White Trash (Litt Generale) (French Edition)
Ruby tend la main...
Ruby tend la main pour éteindre, elle passe du choc du radioréveil aux sons suaves de On The Parish avec son DJ préféré, Charlie Boy, qui la fait glisser tout doucement vers une nouvelle journée. Des sirènes de police c’est pas ce qu’il y a de plus agréable à entendre dès le réveil, mais pour lui faire ouvrir les yeux y a rien de mieux. Elle ne peut pas se permettre une panne d’oreiller. On compte sur elle. Elle s’étire sur le matelas, les bras au-dessus de la tête, sang qui pique un sprint, valves qui crépitent, une grosse poussée d’énergie qui fonce droit sur son cerveau. Elle voit les muscles sous la peau, les couleurs l’éblouissent, rougeoiement, elle tend la main bien haut vers le soleil pour que ça fasse vraiment comme une radiographie – contour-squelette des doigts, du pouce, des phalanges. Elle n’est pas croyante, mais c’est pas un hasard tout ça, pas possible, son corps est trop compliqué, c’est un puzzle que même les meilleurs scientifiques mettent des années à compléter. Le soleil la nourrit, de longues tiges de bambou se projettent sur les murs de la chambre, deviennent des doigts élastiques sous les yeux de Ruby, des doigts qui la détendent comme un massage, les articulations craquent, évacuent le stress, la pression rythmique dans son crâne bat la mesure, les méridiens en feu. Elle est au top. Il n’est même pas six heures et demie et il fait déjà bon, des millions de particules de poussière sont pris dans les rayons de soleil comme une fractale au ralenti, des ondes de mouvement qui lui coupent le souffle. Elle se met sur le ventre et écoute la musique pour de vrai, un long track qui va et vient sur un bon beat, y en a qui trouveraient ça chiant mais pour elle c’est transe, elle trippe dessus.
C’est Satellite FM, la meilleure radio pirate du coin, qui diffuse On The Parish ; le son déferle sur l’autoroute M25, ça passe à l’antenne pendant six mois et après ça disparaît. Le Department of Trade and Industry les a déjà fait fermer boutique, la Radio Authority s’est fait plaisir avec les pinces-monseigneurs et les disqueuses, confisquant l’antenne et l’émetteur radio, et d’autres fois c’était les intéressés qui prenaient un break et revenaient encore plus forts. C’était beaucoup de boulot pour pas une thune, juste l’amour de la musique, et Ruby se demande parfois où il est leur studio, à quoi ressemblent les DJ, elle s’imagine bien les platines, la table de mixage et le micro, les enceintes, mais pas les visages qui vont avec. En plus de Charlie Boy il y a aussi DJ Chromo et DJ Punch, Ruby se souvient de la fois où Chromo a parlé à ses auditeurs de FM et de l’onde moyenne, c’était un cours magistral typique Chromo, il racontait comment avec l’onde moyenne la stratosphère fonctionne comme un coussin et renvoie les ondes sur Terre, et depuis elle ne s’est jamais sentie autant en sécurité, elle voit presque le dôme qui la protège, qui garde toutes les bonnes choses à l’intérieur et vire les mauvaises, peau chatoyante, chaque écaille de poisson scintille dans le vent. Charlie mixe deux fois par semaine et il y est depuis minuit là, il passe la nuit avec les insomniaques et les accros au speed, les hypermaniaques, ceux qui vivent la nuit et toute la clique des tarés, il fait radioréveil pour tous ceux qui se tapent de bosser tôt le matin.
L’espace d’un instant Ruby a vraiment senti Ben au bout du lit, elle essaie d’oublier mais ne peut pas s’empêcher d’y repenser, il aimait tant le soleil ce chien, l’été, il s’étendait de tout son long, son corps haletant collé au sol, sa fourrure qui cuisait, les paupières scellées et la langue pendante, et quand Ruby se réveillait le matin il était toujours là à l’attendre, pour lui lécher le visage, le claquement de sa queue sur le matelas, Ben son petit batteur, qui se tournait pour se gratter l’oreille et se lécher les boules, innocent et insouciant, une sonnette qui tinte quelque part, son bref qui se perd dans la bruine, tintement de bouteilles et ronronnement de la camionnette du laitier, un monsieur en blouse blanche, une demi-douzaine d’œufs à la main, qui croise une autre silhouette qui porte un sac noir, elle pense à Jack l’Éventreur, un spécialiste qui en croise un autre dans la rue, un marchand, un chirurgien ou un boucher, non, un laitier, le laitier de la tendresse humaine, du lait, des œufs et du pain de mie en tranches, déposés sur le pas de la porte, des oiseaux qui picotent les opercules et sirotent la crème du lait, et Ben qui voulait encore lui lécher le visage, la petite Ruby qui hurlait et riait en le repoussant, quand il vient de se lécher le zizi, non ! et elle descend rencontrer ce monsieur au médicament spécial, une potion magique qui fait dormir quand on est très malade, maman dit que ça emmène dans un endroit très beau où on vit pour toujours et où tout est bien, un endroit où on ne tombe jamais malade et où tout le monde est content et sourit tout le temps, là-bas les sous c’est pas un souci et personne se tue à la tâche, et papa est là, il envoie la baballe préférée de Ben dans le ruisseau, Ben va se lancer, faire un plat et l’attraper avec sa gueule, la sortir de l’eau, secouer sa fourrure pour la sécher, il est tout doux comme après un bain ou quand il a été sous la pluie, il faut pas que Ruby soit trop triste parce qu’on sera tous assis à côté de Dieu un jour, là-haut au paradis, la vie sera parfaite et elle ne finira jamais, c’est ça notre récompense quand on a été gentil quand on était vivant, et les gens méchants ils vont autre part. Au diable.
