White Trash (Litt Generale) (French Edition)

John King · Chapitre 22 sur 28

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White Trash (Litt Generale) (French Edition)

Les vingt ans que Ron Dawes a passé...

Les vingt ans que Ron Dawes a passés dans la navy n’ont été qu’une partie de sa vie… ce qui le faisait sortir du lot c’était ce qu’il tirait de ses expériences… le genre d’homme que ça avait fait de lui… tout ce qu’il voyait avait un effet… façonnait son esprit… la laideur autant que la beauté… les lépreux… les enfants prostitués… la cruauté… les extrêmes de la richesse et de la pauvreté… tout était là en lui… et il le montrait bien d’ailleurs… pour qu’on voie le lien… et je me souviens d’une fois où il a parié dix livres sur Caped Crusader gagnant… c’était beaucoup d’argent… d’habitude il ne pariait jamais plus d’une livre… mais il a expliqué que ce cheval était très très spécial… puis il m’a parlé du jour où il a fait le tour de Cap Horn… à la pointe de l’Amérique du Sud… et le Cap est connu pour sa mer houleuse… le temps était splendide au départ… et puis d’un coup ça a tourné… et il s’est retrouvé coincé dans la pire tempête qu’il avait jamais vue… et pour la première fois de sa vie il était sûr qu’il allait mourir… des vagues hautes comme des montagnes… qui engloutissaient le ciel… giclure glacée… il ne sentait plus son visage… une mer houleuse qui soulevait le bateau, le faisait plonger, le soulevait… un grand huit direction le fond de la mer… et pendant des années cette tempête a peuplé chacune de ses nuits… d’habitude rien ne l’atteignait… c’était après la guerre en plus… il avait fait des convois… mais là c’était différent… il était différent… il avait changé en vieillissant et ne s’en était pas rendu compte… il était juste là, à côté, quand la mer a embarqué deux de ses potes par-dessus bord… ils ont glissé sur le ponton et ont disparu dans une explosion d’eau… bang… disparus… perdus en mer… il fallait espérer qu’ils soient morts rapidement… qu’ils n’aient pas vu le bateau s’éloigner d’eux… pas eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait… un des gars venait de Glasgow… Tommy… l’autre c’était un type de cinquante ans… Ernie… de Pentane… des bons gars… il les oublierait jamais… voir leur corps se précipiter par-dessus bord… engloutis… et une fois qu’ils ont passé le Cap et que la tempête a été finie l’équipage a dit une messe pour Tommy et Ernie… Ron disait que c’était atroce d’être là comme ça… à dire des prières du bout des lèvres… sans voir les corps… et quand ils sont enfin arrivés à Buenos Aires il savait que l’orage avait changé sa vie… il en avait vu assez… pas envie de finir comme ces deux gars… les os disséminés au fond de l’Atlantique Sud… des années plus tard c’était la Guerre des Malouines qui avait fait remonter tout ça… il a commencé à rêver de cet orage à nouveau… de l’océan… des embruns qui pouvaient se transformer en glace avant même de toucher le pont… les embruns qui te crevaient le bide… les garçons qui partent se battre ne pensent probablement pas à tout ça… ils ne s’inquiètent pas trop… il était comme ça lui aussi… il ne s’inquiétait de rien… la bougeotte l’a démangé pendant des décennies… il a eu de la chance de survivre aussi longtemps en fait… après les embrouilles dans lesquelles il s’est retrouvé… même parier sur Caped Crusader c’était pour jouer… mais il est devenu sérieux… il racontait son histoire… il te transportait dans une autre époque, vers d’autres horizons… c’était pas que du romantisme… parcourir les quatre coins du monde comme ça… les vues imprenables, l’exotisme et l’insouciance de la vie passée à voguer sur les vagues de l’océan… non… il a bien fait le con… fallait bien le reconnaître… beuveries et bagarres de Liverpool à San Francisco… en passant par Buenos Aires… surtout Buenos Aires… l’équipage buvait pour oublier les potes perdus… ils se saoulaient encore plus que d’habitude… et ils se sont battus avec les gens du coin… Ron secouait la tête d’un air désolé en y repensant… ça a commencé dans un bar et ça a fini dans la rue… de plus en plus d’Argentins leur sont tombés dessus… et il s’est fait poignarder dans le torse… quelques centimètres plus bas et ça lui aurait transpercé