White Trash (Litt Generale) (French Edition)
M. Jeffreys regarde sa montre...
M. Jeffreys regarde sa montre et repousse le dossier qu’il était en train d’étudier. Il ouvre un tiroir fermé à clef et sort sa boîte spéciale, passe ses doigts sur le teck. Il frotte une petite tâche. La marque ne veut pas s’effacer, il se mouille le pouce et appuie plus fort, il utilise son mouchoir pour polir le bois. Une fois que c’est impeccable, il place la boîte sur le bureau, bien dans l’alignement. C’est un cadeau de son père, un objet d’époque, et même si c’est un détail qui a toute son importance, M. Jeffreys aime la boîte plus encore pour ce qu’elle contient.
Il ouvre le couvercle et admire la façon dont la lumière accroche le réservoir de la seringue qui est à l’intérieur, un instrument classique d’une autre époque. Une seringue qui repose dans son lit de velours. Cela lui plaît que la seringue soit comme faite sur mesure pour sa main, qu’elle devienne une extension de son corps. À côté, les seringues en plastique sont des jouets. Bon marché et jetables, adaptés à l’époque. Les valeurs sont en chute, et c’est à lui de défendre les valeurs traditionnelles. Cette seringue rappelle une époque où l’ordre social était rigide, la médecine un domaine d’expérimentations audacieuses plutôt qu’un dû envers les humains.
Il sort l’instrument de sa boîte et l’emballe dans une peau de chamois neuve qu’il a achetée à l’un des voituriers qui nettoie son véhicule. Le magasin est bien situé par rapport à son hôtel et se spécialise en automobiles prestigieuses. C’est un drôle de commerce géré par un Sikh qui emploie beaucoup de jeunes skinheads en bleu de travail. La peau de chamois avait attiré son regard ; il entreprend maintenant de l’enrouler dans un cordon, coupé sur mesure. Il glisse le paquet dans la poche gauche de son manteau, dont l’épaisseur le protège de la seringue, qu’il a bien sûr orientée vers l’extérieur. Il sort un flacon de la boîte. Le glisse dans sa poche droite. Il replace l’écrin dans son tiroir et le verrouille, attrape son porte-documents puis quitte le bureau, s’assure que la porte est bien fermée. Il fait de son mieux pour rester calme mais ne peut pas s’empêcher de se sentir excité. Il s’arrête et compte jusqu’à vingt avant de continuer.
Tandis qu’il se dirige vers sa destination, M. Jeffreys parvient à trouver un rythme apaisant. Le mouvement de ses pieds est fluide, et sa respiration est constante. Dans les prochaines minutes c’est le côté pratique de son travail qui se mettra en branle, la raison même de sa présence dans l’hôpital. C’est aussi l’acte qui donne à sa vie son sens profond. C’est sa chance de vraiment servir la communauté et faire une différence ; or comme il est lucide et d’une honnêteté à toute épreuve il est pleinement conscient des instincts primitifs qui se cachent à l’intérieur de chaque homme, même des individus éduqués et sensibles comme lui. Il est passé expert dans le contrôle de ses émotions, mais même après toutes ces années une certaine exaltation demeure. C’est un numéro d’équilibriste. Cette énergie doit être canalisée et dans le bon sens, la fin justifiant les moyens. Le professionnalisme est de rigueur et il est fier de la façon dont il s’acquitte de la tâche la plus cruciale de son travail. Pas de marge d’erreur possible. Son succès il l’a mérité et si jamais il devait échouer il serait pareillement responsable.
Comme toujours les murs du couloir sont vides et sans âme. Parfois il remarque des monceaux de notes officielles, des posters et des prospectus, puis des dessins et des peintures, rien qui vaille le détour. Ces feuillets se fondent dans le plâtre comme les fenêtres des maisons des alentours sont coulées dans le béton. Le trajet qu’il choisit d’effectuer par les petites routes avant de se rendre au travail souligne à chaque fois l’importance de la tâche qu’il accomplit : les rues de la ville qu’il observe sont le reflet des couloirs de l’hôpital. On a laissé trop de choses pourrir sur pied et se délabrer, des décisions ont été sciemment ignorées parce qu’elles étaient trop difficiles à appliquer ou qu’elles demandaient un minimum d’effort. Trop de gens pontifient, repoussent l’inévitable. Des choix s’imposent et il faut entreprendre une action décisive, peu importe si ces décisions sont difficiles et ont le goût du regret. M. Jeffreys est un réaliste et il y croit de tout son cœur. N’aurait pas été capable de continuer sans cela.