Ruby cligne des yeux et grelotte, chair de poule, glacée jusqu’à l’os, comme s’il y avait quelque chose de dur en elle, la voix de Charlie la fait remonter à la surface.
« La prochaine chanson c’est pour les types qui nous ont filé un coup de main l’autre soir. Je sais qu’il y en a un qui écoute donc merci encore, on vous en doit une belle, vraiment. Et j’ai une question pour les gars qui ont commencé tout ça : je veux juste savoir, ça vous a apporté quoi ? Vous avez pris une gifle alors que vous méritiez une fessée, vous le savez ça ? Pourquoi chier sur le pas de votre porte alors qu’il y a déjà plein de gens qui nous chient dessus alors qu’ils ne sont même pas du quartier ? Et c’est pas parce que vous les voyez pas qu’ils existent pas. C’est pas parce qu’ils ne débarquent pas en bande qu’ils sont pas dix fois plus dangereux. Alors on va se calmer et vivre en harmonie, d’accord les gars ? Et pour ceux qui se disent que je suis en train me transformer en sale babos, et pour tous ceux qui continuent à nous écouter, celle-ci elle est pour vous, et si ça intéresse quelqu’un… »
Ruby sort de son lit et prend une douche, elle se sèche et s’habille. Il y a un petit trou dans la semelle d’une de ses chaussures, celles qu’elle met pour le taf, du coup elle sent la route quand il fait chaud, elle se dit qu’elle va faire avec encore un bout de temps, tant qu’il pleut pas, c’est pas désagréable de sentir le bitume à travers la chaussure comme ça, de petites touches de chaleur lorsque son pied entre en contact avec le sol, c’est cher les chaussures. Il est encore tôt mais elle compte pas traîner chez elle. Elle a rien mangé hier et elle a la dalle, frigo vide mis à part de la confiture et une demi-bouteille de Coca éventé. Elle sent le pain qui cuit en bas, ça lui met l’eau à la bouche d’imaginer la nourriture. Ruby vit au-dessus d’un magasin d’électroménager et à côté il y a Dilly’s Dozen, un boulanger qui vend des miches, des petits pains fourrés, des chaussons aux pommes, des brioches avec du glaçage dessus et des donuts, et puis des roulés à la saucisse et des tourtes à la viande, le frigo est bourré de boissons fraîches, et y a toujours une cafetière qui bout et une bouilloire pour le thé et le chocolat chaud. Dilly est en caisse et son mari Mick à la boulange. Ils ouvrent à six heures pour la première déferlante de travailleurs en route pour la zone industrielle, et une fois qu’il a fini la boulange Mick vient aider en caisse quand il y a trop de monde.
« Une machine à remonter le son, on monte le son, on mixe les styles et c’est toujours le kiff de ouf. Dans la catégorie Deep South aujourd’hui il y a cinq chansons, on commence par la version originale de « Brand New Cadillac » de Vince Taylor, on remercie Jim, qui bosse sur le marché, pour cette chanson. Si vous voulez un peu de rockabilly, allez le voir, il est entre les saris et les foies, il a plein de vinyles psychobilly aussi, du son bien barré comme les Meteors et les Tall Boys. Mais pour en revenir à Vince Taylor, si vous vous pouviez vous payer une Cadillac, vous choisiriez quelle couleur ? Pour moi ça serait… »
Ruby coupe la radio et quitte son appartement, elle vérifie que la porte est bien fermée à clef, descend, tourne en direction de la boulangerie, évite de justesse une flaque de gerbe – elle regarde les couleurs et fait de son mieux pour voir ce qu’il y a de bon dans le mauvais, elle a du mal, mais y arrive tout juste – Mick qui sort, seau d’eau à la main, ça rince la plupart du vomi qui finit dans le caniveau. Mick lève un sourcil et secoue la tête en disant : « Elle était à deux doigts de m’envoyer me battre avec eux hier soir. À cinquante-cinq piges elle veut que je file une raclée à des gamins de trente ans qui ont un coup dans le nez. »
Il hoche la tête comme pour dire « vous y croyez, vous ? » et retourne dans le magasin chercher de l’eau, Ruby le suit.
« Salut beauté, » dit Dilly, les bras croisés sur le torse. « Tu as entendu le vacarme hier soir ? Bande de hooligans de mes deux qui foutent la merde alors qu’on essaie de dormir. Ils donnaient des coups de pied dans des bouteilles. Je me suis levée et je peux te dire qu’ils m’ont entendue. Après ça y en a un qu’a vomi. Ils ont déguerpi quand j’ai dit que j’allais lâcher les chiens. »
Mick ressort et Ruby sourit.
« Qu’est-ce que tu prends ?
