieil os cassant. S’il voulait il aurait pu lui rompre l’os. Mais ce n’était pas un sadique. Vile cruauté physique. Répugnante violence. Il aidait un communiste, un athée, un bolchévique qui se prosternait devant Vladimir Lénine. Trotski. Staline.

M. Jeffreys se tourne vers le documentaire et s’aperçoit que le dernier skinhead a presque fini son acte de profanation. La fille n’est plus capable de lutter. Semble-t-il. Elle atteint un nouveau plateau de peur quand elle aperçoit quelque chose que le spectateur ne voit pas. Il a déjà vu le documentaire et sait qu’il y a un chien qui attend dans les coulisses. La dégradation ultime dans un atroce déploiement de cruauté. Ne reste-t-il rien de sacré pour ces hommes-là ? Il fait glisser ses doigts sur la lame du couteau pendant que le quatrième homme termine dans un rugissement barbare. Se retire. Quelle sorte de sous-homme se comporte comme cela ? Ce n’est pas agréable à visionner, mais tout à fait nécessaire. Pour comprendre ce qui se passe derrière les portes fermées de ces maisons en rang d’oignon, toutes identiques, devant lesquelles il passe en allant à l’hôpital. Ces rues où Ruby habite. Il est temps que Ruby accepte la vérité au sujet de ses patients. Qu’elle enterre ses visions enfantines. Qu’elle comprenne qu’il n’y a rien de bon dans les gens qu’elle semble aimer. Steve Rollins le néonazi. Pearl Hudson la sorcière lesbienne. Daniel Rafferty le déviant. Ron Dawes le communiste. Tout ce qui lui est cher est pourri jusqu’à la moelle.

Il partage le dégoût de Ruby pour le viol brutal et il sait que le chien va la faire basculer dans la folie. Ruby est faible et il l’aide à devenir forte. C’est plus honnête comme ça. C’est comme cela qu’il faut procéder aux Interruptions Volontaires de Vie. La même tension dramatique qu’au tribunal. Une tension théâtralement poussée à son comble. Le seul ingrédient qui manque c’est un public reconnaissant. Mais Ruby est un excellent spécimen au niveau physique. Simple. Et pourtant consciente du monde qui l’entoure. Ce n’est pas une coquille flétrie accablée d’un esprit fonctionnant à peine.

Il ajuste le volume afin que le documentaire soit facilement intelligible. Il se met face à Ruby et se prépare à interrompre volontairement sa vie. Il attend l’aboiement du berger allemand. Grognement de la bête dans les haut-parleurs, puis elle apparaît à l’écran. Babines dégoulinantes de bave. Incertaine. Se met en position. La fille dans le documentaire trouve soudainement la force de résister, mais ils la maintiennent en place et elle n’a aucune chance. Elle sera vite abaissée encore plus. Perversion ultime, terrible d’en être témoin. Il voit la panique dans les yeux de Ruby quand le chien s’avance. La fille et le chien qui tentent de s’échapper.

Il s’approche. Il va laisser Ruby voir une partie de l’acte et puis lui tranchera la gorge d’un coup net. Il la tiendra pendant qu’elle perdra tout son sang. Elle emportera ce souvenir avec elle pour toute l’éternité. Il ausculte son âme tourmentée. Comprend son chagrin. Lève le couteau mais il ressent une explosion de douleur dans le nez et sa vue est brouillée par un vicieux coup de tête. La douleur lui transperce le crâne, il est sûr que cette salope lui a cassé le nez. Il se lève et essaie de reprendre contrôle mais l’infirmière lui donne un coup de pied à l’entre-jambe, il se plie en deux, et un deuxième coup de pied l’envoie valser sur le canapé. Il a la nausée et vomit. Il ne bouge pas pendant quelques minutes et attend que la douleur s’amoindrisse.

L’infirmière James a utilisé toute son énergie. Il le sait. Mais il est fatigué. À bout. Il n’entend rien. Il s’agrippe la poitrine, sans savoir pourquoi. Remarque que le canapé a de petites tâches de sang. C’est inacceptable. Il est pris d’indignation pour cette agression de la part de l’infirmière. Elle payera cette impudence. La douleur devrait diminuer mais ce n’est pas le cas. Il se sent faible. Le tissu commence à être imbibé de sang. Il essaie de se redresser et finir son travail mais il constate avec surprise que son corps ne répond pas. Il lutte pendant une minute puis se laisse retomber. Se rend compte que le couteau est enfoncé dans son torse. Non loin du cœur.

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