M. Jeffreys remarque une tache sur le bout de sa chaussure qui semble être de la peinture. Malgré l’importance de sa tâche il ne peut pas s’empêcher de se pencher pour inspecter la tache. En effet c’est de la peinture. Il frotte la marque et la tache disparaît presque entièrement mais il en reste un peu. On dirait une sorte de mélange de peinture et de plâtre. Il en a sur les doigts maintenant. Il y a des toilettes pas loin et il décide de faire un crochet. Il a le temps. Il entre dans le W.-C. et mouille une serviette en papier pour frotter la tache. La tache finit par partir. L’odeur des toilettes le frappe alors qu’il se lave les mains. Le savon liquide est dans un distributeur sur lequel il faut appuyer pour qu’il sorte. L’idée des microbes sur ce poussoir perturbe M. Jeffreys. Il remplit sa paume de savon liquide, s’assure que ses mains sont propres et les sèche avec des serviettes, plutôt que le sèche-mains automatique, afin de ne pas se salir en appuyant sur le bouton. Il imagine la pièce qui fourmille de microbes et de maladies. Pourquoi ces gens-là ne peuvent-ils pas vivre comme lui ? L’odeur dans les W.-C. est immonde et il n’ose pas regarder à l’intérieur. C’est une honte. Ce n’est pas bien compliqué d’astiquer un foutu W.-C. une fois par jour. Il sait qu’il se laisse distraire. Il inspire profondément et quitte les toilettes, continue son chemin, ses chaussures de nouveau impeccables. Il se sent vite à l’aise. Il tourne à droite après l’unité de pathologie, puis à gauche, il a repris son rythme de croisière. Le temps joue en sa faveur et il se sent confiant. Il ne se serait pas arrêté autrement.
L’unité est calme quand M. Jeffreys arrive. Silencieuse, hormis le ventilateur qui brasse de l’air. Il savoure ce moment. Le calme avant la tempête, sauf qu’il n’y aura pas de tempête. Rien de si déplaisant. Il perçoit un lointain ronflement : un homme qui rêve de beauté et d’innocence et sans doute de gagner à la loterie. Cette pensée le fait sourire. Il souhaite bonne chance au joueur. Le bruit du ventilateur augmente d’un cran. Il est dans l’antre de la bête. En plein cœur. Évaluation de la situation : quelques secondes, pas plus, puis il s’avance vers le foyer de son activité, qui n’est qu’à quelques mètres. Il balaie du regard les quatre hommes qui dorment. Deux sont sous somnifères et au troisième on a administré une forte dose de calmants. Le quatrième homme, celui qui est le plus près de la sortie par laquelle M. Jeffreys est apparu, est gravement malade. Chaque client est évalué en fonction des patients les plus proches de lui, de la santé des patients environnants, et du fait qu’ils seront ou non conscients. La place qu’occupe son client lui-même est également vitale. Cette section-ci est au fond d’une unité séparée en deux.
Le monde est en paix. L’infirmière de nuit, une fille par ailleurs sympathique, est hors de vue à l’avant de l’aile. Il lui a parlé à de maintes reprises et ils s’entendent bien. Il y a là du respect mutuel qui lui donne du baume au cœur. Si elle change sa routine elle se demandera ce qu’il fait là, mais on ne saurait lui reprocher un manque de prévoyance. Clipboard à portée de main, explication au point. Si l’on ne peut plus faire confiance à un collègue, à un professionnel, à qui peut-on faire confiance ? Il est à l’abri mais ce n’est pas pour autant qu’il se repose sur ses lauriers. Elle quitte rarement son bureau mais une infime possibilité demeure. Il jette un œil pour vérifier qu’elle est bien à sa place, il distingue tout juste une épaule. Le moment de réel danger ne dure que quelques secondes. Tant qu’il n’est pas repéré seringue à la main il est au-dessus de tout soupçon. L’injection elle-même est un moment de tension mais il a du métier. Il opère avec rapidité et douceur.