— Un café et un petit pain au fromage, s’il-te-plaît. Une de ces brioches aussi, celle-là devant avec le glaçage sur le côté. »
Dilly est gentille mais elle se mêle de ce qui la regarde pas : « On est sortie hier soir, ma belle ? » Ruby fait oui de la tête, elle regarde le visage de Dilly, un frisson de couleurs, le contour des yeux cerclé de rouge, puis du mauve, et paf ça vire au jaune, et Ruby imagine très bien les jeunes bourrés quand ils ont vu la tête de cette femme à la fenêtre, qui les foudroyait du regard, elle est costaud Dilly, elle se laisse pas faire, vaut mieux être son ami que son ennemi, ça c’est clair, là tout de suite son visage s’allonge, ses yeux énormes sont des puits sans fond, intéressés par tout ce que Ruby pourrait avoir à dire, et Ruby pense aux garçons que Dilly a attrapés il y a quelques mois, et hop, elle en assomme un avec le rouleau à pâtisserie de Mick, et paf, une droite, elle casse le nez du second. Elle a pas appelé la police, c’est pas son genre, elle croit à la justice immédiate, c’est pas une cafteuse, ça elle tenait à le dire à Ruby, mais elle les a remis à leur place, elle a attendu que le petit maigre reprenne connaissance et leur a fait la leçon, elle a bien vu qu’ils avaient honte de prendre une raclée de la part d’une femme qui a la cinquantaine bien tassée. Et Ruby qui continue à sourire, poliment.
« Tu travailles beaucoup en ce moment ? Question bête, hein ? Vous avez toujours du pain sur la planche. Au moins ici on peut s’arrêter, il y a un début et une fin, on se lève tôt mais on se couche tôt aussi. Y a pire comme façon de gagner sa croûte. C’est moi qui te l’dis. Quand on voit les gens qui viennent ici, qui bossent le métal toute la journée, qui travaillent à la chaîne, des trucs comme ça… Alors que nous on a de la chance, on travaille avec de la farine et de la levure. De la confiture et du thé. »
Le visage de Dilly reprend ses proportions habituelles.
« Quand y en a plus y en a encore, dit Ruby. Plus y a de monde qui guérit et rentre à la maison, plus y en a qui arrivent et qui ont besoin d’un lit. On s’y habitue, faut se dire que chaque cas est différent. Pour rien au monde je changerais de travail.
— Tu es une bonne fille. Tu as bon cœur. »
Sur la BBC une chanson, dont le refrain ordonne : « Keep on rockin’ in the free world »… le monde libre… Ruby peut pas s’empêcher de taper du pied pendant que Dilly lui prépare son petit dej dans un sac en papier. Elle est libre, la vie elle l’aime, et en regardant cette femme de l’autre côté du comptoir elle se fait à nouveau la réflexion que Dilly est plutôt forte pour sa taille, ça doit être tentant chez le boulanger, on aurait envie de manger toute la journée, mais pour Ruby gros c’est pas synonyme de moche, elle a jamais vu les gens comme ça, Dilly est en formes et forte et généreuse.
« Et voilà. »
Ruby lui tend la monnaie exacte.
« Merci.
— À bientôt.
— Au revoir, mon chou. »
Ruby sort de la boutique et tourne à droite, elle longe les magasins, trois éboueurs skins assis sur un mur en face, à quelques mètres de leur camion, le plus jeune siffle, et elle lui fait un beau sourire pour le remercier du compliment, les trois hommes boivent leurs trois boissons chaudes et mâchent leurs trois petits pains, l’odeur des ordures plane dans l’air. Ruby fait en sorte de ne sentir que le thé, le café, le sucre ; la nourriture avariée et les couches sales ça l’intéresse pas. Ces trois-là elle les voit toutes les semaines, elle adore les cheveux tout fins qu’ils ont sur la tête, la peau blanche visible sous un léger duvet, le noir et le brun et le gris, tout ça rasé. Celui qui a sifflé c’est le plus gentil, il a une croix rouge gravée dans l’avant-bras droit, et quand il lève le bras pour boire dans sa tasse en polystyrène ça transmet une onde d’énergie au plus âgé à côté, un abruti plus intéressé par les bimbos dans les tabloïds que par une infirmière qui passe.
« Vous êtes de bonne humeur ce matin », crie le plus jeune des skins.
Ruby sourit à nouveau et traverse la route déserte en direction de l’hôpital, une voiture tourne et les odeurs de pot d’échappement lui montent au nez, l’odeur des ordures a disparu, l’essence vogue sur les ondes radio qui sont tout autour d’elle mais qu’elle ne peut pas entendre, elle essaye mais elle n’y arrive pas. Elle sent le bitume sous son pied droit, le revêtement qui frotte doucement. Elle s’achètera une nouvelle paire de chaussures après le travail, c’est à cause des sous qu’elle reporte, mais si elle arrête d’aller chez Dilly pendant un petit bout de temps, si elle prépare son propre petit dej à la place, elle pourra économiser un peu, mais c’est jamais assez, et elle est pas douée pour les trucs domestiques, elle a la flemme de cuisiner. Elle dépense pas mal en sorties, mais c’est une question de priorités, elle est pas du genre à rester chez elle, elle aime bien rigoler, écouter de la musique et danser, parler aux gens, se sentir vivante et libre et faire partie du monde, elle adore quand le sol est chaud et la chaleur monte en elle comme ça, elle pense encore une fois aux méridiens et à tous les différents systèmes médicaux que les gens ont mis au point, elle aimerait voir les courants d’électricité, elle se tourne pour regarder les magasins, les appartements au dessus, son chez-elle derrière les briques, l’extérieur ne laisse rien deviner. Il n’y a pas de décorations étudiées ou de moulures, de vignes grimpantes ou de vitraux, juste des briques et du verre dans des cadres métalliques écaillés et tachetés de rouille, et c’est parfait, tellement de vies qui se vivent là, et ce sont des gens qu’elle connaît qui les vivent. Un vrai chez-soi.