le cœur… il a pris ça pour un signe… un double avertissement… l’orage et le coup de poignard… plus de peur que de mal… la lame s’était à peine enfoncée sur trois centimètres… si l’Argentin avait été plus près et qu’il l’avait enfoncée jusqu’à la garde… qui sait… il aurait facilement pu être emporté en mer… poignardé à mort dans la rue… de retour en mer, en route pour Rio, il a décidé de quitter la navy une fois rentré en Angleterre… il en avait eu sa claque… il avait envie d’un chez-lui… envie de son troquet à lui… de femmes autour de lui… de voir les enfants jouer dans la rue en allant au travail… depuis ce temps-là… peur morbide de mourir en mer… qui a duré le reste de sa vie… il ne voulait pas se faire poignarder à mort dans un endroit où personne ne connaissait son nom… découpé en petit morceaux… par une machette… dans un bordel… à Mombasa… une bonne dizaine d’années avant Buenos Aires… il en riait une heure plus tard… dans un bar… saoul… il y avait plusieurs endroits où il pourrait s’installer… ce n’était pas les opportunités qui manquaient pour des hommes comme lui… l’Australie… la Nouvelle-Zélande… l’Amérique… le Canada… l’Afrique du Sud… ou bien il pourrait tenter l’Inde… Hong Kong… le Moyen-Orient… ça serait plus dur là-bas… mais plus il y pensait, plus il avait envie de rentrer… lui qui ne pensait jamais à l’Angleterre, d’un coup il avait le mal du pays… l’Angleterre se remettait de la guerre… ça serait difficile… mais il était rempli d’excitation d’un coup… le monde changeait… et c’était une bonne chose… pendant la guerre les principes socialistes gouvernaient le pays… le principe du profit était proscrit… les gens œuvraient pour l’intérêt général… le gros business était banni… et lui qui rentrait socialiste… un homme autodidacte qui en avait vu des choses… quand il ne travaillait pas il n’y avait pas grand chose à faire en mer… du coup il avait tout lu depuis Das Kapital jusqu’à Mein Kampf… il pouvait vous parler de Lénine… Trotski… Hitler… Mussolini… Kropotkine… Mao… Churchill… des gens qui avaient modelé le monde… il a ri… m’a dit que Ronald McDonald était devenu plus important maintenant… il ne s’est pas installé à Shepherd’s Bush quand il est rentré… c’est là qu’il avait grandi… il est allé en banlieue pour trouver du travail… un nouveau départ… on manquait de main d’œuvre dans les usines des nouvelles villes… on était en plein boom… des gens de tous les horizons s’installaient… le « Meilleur des mondes » modelé en Angleterre… il était heureux de tout… la chambre qu’il louait… les pubs… les rues… les magasins… tout… quelques années plus tard il a rencontré Anne et ils se sont mariés… ils ont emménagé dans une maison… dans les sept années qui ont suivi ils ont eu quatre enfants… Ron est resté à l’usine jusqu’à sa retraite… il y a passé plus de temps qu’en mer… c’était un syndicaliste convaincu… un socialiste pur et dur… il voulait dire aux gens qu’il n’y avait aucune honte à être socialiste… rien à voir avec le communisme… il n’en revenait pas de la vitesse à laquelle on oubliait… ça le mettait dans tous ses états… il avait vu le bolchévisme à l’est… les nazis à l’ouest… la chute de l’ancien impérialisme et l’avènement d’une nouvelle version plus efficace… il s’inquiétait des changements des vingt dernières années… la plupart des gens ne savaient pas que les allocations, il avait fallu se battre pour les obtenir… ils croyaient peut-être que c’était un cadeau généreux… de la reine… ou des grosses boîtes… combien d’entre eux connaissaient le nom de quelqu’un comme Bevin… mais Ron n’était pas amer… le capitalisme avait gagné… l’étau se resserrait… il n’y pouvait rien… mais il avait pris du plaisir à ralentir tout ça… il fallait qu’il passe à autre chose… comme quand il était dans la navy… du coup il avait profité de sa retraite… il ne comprenait pas les gens qui ne savent pas comment s’occuper… il avait toujours une bonne histoire à raconter sur l’usine… pour ceux que ça intéressait… des types comme Dave l’Irlandais… la fois où il a mis un des patrons K.-O.