M. Jeffreys vit dans une culture civilisée qui n’a pas encore pleinement adopté l’idéal du vrai capitalisme, c’est donc vers les États-Unis qu’il se tourne pour l’orienter. Il va sans dire qu’il croit en la médecine privée, mais il entend bien que la transition du vieux système étatique prendra du temps. Les idéaux mal placés sont en cause et la tradition pèse lourd. Les Américains se sont défait de ce sentimentalisme et sont à même de prendre des décisions courageuses. Qui trime est récompensé, le paresseux ne l’est pas. Quant au crime, il est sévèrement puni. Une politique de tolérance zéro a été adoptée contre les éléments sans foi ni loi et il soutient de tout cœur la peine de mort pour les assassins les plus dépravés et les violeurs. Dès lors qu’elle est pratiquée dans des conditions optimales, car il y a là une garantie de dignité dans la mort, même pour les hommes les plus cruels. Pendre est un acte sauvage, la chaise électrique est un acte barbare, mais la mort par injection létale soulage la conscience de tous les hommes et les femmes bien pensants. C’est un compromis et une sorte de consensus.
Il coupe court à cet enchaînement d’idées. Son travail n’est pas comparable à celui des forces de l’ordre. C’est à lui d’aider les innocents plutôt que de punir les méchants. Il opère dans une arène complètement différente, mettant fin à des vies qui réclament d’être avortées. Il est l’ange de miséricorde qui soulage l’agonie de la vieillesse et des maladies en phase terminale. Ses patients sont des clients et il propose un service. L’État et l’individu sont en parfaite harmonie, bien que ce service soit secret. Aucune violence, et pas de regrets de la part de ses clients. Jeffreys est aide-soignant et se dévoue pour faire fonctionner le service de santé pour tous les intéressés.
M. Jeffreys se glisse près de M. Webster. Il tire le rideau juste ce qu’il faut pour le dissimuler aux autres patients dans l’unité, ses muscles sont tendus et son esprit est alerte. Webster remue, le visage émacié par le cancer et les cheveux rasés sous son masque à oxygène. Son apparence physique l’assimile aux voyous qui peuplent les urgences, mais sa coupe de cheveux est en réalité due au traitement. Une IVV, une interruption volontaire de vie comme celle-ci en milieu hospitalier, est une cause méritante, et pourtant cela reste une opération dangereuse. Retenue et imagination sont de rigueur pour en garantir le succès. Impossible de s’attendre à ce que l’État soutienne M. Jeffreys s’il est découvert. Il le comprend parfaitement. Pendant quelques secondes il voit en Webster le voyou à la chemise YSL, le petit bouledogue, l’homme qui l’a attaqué à Soho il y a des années de cela, une suite de chauffeurs de taxi et tous les hooligans à qui il a eu affaire – à regret – au cours de sa vie. Il entrevoit le squelette qui l’a insulté. Mais s’il porte assistance à Webster, c’est pour d’autres raisons, pour le libérer de cette maladie qui le tue à feu doux alors qu’il n’y est pour rien.
M. Jeffreys sort sa seringue et plonge l’aiguille sous-cutanée dans le flacon. Il retire le piston et remplit le réservoir. Il soulève le bras de l’homme et trouve la veine. Lui injecte le liquide purificateur. M. Jeffreys retire l’aiguille et remballe son instrument d’époque dans la peau de chamois. Il ne prend pas la peine d’attacher le lien. Il fourre le paquet dans sa poche et se détend. Il ne s’est pas compromis. La potion magique circule dans les veines de M. Webster, le cœur qui participe activement à sa mise à mort. Le pauvre homme sera bientôt en paix. M. Jeffreys ressent une fierté toute professionnelle, ainsi qu’une myriade d’autres émotions. Il a aidé un autre être humain à s’échapper d’une situation sans issue.
Si on devait l’interroger maintenant, M. Jeffreys dirait qu’il avait entendu un patient crier et qu’il s’était précipité pour lui prêter secours. Il ne s’est jamais retrouvé dans cette situation mais il est confiant, il ne sera pas découvert. Il est absurde de devoir se préoccuper de telles choses mais la situation telle qu’elle est actuellement le requiert. Les yeux de Webster s’ouvrent et M. Jeffreys s’avance pour réconforter le mourant.
Il met quelques secondes à se souvenir où il est et tout de suite M. Jeffreys le rassure : tout va bien. Les expressions se succèdent sur le visage de son patient, on y lit de l’incertitude, peut-être même de la crainte. M. Jeffreys se penche en avant et parle tout bas dans l’oreille de Webster, le guide dans la direction voulue. Une présentation éloquente ne tombe jamais dans l’oreille d’un sourd, que le destinataire soit ou non conscient. Même chez une victime du coma, ses mots prennent racine. Du moins il l’espère. Il prend la main de Webster dans la sienne. Il le guide vers l’expérience qu’est la mort.