Ruby ne met pas longtemps à arriver au boulot, elle est en avance, elle s’assied dans l’herbe à droite de l’entrée principale elle prend son petit déjeuner, elle sirote son café et se délecte de caféine, ça éclaircit les idées. Elle est à côté de l’arrêt de bus, qui est vide, il y a des pâquerettes et des fourmis qui se baladent dans l’herbe, et un type au crâne rasé, et elle mord à pleines dents dans son petit pain, Dilly les remplit toujours bien, de bonnes tranches de Cheddar qui vous en disent long sur la femme qui les tranche, c’est cette même qualité qui fait qu’elle a laissé les garçons filer. Pas bien grave si elle fourre son nez partout, si c’est une femme qui se laisse pas faire avec ses bras croisés sur la poitrine, si elle donne des ordres à Mick, parce que le fromage ça montre qu’elle a un esprit généreux, et c’est la meilleure des qualités. C’est un bon café, en plus, et elle est pas obligée, Dilly, une marque moins chère ça passerait aussi. Les gens font avec ce qu’on leur donne. Le petit pain la rassasie, pas si petit que ça, ça fait travailler la mâchoire, et c’est logique au fond que Mick soit comme elle là-dessus. Des gens bien, ces deux-là. Le monde est plein de gens bien, chacun a une histoire à raconter, des trucs qui font sourire, Ruby pense à ce regard dur que peut avoir Dilly, et au visage renfrogné de Mick, à son humour pince-sans-rire, elle pense à Dilly qui s’effondre quand Mick l’engueule, Ruby n’a vu ça qu’une seule fois. Mick a fait boulanger toute sa vie, après son service militaire, c’est à l’armée qu’il a appris son métier. Son truc c’est de collectionner les sous-bocks. Un drôle de truc à collectionner, quand on y pense.
Ruby reste assise dans l’herbe jusqu’au moment où elle doit commencer le boulot, elle fait courir ses mains sur le sol, une araignée dans la paume. Quand il est l’heure elle se lève d’un bond, prend l’entrée principale, suit les couloirs de sa vie, ces passages qui relient les unités les unes aux autres – du point A au point B par le chemin le plus rapide – ces couloirs qui relient différentes expertises, ça sent bon, propre et efficace, c’est un pôle d’excellence sans l’étiquette snob, des corridors de dévouement et de désintéressement, c’est un travail qui en vaut la peine, un endroit où il fait bon être.
Elle aperçoit Boxer un peu plus loin, qui pousse un lit, accompagné d’une infirmière qui porte un sac. Ruby les rattrape et Boxer sourit quand il la voit, il ajuste son pas au sien. Il fait le double de la taille de Ruby, c’est un gentil géant, généreux, naïf peut-être, certains auraient dit un peu lent.
Il ne sait pas très bien lire et il a du mal à déchiffrer l’heure, mais il se plie en quatre pour aider les gens, ses collègues l’apprécient, en tout cas les autres brancardiers et les infirmières, mais les médecins sont plus distants, ils sont dans leur petit monde.
En plus il est costaud, il arrive sans problème à pousser des brancards et des lits que d’autres brancardiers ont du mal à faire bouger, son surnom il est arrivé avec, il dit que c’est comme ça qu’on l’appelait à l’école. Ruby l’aime bien, Boxer, et Dawn l’aide à faire des progrès en lecture, avec des livres pour enfants, qu’il trouvait bêtes au départ, et puis il a compris que ça n’était qu’un début. Ruby aime bien Boxer, elle a envie de lui faire un câlin là maintenant, le serrer contre elle comme un bébé. Elle lui apprend à se servir d’une montre, et il y arrive presque maintenant, mais pour Dawn c’est plus compliqué avec la lecture, elle est pas prof, mais elle a le cœur sur la main, même si c’est un peu une grosse salope ça empêche pas, Ruby sourit en pensant ça, elles se taquinent tout le temps ces deux-là.
« T’as l’air fatigué, Ruby, dit Boxer. T’as pas bien dormi hier soir ?
— J’ai bien dormi, je me suis couchée tard, c’est tout. Ça va.
— T’as bu. Tu devrais pas boire trop, c’est pas bon pour toi. »
L’infirmière de l’autre côté du lit sourit et se penche en avant pour attraper l’oreiller du patient, le visage de l’homme est tout rouge et sa respiration se coince dans ses poumons congestionnés. Ruby pose la main sur son épaule, elle sait qu’il a peur, il demande à Dieu pourquoi sa vie se coince là dans sa poitrine, il a pas envie de se noyer dans sa propre bave, et là, en ce moment, il ne voit plus ce qui est beau, mais on va le guérir, il est entre de bonnes mains ici, la manche de son pyjama est humide au toucher, Ruby essaie de le rassurer.
Quand il sortira, en bonne santé, quand il aura regagné l’usage de ses jambes, qu’il aura retrouvé une nouvelle jeunesse, il verra les dessins qu’il ne voit pas pour l’instant, toutes sortes de maisons et de bonshommes-insectes dessinés au crayon au service de pédiatrie, des mamans et des papas et des garçons et des filles qui se tiennent la main, un garçon en rouge qui tape dans un ballon de foot bleu, une église remplie de têtes, un bateau sur la mer et un homme à moto, un conducteur qui sort la tête par la fenêtre de sa voiture, son cou et sa tête qui font le double de la taille du capot, une forêt remplie de minuscules personnes assises sur des troncs d’arbre, une araignée dans sa toile, et puis il y a aussi les panneaux d’affichage avec des dépliants sur des régimes équilibrés à base de fruits et de légumes frais, comment avoir une bonne hygiène de vie, de la documentation sur le cancer des intestins, ce qui compte c’est la prévention, des punaises pastel enfoncées dans le liège, des photos en couleur de brocoli et de laitue et un bol de céréales, un paragraphe sur le son de blé.