… toute l’usine en grève pour le soutenir… Dave allait se faire virer… accusé d’agression… mais on allait perdre en productivité… l’argent ça comptait… le syndicat était fort et la direction avait fait marche arrière… ils savaient peut-être même que Dave avait raison… qu’il avait réagi à une insulte personnelle… aucun homme n’avait à supporter ça… en tout cas pas à l’époque… peut-être que c’était différent aujourd’hui… on n’avait plus la même sécurité de l’emploi… et le meilleur ami de Ron après la navy c’était Wally… Fred s’était installé en Nouvelle Zélande… il vivait près d’un volcan sur l’île du nord… et ils se sont écrit pendant des années… jusqu’à la mort de Fred… Ron buvait des coups avec Wally… un homme costaud, Dave l’Irlandais était petit à côté de lui… et même Ron était bien obligé de reconnaître que Wally aimait chercher la bagarre… le premier coup partait vite… et quand Ron racontait on pouvait pas s’empêcher de sourire… on mettait les lunettes roses pour regarder en arrière… il le savait aussi bien que moi… il était capable d’égrener toute une liste de noms… perdus maintenant… la ville s’était remplie de gens que Londres ne pouvait plus contenir… des émigrés du West Country… d’Irlande… du Pays de Galles… du Nord… de partout en fait… des Polonais qui étaient restés après la guerre… et des années plus tard les Pakistanais… les Bangladais… toutes sortes de gens et de nationalités… et les accents qui s’estompaient… les mélodies des accents s’accordaient… les usines et les entrepôts s’étalaient… ça restait une ville en plein boom… c’était l’avenir, ça le restait… et quand Ron parlait de l’Angleterre c’était toujours des gens qu’il parlait… alors que pour la navy il parlait des lieux… des histoires… et malgré toutes les choses qu’il avait faites dans sa vie il était triste quand il a pris sa retraite… ils ont fait une fête pour lui et des centaines de personnes sont venues… il s’y attendait pas du tout… il se disait on boira un coup au bar… il a été surpris par la fête qu’on lui avait faite… des jeunes filles sont venues l’embrasser… Anne qui regardait… elle était livide tellement elle était jalouse… et il en riait… même quand elle a pris de l’âge elle était jalouse… mais il aimait bien ça… ça prouvait qu’elle tenait à lui… et ça allait dans les deux sens… c’était la plus belle femme du monde… et une bonne mère… mais un sacré caractère… elle jurait comme un charretier… elle aimait bien picoler aussi… ils se disputaient tout le temps… elle avait hâte qu’il prenne sa retraite… elle était plus jeune… elle travaillait encore… un bon boulot à la mairie… elle disait qu’il pourrait se mettre à faire tout le ménage du coup… et les gens sont venus lui serrer la main quand il a pris sa retraite… une femme connue pour ses pâtisseries, Sandra, avait préparé un gros gâteau… elle l’avait toujours appelé Ron le rouge… et Wally s’est mis debout sur une chaise et a fait un discours qui a duré pendant des heures… et puis tout le monde a demandé à Ron de dire quelques mots… il avait un coup dans le nez et heureusement ils ont ri aux blagues… et à la fin il a dû retenir ses larmes… le baroudeur avait trouvé sa place dans une communauté… c’était ça la morale de l’histoire… pour ça qu’il m’a raconté… encore un truc qu’il avait compris… une bonne soirée… un tas de jeunes qui sont venus… et qui sont restés… il leur en aurait pas voulu si ça les avait ennuyés… des garçons et filles ados ou la vingtaine, pourquoi ils voudraient gâcher un vendredi soir pour un vieil homme… il y avait des punks… des skins… des Pakistanais qui buvaient ensemble… et ils ont joué le jeu… chanté tous ensemble des chansons démodées… une soirée à l’ancienne… mais ils avaient l’air content… il se souvenait d’avoir regardé les gens autour de lui qui étaient venus… cet endroit allait vraiment lui manquer… pas tant le boulot mais les gens… et puis plus tard dans la soirée les gens se sont tous tus… et on lui a donné une boîte… un grand truc en carton emballé avec du scotch… il a fallu qu’il prenne un couteau pour l’ouvrir… et dedans il y avait une autre boîte… et encore une autre… et enfin, un cadeau avec un ruban autour… il l’a déballé et a trouvé une montre en or… il avait les larmes aux yeux… fallait bien l’admettre… les gens parlaient en rigolant du cadeau d’une montre en or… mais il l’aimait vraiment… cette montre… ça voulait vraiment dire quelque chose… il l’avait toujours sur