Tandis que ses clients s’éteignent sereinement, M. Jeffreys participe à la création de l’éternité dans laquelle l’âme errante trouvera le repos. Il a la conviction que l’Homme forge son propre paradis ou son enfer sur Terre, et de même la vie après la mort peut aussi être créée. Il ne fait que prêter main-forte. Webster fait de son mieux pour se relever dans son lit mais il est très faible. M. Jeffreys reste auprès de lui tandis qu’il pénètre le royaume éternel, les larmes lui montent aux yeux en accompagnant cet homme triste et malade dans ses dernières secondes, il parle avec douceur, il sent la cire dans l’oreille du patient et persiste malgré l’odeur infecte, tout entier dévoué à sa tâche. Il sait que la vie du patient est lourde de douleur et de malheur et il fait corps avec cet homme mourant.
Très vite, le cœur de Webster s’arrête de battre et il n’est plus. M. Jeffreys reste un petit moment avec l’homme mort qu’il a aidé, il arrange avec douceur sa tête sur l’oreiller. Il ferme les yeux qui sont ouverts. Il touche un instant le front et s’apprête à partir. La mort est aussi importante que la naissance et c’est un privilège pour lui que d’être présent. C’est pesant pour M. Jeffreys, un poids qui l’afflige au plus profond de son être, et pourtant il est conscient de la valeur de son travail et il est obligé de se constituer une carapace contre la tristesse qui va de pair avec ses fonctions. Un verdict s’imposait, il a rendu l’arrêt, puis l’a exécuté. Il ne regrette rien. Webster lui est reconnaissant pour son aide. Jeffreys le sait pertinemment.
Il regarde dans le casier près du lit de Webster et finit par prendre un paquet de bonbons à la menthe parmi le reste des débris. Il empoche le paquet, se lève, fait le tour du lit, remet le rideau comme il l’a trouvé. Il vérifie les formes endormies des autres patients et constate qu’aucun d’entre eux n’a bougé. Il jette un œil dans le couloir et s’assure qu’il est vide, se dirige d’un pas pressé vers la sortie de secours par laquelle il est entré et traverse un petit square de briques et d’herbe. En quelques secondes il est dans les couloirs qu’il connaît si bien. Il est en sécurité et décide de prendre le chemin le plus long pour retourner à son bureau. L’adrénaline monte et il lui faut faire de l’exercice pour se calmer. Il sait que cette sensation passera vite mais le mouvement aide. Bien qu’il soit toujours capable de maintenir une apparence extérieure détendue, tout son être est comme électrifié. En cet instant le bureau est trop étriqué pour lui.
Alors il marche, M. Jeffreys. Il pourrait marcher pendant des heures s’il le voulait, sans aller nulle part. Pendant qu’il se promène il balance les bras et décrit des mouvements circulaires avec le cou. Il s’autorise enfin à sortir les bonbons à la menthe de sa poche et en met un dans la bouche. Les bonbons sont saupoudrés de quelque chose et ont un goût atroce. C’est un bien triste souvenir mais il l’ajoutera tout de même à sa collection. Les objets sont un caprice, une habitude qui a commencé des années plus tôt par l’ongle d’une jeune fille qu’il avait trouvée sous le porche d’un magasin. Personne ne connaît la signification des objets qu’il collectionne et il est le seul à les avoir vus tous réunis. Parfois il regrette de ne pas pouvoir partager son secret. Parler à quelqu’un de ses bonnes œuvres, de la souffrance des personnes qu’il a aidé à libérer.
Même s’ils témoignent d’une tendance au sentimentalisme, ces objets ont une fonction pratique. Ils servent à lui rappeler le bien qu’il a fait et le motivent quand le poids de la responsabilité entraîne une baisse de moral. Bien sûr il y a une forme d’échec intrinsèque à ces objets, mais il les collectionne malgré tout. Cela dit, il ne les garde pas dans son appartement. Il a investi dans un local réhabilité en loft au sud de la Tamise, une usine à bougies désaffectée avec vue sur la rivière, et c’est là qu’il entrepose ses souvenirs. Des grilles et des vigiles protègent les lieux de la population du coin et il voit presque son appartement sur la rive nord depuis son loft. C’est devenu tout un musée, une sorte de galerie. Il expose ces objets dans des vitrines par respect pour les âmes des disparus.