Ils passent les portes du service de gastroentérologie où un homme se tient immobile, il attend, il attend sans rien faire, il n’a pas de chaussons aux pieds, tête chauve criblée de cratères, une pluie d’étoiles filantes qui a fait des ravages, il observe Ruby un instant, de la vapeur au-dessus du mug qu’il tient, une rangée de pots en plastique tout le long du rebord de fenêtre qui mène vers la salle, et Ruby aperçoit Davinda derrière le monsieur, elle lui fait signe mais n’arrive pas à croiser son regard, l’homme hoche la tête en direction de Ruby, il essaie de garder sa dignité tant bien que mal, pieds nus comme ça, il attend que quelque chose se passe à l’intérieur de lui. Ruby verra Davinda plus tard de toute façon, pendant la pause.
Son unité c’est la suivante, elle entre, quitte Boxer et les autres, elle remarque qu’elle a des courbatures dans les jambes. Elle a dansé jusqu’à deux heures du matin, avant ça elle fuyait l’hélico, et elle n’arrive pas à croire que c’est vraiment arrivé. Elle est peut-être parano de s’être tirée, mais non, ils l’auraient chopée, elle a fait ce qu’elle avait à faire. Elle se demande s’ils vont garder la vidéo, elle est sûre maintenant qu’on l’a filmée, elle se retrouve dans les archives britanniques qui recensent les personnes les plus recherchées. Peut-être qu’ils vont envoyer les images aux gens de la télé, transformer ça en émission, ajouter un commentaire moralisateur et créer un fait divers saisissant. C’est vraiment une blague tout ça, mais le matin elle est toujours à bloc et hier c’est du passé, l’hôpital se lève de bonne heure, pareil qu’à l’armée d’après certains des hommes dans son unité, ceux qui sont assez vieux pour avoir fait leur service militaire et même la guerre. Ils ont sûrement raison en plus. Le moral c’est important, et sans discipline, sans routine on n’arrive à rien. La Nonne est à l’autre bout de l’unité, et quand Dawn arrive, avec cinq minutes de retard elle est contente de voir qu’elle est toujours là. La Nonne c’est Maureen : quand elle n’est pas de service elle aime bien se marrer mais quand elle travaille elle est stricte. Rosaire et crucifix quand elle est en uniforme, le symbole du Irish Club quand elle est de sortie avec son mari.
« J’ai eu du mal ce matin », dit Dawn. À peine arrivée, elle fait marcher Ruby direct. « J’ai rencontré Brad Bite hier soir. »
Ruby sourit et attaque sa journée, elle se glisse facilement dans sa routine, se perd dans des tâches qu’elle accomplit comme un automate, ce qui la motive ce sont les gens, les patients autant que le personnel, elle défait un lit souillé, l’homme en question est dans la salle de télé, il doit avoir honte, c’est normal de réagir comme ça, mais Ruby ça lui est égal, elle a tout vu dans ce boulot, des tonnes de pisse, de sang, de merde, de mucus, de pus, ça fait partie de la vie, ça veut plus dire grand-chose, ce sont les mécanismes de la vie, et ce qui compte ce sont les gens, les rencontres, ce que les gens ont fait avant et ce qu’ils comptent faire à l’avenir. Elle ne sait pas grand-chose sur celui qui a souillé son lit, c’est un nouveau, il a la cinquantaine, il est mince. Elle s’occupe du matelas, ces taches-là sont celles qu’on faisait quand on était enfant, elle pense à son lit ce matin, le jaune tout incrusté, ça date, c’est un lit que la mère de Dez lui a donné quand elle a emménagé.
Une fois le lit défait, les draps mouillés c’est de l’histoire ancienne et elle passe sa main sur les draps propres, tout amidonnés, elle renifle la taie d’oreiller et s’imagine que c’est une ligne de coke sauf que ça sent plus frais, mais d’abord elle retourne le matelas, hop, fastoche, elle fait le lit, angles droits, faux-plis lissés, des gestes qu’on fait et qu’on refait, on nettoie, faut que ça reste à la hauteur, on s’occupe des gens. C’est pour l’hygiène mais c’est bon pour le moral aussi.
Cliquetis du chariot-repas dans le hall, Ruby entre dans la salle de télé, aux infos une guerre quelque part, des rangées de corps sur le sol, des guerres débiles à propos de rien, ça ne l’intéresse pas, il y a assez de maladies et de tristesse sans que ces idiots créent plus de problèmes, elle dit au monsieur dans la salle de télé, Colin, qu’il peut se remettre au lit s’il en a envie, elle sourit et ne s’attarde pas, pour qu’il sache que tout va bien, pour qu’il ne se sente pas obligé de la regarder dans les yeux, elle sait bien ce qu’il ressent, elle entre dans la première section et les plateaux-repas arrivent au même moment, les voix baissent d’un ton quand elle entre.
« Bonjour, Mademoiselle », dit Percy.
Ron lui fait signe, il se redresse dans son lit. Ça fait un moment qu’il est là déjà, mais il va pas tarder à rentrer, c’est un vrai personnage lui, il en a des histoires à raconter, et les yeux qui pétillent avec ça. Ruby parle à tous les patients, mais Ron c’est autre chose. Quand elle a le temps elle s’assied près de lui dans la salle de télé et lui demande de raconter des histoires sur Calcutta et Lima et tous les endroits qu’il a vus quand il était dans la marine marchande. Elle l’aime bien Ron, il a quelque chose de spécial, il en sait un paquet mais il est humble en même temps. Si Ruby avait un grand-père elle voudrait qu’il soit comme ça.