lui… et Anne a vécu encore quinze ans après qu’il a pris sa retraite… ils avaient une vie épanouie ensemble… ils partaient en vacances tous les ans… ils s’occupaient du jardin en été… ils allaient au pub une ou deux fois par semaine avec leurs amis… ils voyaient leurs enfants et jouaient avec leurs petits-enfants… jusqu’à la mort d’Anne… il a fait sa première vraie dépression… il rêvait de se noyer dans l’océan… perdu en mer… mais il était fort et il est allé de l’avant… Wally était encore là… et sa famille l’a aidé… les voisins aussi… il avait du soutien… ses petits-enfants c’est ça qui comptait le plus à partir de ce moment-là… il en était arrivé à un point de sa vie où tout ce qu’il désirait était à portée de main… enfin, à quelques pas… trois de ses enfants… leurs enfants… le jardin… le câble que son fiston Micky avait payé… c’était comme un grand cercle, en fait… c’est comme ça qu’il l’expliquait… on tourne en rond quand on est gamin, on s’éloigne jamais trop… puis on fait le tour du monde… c’est à ce moment-là, la seule fois qu’il a vraiment parlé de sa mère et son père… ils s’engueulaient toujours… l’argent c’est la source de tous les maux… son père était parti et la faute était retombée sur Ron… parce qu’il était né… mais il avait envie de voir le monde… c’était plus que s’enfuir… il a aperçu le monde… on n’a pas droit à plus que ça en vingt ans… et puis il a eu envie de s’installer… et c’est ce qu’il a fait… il a fondé une famille… il a agi selon ses principes… il avait des convictions et il a fait de son mieux pour s’y tenir… et enfin le travail c’était fini pour lui, et à nouveau ses déplacements se cantonnaient à une poignée de rues… où il connaissait des gens… s’il lui arrivait quelque chose il ne mourrait pas seul… il était chez lui… à sa place… et le monde l’intéressait encore… mais maintenant il pouvait voir le monde tout entier sur sa télé… voyager au Pôle Nord et nager sous la glace avec les ours polaires… s’asseoir dans la jungle avec les gorilles… il savait bien qu’il ne devrait pas regarder Sky… vu que ça appartenait à Murdoch… mais il s’en fichait… Micky était généreux… il lui avait pris un bon abonnement… c’était surtout la chaîne d’histoire naturelle qu’il regardait… les documentaires politiques… et avec ses petits-enfants il regardait des dessins animés… il avait quatre-vingt-quatre ans… et vu qu’il était vieux il avait des privilèges… le droit de ne plus s’inquiéter… il avait fait ce qu’il pouvait… et là c’était sa récompense… c’est pour ça qu’il avait trimé… une retraite… une couverture médicale… tout ça, quoi… il y avait toujours un de ses enfants qui passait… tous les jours… pour faire le ménage même s’il était tout à fait capable de le faire… pour lui faire la cuisine… et le dimanche il dînait avec sa famille… une pinte de temps en temps avec ses potes… parfois ça lui disait rien… une pinte ou deux max, à son âge… la vérité c’est que ça lui faisait plus vraiment envie… et il aurait pu prendre ses repas en famille en semaine aussi… s’il voulait… mais il préférait faire sa vie… il savait qu’il avait de la chance… Anne lui manquait mais il essayait de ne pas trop y penser… et presque tous les jours il allait placer ses paris… il suivait les courses… il voyait Wally… ils avaient commencé à jouer aux dominos au café avec un type qui s’appelait Dennis… il gagnait souvent… ils buvaient beaucoup de thé là-bas… mais Ron faisait des progrès et il allait le battre un jour… l’âge de Dennis jouait en sa faveur… jeune pour soixante-et-onze ans… et Ron qui avait une opinion sur tout… il savait s’adapter à son interlocuteur… il avait l’esprit très vif… il avait envie de vivre et voir ses petits-enfants grandir… être là quand son premier arrière-petit-enfant naîtrait… et il s’arrêterait pas là… peut-être qu’il allait vivre vraiment vieux… et il a ri et s’est lancé dans une histoire sur un homme qu’il avait vu au Pérou… les gens du coin disaient qu’il avait cent-trente-cinq ans… il savait pas si c’était vrai… pas moyen de savoir… mais pourquoi pas… tant qu’on marche encore… tant qu’on a pas perdu la boule… et il a fait la grimace et a levé les mains au ciel… m’a dit de pas faire cette tête.

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