C’est une collection sans intérêt si l’on s’en tient aux objets eux-mêmes, qui sont banals, mais le fait qu’ils ont marqué chaque disparition leur confère leur valeur. Ils ont un caractère personnel en relation avec le travail qu’il a abattu, plutôt qu’avec ses clients. Des bijoux. Des vêtements. Des brosses à dents. Des lunettes. Même une fine mèche de cheveux. Ils représentent des gestes de clémence, ses sacrifices à lui. Parfois il est difficile de trouver un souvenir, d’où la mèche de cheveux, quoi qu’il en soit les objets sont un exutoire pour Jeffreys qui est si imaginatif. La purification en elle-même est simple. Une injection à l’hôpital. Une injection, un accident ou une asphyxie à domicile. Mais ce sont des tâches répétitives et pour garder l’esprit vif il lui faut pouvoir exercer ses capacités mentales. Un intellectuel a besoin de stimulation.
M. Jeffreys déteste le goût du bonbon à la menthe dans sa bouche, il l’emballe dans son mouchoir qu’il met dans sa poche en attendant de trouver une poubelle. Trouver une poubelle devient vite un besoin impérieux. Il sort le bonbon de sa poche et le garde dans la main. Il ne veut pas que ça coule dans sa poche et que ça salisse sa seringue. Il l’aime cette seringue. Elle détient un tel pouvoir et c’est un instrument de qualité, qui convient à un acte d’une telle profondeur. Il s’arrête pour réfléchir. Il y a une poubelle près du service de radiologie. Il y arrive sans tarder et se débarrasse du bonbon. Il se sent tout de suite mieux. Il prend le tournant et passe devant la chapelle. La porte est ouverte et sur un coup de tête il s’arrête et jette un œil à l’intérieur.
La chapelle est vide, ce qui n’est pas surprenant vu l’heure. Il y voit souvent des gens pendant la journée, assis sur des chaises en plastique, la tête dans les mains, les yeux baissés, rivés sur le tapis. Il y en a qui restent assis, le regard vide, fixé sur la reproduction du Christ cloué sur sa croix. La chapelle n’est rien de plus qu’une pièce excessivement éclairée contenant une vingtaine de chaises. Il y a un petit autel surmonté d’une croix. Pas de bancs d’église en chêne. Aucune d’atmosphère. La chapelle ressemble à une cafétéria, une pièce stérile, fonctionnelle. Il est évident que Jeffreys ne s’en plaint pas, ça n’est qu’une observation. Il n’est pas prêt de recommander que l’hôpital gâche des fonds pour repenser le décor de la chapelle. Ceux qui s’y assoient n’apprécieraient pas.
Malgré tout cela, M. Jeffreys entre et s’assied. La chaise est si peu solide qu’il a l’impression qu’elle va céder sous son poids. Pourtant on ne peut pas dire qu’il soit lourd. Il n’ose pas imaginer ce qui se passe quand un des gros bonshommes ou des grosses bonnes femmes qu’il voit déambuler dans l’hôpital s’arrête ici se reposer. Comme ils souffrent, ces pauvres imbéciles, assis face à un Christ en plastique dont la peinture s’effrite autour des mollets. Les épines sur la tête du Christ sont grossièrement peintes, le sang qui coule sur son visage est plutôt rosé que rouge : de petites tâches rouge coagulées par endroits, la couleur toute délavée à d’autres.
Il plonge son regard dans celui de la poupée en plastique et n’y voit qu’échec et résignation. L’autel est fait de bois bon marché, tel qu’on en trouve dans ces affreux magasins de bricolage. Il hait la vulgarité de cette chapelle. Quand il va à l’église, chose rare, c’est à Westminster Abbey qu’il se rend, à pied. La puissance de cet endroit l’enchante. Il visite la crypte et se tient près des immortels de la société britannique. Elle est là, la valeur de la religion. Le pouvoir, dans le vrai sens du terme, prend tout son sens. Quand il sort de Westminster Abbey il s’arrête pour admirer le Parlement, le berceau de la démocratie dans le monde. Dans un lieu pareil, face à tant de grandeur, il y a de quoi être impressionné, mais ici, au diable vauvert ?
Quand ils sont au comble du désespoir les hommes et les femmes viennent s’asseoir dans ce placard ridicule en espérant que Dieu sait qu’ils sont là. Mais Dieu ne sait même pas que cette pièce existe. Il est occupé autre part. Jonathan Jeffreys est à la fois amusé et ébahi par les ploucs, junkies, saoulards, garces, loubards, morveux, sorcières et compagnie, tous les minables en baskets et costumes miteux, qui implorent la clémence. Ils restent en robe de chambre à pleurer comme des fillettes. Sanglotent en demandant pardon, en demandant une deuxième chance de bien agir. Comme si quelqu’un les écoutait.
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