Il y a Percy aussi, il est pas méchant, il aime bien les infirmières mais c’est pas un pervers, pas comme l’autre, Monsieur Robinson, ou celui que Dawn appelle Tinky Winky, et après il y en a encore deux autres silencieux dans l’unité. Warren est coincé derrière son masque à oxygène et n’est là que depuis hier et M. Hay est plutôt du genre discret, ce qui l’intéresse ce sont ses mots croisés, ce qui se passe autour de lui pas trop, c’est pas qu’il est malpoli, c’est pas ça, il est un peu hautain c’est vrai, mais il emmerde pas le monde.
« Vous vous sentez comment ? demande Ruby à Percy, en consultant le thermomètre.
— Pas mal. J’ai rêvé de vous hier, Mademoiselle.
— J’espère que ça n’était pas cochon.
— Non, non pas du tout. »
Elle sait qu’il ment, il est devenu rouge, imperceptiblement, mais de toute façon c’était sûrement pas bien méchant, ils devaient se tenir la main, un truc comme ça. Depuis le temps, des Percy elle en a vu des centaines, des hommes qui essaient de s’habituer à la vieillesse, confrontés à leur corps qui ralentit, des hommes qui n’ont plus les mêmes responsabilités qu’avant, des hommes dans un monde qui a avancé et où il faut qu’ils trouvent leur place. Ils ont été élevés pour faire abstraction de certaines choses, pour être forts et prêts à se battre, c’était à eux tous les jours de prendre le monde à bras le corps et gagner de l’argent, élever leurs familles, mais en vieillissant ils ont gagné le droit de lâcher du lest, s’ils veulent, s’ils peuvent. Pour les femmes c’est plus réjouissant, elles deviennent plus fortes avec l’âge. Ruby les plaint, les hommes. Qui voudrait naître homme ? On dit que c’est un monde d’hommes mais Ruby n’en est pas si sûre. Elle est contente d’être une femme. Elle secoue le thermomètre.
« On allait au cinéma. Ma fille était là aussi, vous l’avez vue quand elle est venue me voir. C’est elle qui a apporté les fleurs là-bas. Ça a encore dû lui coûter de l’argent. Je lui avais dit de ne pas s’embêter avec ça. Il vaut mieux garder ses sous. Elles vont se faner dans quelques jours. Mais ce sont de jolies fleurs. Ça fait de la couleur. »
Il y a un bouquet de jonquilles sur la table de nuit. Ruby se souvient de la fille de Percy, une femme fatiguée, flanquée de ses quatre mômes qui sautaient sur le lit de leur grand-père, elle était inquiète quand ils sont arrivés à cause du cœur hypertrophié de son père, c’est assez fréquent mais ça fait un coup quand même quand on comprend pas ce qui se passe, quand on voit le visage bouffi, quand on voit son père qui s’énerve, il perd la boule disait sa fille, en riant, mais inquiète quand même. Le cœur ralentit, il pompe le sang trop lentement, alors du liquide s’échappe, et s’accumule dans les poumons, ça empêche l’oxygène d’atteindre le cerveau.
C’est juste que les gens ne comprennent pas ce qui se passe la plupart du temps. La majorité des maladies reste un mystère. Une fois qu’on leur a bien expliqué, ils soufflent un peu. C’était net quand Percy a commencé à aller mieux, à s’asseoir et manger normalement, à faire des blagues pas drôles. Ruby voit bien le soulagement sur le visage de ses petits-enfants, qui apportent des dessins, les mêmes dessins que dans le service de pédiatrie : des maisons et des gens, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Parfois elle se pose des questions sur les médecins, ils veulent bien faire, ils sont surmenés et stressés, mais niveau relationnel ils n’y sont pas. La fille de Percy a appris qu’il avait eu une insuffisance cardiaque aux urgences et deux jours sont passés comme ça, avant que Ruby n’explique que c’est un terme qui fait plus peur que mal, en attendant sa famille est restée bloquée sur l’idée que son cœur était foutu. Beaucoup de médecins sont incapables de créer un lien avec les gens qu’ils soignent, ils s’imaginent que tout le monde sait ce qu’ils savent. Ils subissent beaucoup de pression dans leur métier, elle n’est pas là pour critiquer, mais elle a pas pu s’empêcher de sourire quand Percy s’est énervé à cause de ça et a engueulé un des médecins. Certaines infirmières sont remontées contre les médecins alors que Ruby ne fait pas trop attention à tout ça. Pour certains c’est à cause de leur milieu social, pour d’autres c’est simplement la fatigue. Ruby s’en fout, la vie est trop courte.
« On est allés voir quoi comme film ?
— On n’y est pas allés en fin de compte. C’était un film d’aventure, je ne sais même pas comment il s’appelait, de nos jours les films sont tous les mêmes, ce ne sont rien que des effets spéciaux. On avait notre pop-corn mais on s’est perdus en route. Il y avait dix écrans dans le cinéma et on ne savait pas où était la projection. On a marché longtemps et on a fini par tourner en rond.
— Allez-y, ouvrez bien grand. »
Elle lui met le thermomètre sous la langue et se dirige vers Warren. Il doit avoir vingt-cinq ans et il a des troubles respiratoires, il attend que les médecins lui donnent ses résultats quand ils feront leur ronde du matin, Ruby ne lui a pas encore vraiment parlé, ça prend quelques jours ces choses-là, pour ça ils sont tous pareils, et puis après Warren va quitter son masque et se joindre aux autres. Elle observe ça à chaque fois, cette façon dont les gens finissent par apprendre à se connaître. Certains y vont direct, ils blaguent et rigolent, alors que pour d’autres ça prend plus longtemps. Quelque chose se forme à partir de rien. Ils sont tous dans la même galère. Ça fait plaisir à voir, peu importe leur âge ou leur milieu, et pour ceux qui sont seuls c’est dur quand il faut rentrer. C’est ça qui est triste. Il y en a qui font résolument bande à part, mais pas beaucoup. Une fois qu’un patient est hors de danger et qu’il sait que ça va aller, il se dit que ça lui fait des vacances pour recharger ses batteries. Dehors, les responsabilités et les rôles qu’ils doivent jouer les attendent. Mais on manque de lits et on les renvoie chez eux.
Elle aime voir les gens se remettre sur pied, reprendre des forces, et là les masques qu’ils portent d’habitude remplacent l’innocence et la dépendance. Elle sait gérer quand les anciens se mettent à faire les malins, ils aiment bien quand les rôles sont inversés. Comme des petits garçons. La menace d’un lavement ou d’un laxatif c’est très efficace pour la discipline. Et puisqu’on en parle, Dawn a mis Tinky Winky sur la liste des lavements ce matin. Ce gros pervers a mis la main sous sa robe hier, il a même presque réussi à mettre la main dans sa culotte.
« Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? demande Boxer qui la croise.
— Rien, répond Ruby qui s’éloigne de Warren et se dirige vers la salle où M. Wilkins appelle à l’aide. Rien du tout. »
M. Wilkins n’est pas lourd, elle l’installe dans sa chaise roulante, et le pousse vers les toilettes. Elle l’aide à entrer, ferme la porte à clef, lui baisse le pantalon et l’assied sur le trône. M. Wilkins s’assoupit en attendant que ses intestins se vident et oublie que Ruby est là. Elle tourne la tête et se concentre sur la rampe, l’odeur agréable du désinfectant et du savon. Il a quatre-vingt-six ans et est presque seul au monde, il devient sénile et a un cancer des poumons. Bientôt il redeviendra un bébé, s’il ne meurt pas avant, la boucle sera bouclée, il deviendra complètement dépendant, sa force aura flétri, il ne restera qu’une coquille. Ruby ne raisonne jamais comme ça plus d’une seconde ou deux. C’est sûr qu’il a dû en faire des choses dans sa vie, elle ne sait pas quoi, c’est tout, quatre-vingt-six c’est un bon âge, elle le voit jeune homme, un homme à femmes, qui boit qui aime qui dit pas non quand il s’agit de faire la bringue, qui danse sur du jazz, sur toutes les musiques, il faut que Ruby demande à Ron ce qu’ils écoutaient à l’époque, ce qu’ils buvaient, sûrement de la bière brune forte principalement, ils fumaient des Woodbines, et les drogues c’était légal à l’époque, la cocaïne et l’opium, tout ça.
Ron doit savoir, il a quatre-vingt-quatre ans, il a deux ans de moins que M. Wilkins mais il est un milliard de fois plus en forme, vif comme pas deux. M. Wilkins a un neveu qui est venu le voir une fois, mais à part lui, personne. Ron a une grande famille, toutes les générations viennent le voir, on dirait plutôt un soixantenaire en forme qu’un octogénaire. C’est peut-être dans les gènes, mais il a plein de raisons de vivre, il a une vie très riche, de belles années devant lui. C’est John, le prénom de M. Wilkins, et Ruby s’imagine Johnny Wilkins qui fait du charme aux jeunes filles, qui invente des histoires, un visage jeune sur des épaules âgées, les cheveux gominés, peignés en arrière, un peigne dans la poche, les yeux qui pétillent, Johnny aime les femmes et puis les quitte, jusqu’au soir où il a rencontré la fille de ses rêves, et là il est allé acheter du toffee et lui a fait du gringue jusqu’à l’autel.
Quand M. Wilkins a fini, Ruby l’essuie et tire la chasse, elle se lave les mains et le remet dans sa chaise roulante, le remet au lit, vérifie qu’il est bien. Elle regarde ses yeux vitreux et voit la morphine qui se mélange à l’Alzheimer, les rides qui couvrent son visage, les lignes qui tranchent la peau jaunissante, ça devait être un homme fier, il ne se rend pas compte que les facultés qui faisaient sa fierté ont disparu, c’est mieux comme ça. La morphine c’est une bonne drogue, tout ce qui soulage la douleur est forcément une bonne chose, pour le cancer dont il n’est même pas conscient. Peut-être que la sénilité c’est un mal pour un bien, on dit que l’Alzheimer c’est pour la famille du malade que c’est le plus dur, mais elle repousse cette pensée. Ça lui ressemble pas d’avoir des pensées tristes. C’est penser à Ben qui a fait ça, elle se replonge dans le travail, elle est vite débordée, la matinée passe à vitesse grand V, ronde de douches et de toilettes de malades, le petit déjeuner à servir, les médecins qui font leurs tournées, qui distribuent des médicaments, la routine où tout doit être fait tout de suite, elle se tape des délires avec les gens, elle adore ça, à midi elle est déjà crevée, prête pour son déjeuner.
Ruby traverse les mêmes corridors, et maintenant c’est blindé, elle jette un œil dans la chapelle en passant, voit un adolescent de dos, assis tout seul à regarder la moquette, elle entend une enfant qui rit plus loin, deux hommes la balancent en la tenant par les bras, et Ruby qui est crevée, elle a les jambes si lourdes qu’elle aimerait bien pouvoir se payer un massage, Ruby qui a faim et soif aussi, rien de mieux quand il fait chaud que de s’asseoir au soleil, une pinte de bière bien fraîche à la main. À la cantine elle se prend une tourte et des frites, la canette de Coca la plus froide possible, un yaourt pour le dessert. Dawn a filé quelques minutes en avance et est assise avec Sally, Ruby les rejoint, elles se prennent la tête sur des questions de financement mais c’est bon enfant, Davinda arrive juste derrière Ruby, à quatre elles prennent toute une table.
« Si les gens n’étaient pas si égoïstes et qu’ils voulaient bien payer un peu plus d’impôts ils n’auraient pas à s’inquiéter pour des histoires de listes d’attente et de manque de lits. Les gens sont bêtes, c’est tout, ils voient pas plus loin que le bout de leur nez.
— Je sais, mais pour plein de gens chaque sou compte. Ils sont obligés d’être égoïstes. De toute façon, on va pas parler de ça pendant la pause dej, ça changera rien. »
Dawn ne tourne pas autour du pot, elle est marrante, elle a l’humour grivois, alors que Sally est beaucoup plus sérieuse, elle y va pas par quatre chemins en ce qui concerne la politique, elle est active dans le syndicat, Davinda est plus réservée, très carrée. Ruby les aime bien toutes, mais elle est plus proche de Dawn, elles se voient aussi en dehors du boulot.
« D’accord mais c’est toi qui as commencé.
— T’as vu le type qu’ils ont amené aujourd’hui ? Dawn demande. Bon dieu, il a fallu que je lui tienne la bite quand il a voulu pisser et c’était gros comme un canon. Il était dans les vapes, il a pas su que c’était moi qui l’aidait. Si elle est comme ça au repos, j’aimerais pas m’asseoir dessus quand il bande.
— Bien sûr que si, dit Sally en souriant. Tu adorerais ça. »
Dawn lève un sourcil et fait sa mijaurée.
« J’ai pas vu un bout de viande comme ça depuis Studley. Vous vous souvenez de lui ?
— Je risque pas d’oublier Studley de sitôt, dit Sally en soupirant. Il aurait fallu l’enfermer. Lui et M. Robinson se valent.
— Je l’ai surpris une fois, Studley, il était là tranquille à baiser une femme qui était dans une salle un peu plus loin, comme ça sur le lit, le rideau autour d’eux, c’est tout. Elle avait le regard vitreux, ça m’étonne pas d’ailleurs, elle devait être bien défoncée pour se le taper. Et moi j’étais là à les pourrir en essayant de pas me marrer.
— Il a parlé de ses couilles de champion toute la semaine suivante. Il parlait toujours à tes seins plutôt qu’à ton visage. Mais je l’ai eu. Du laxatif dans son thé. »
Ruby décroche de la conversation et regarde le personnel de l’hôpital, ils sont là, éparpillés dans la cantine, ça profite du calme avant de retourner travailler, ça lit les journaux, ça parle, ça regarde dans le vide en pensant à autre chose, à autre part, en tout cas tout le monde a un bon coup de fourchette, tout le monde profite de la nourriture qui remplit bien et n’est pas chère. Ça vaut le coup de lâcher quelques livres pour un bon repas ici, puis ça fait des économies sur les courses à la maison. Elle regarde par la fenêtre le petit carré d’herbe au milieu de l’immeuble, c’est une bonne idée d’aménagement urbain, un collier de pâquerettes – les attaches sont sous terre. Les fenêtres sont ouvertes, il fait chaud, les matinées sont plus fraîches dans l’unité à cause de l’angle du soleil, et Ruby sait que les dernières heures vont être crevantes.
C’est clair qu’elle pourra pas se tirer cette année. Elle adorerait prendre des vacances, mais elle est déjà dans le rouge. Elle pense à Dawn qui parle de louer son corps. C’est triste quand on peut pas vivre de son salaire. Ça devrait pas être comme ça. Ruby traite Dawn de salope pour rigoler mais c’est dommage que Dawn ait tellement perdu ses illusions. Le corps c’est spécial, on peut pas séparer ça de ce qu’on est en tant que personne. Enfin elle sait pas, peut-être qu’elle fait sa moralisatrice, et Davinda qui a le hoquet en face, Ruby lève les yeux et voit qu’elle est en larmes, se rend compte qu’elle rit si fort qu’elle est sur le point de se pisser dessus.
« Je me suis occupée de Tinky Winky ce matin. Il a eu un lavement rectal et il a pas apprécié, ça lui apprendra à tourner sa langue sept fois dans sa sale bouche. À l’heure qu’il est il pense plus du tout à aller tâter de l’infirmière. Il l’a bien cherché. Il va être sage comme une image. Je lui ai dit que s’il essaie encore une fois de nous toucher c’est mon copain qui va le cueillir à sa sortie de l’hôpital. Je lui ai montré Boxer et il a failli chier une brique. Enfin, pas vraiment une brique, plutôt un panaché. »
Toute la table se marre. Dawn attrape le ketchup et en fait gicler partout sur ses frites, l’air rentre dans le plastique et ça fait des pets. Elles se marrent encore plus.
« Il a dû kiffer, dit Sally au bout d’un moment, Robinson c’est le genre de mec… Pour lui un lavement ça fait partie des plaisirs de la vie. Il va pas tarder à en redemander.
— Non, pas lui, fait Dawn, qui hésite quand même. Putain, j’espère pas en tout cas. Vous inquiétez pas les filles, c’est rien qu’un putain de Telétubbie. S’il en veut une autre dose, il ira dans le privé. C’est le service de santé publique ici, le salon de massage Aphrodite. »
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