White Trash (Litt Generale) (French Edition)

Le soleil est déjà haut...

Le soleil est déjà haut dans le ciel quand M. Jeffreys se réveille de son somme. Il est resté à l’hôpital jusqu’à 5 heures du matin, s’est couché harassé à six heures pétantes. Son taxi l’attendait quand il a poussé les portes de l’hôpital et comme les rues étaient désertes il est arrivé à son hôtel en un quart d’heure. Le skinhead au volant était un homme sympathique, qui a compati de façon manifeste en voyant l’état de fatigue de son passager. Leur statut de travailleur de nuit créait un lien entre eux. Jeffreys s’est senti assez en confiance pour lui demander de changer la station de radio, de la country inaudible, en faveur d’un jazz tranquille. Chose que le skinhead a faite avec un sourire aimable. S’il avait été en train d’écouter sa station de péquenaud Jeffreys n’aurait pas demandé mais de toute évidence son chauffeur avait même complètement oublié que la radio était allumée.

Rentrer en taxi avec un air de saxophone en fond sonore c’est la récompense qui convient après une dure nuit de travail. Après un travail aussi intense et prolongé, il faut du temps pour redescendre mais le trajet y contribue dans une certaine mesure. Une fois arrivé à destination, il laisse un pourboire généreux au chauffeur de taxi et récupère sa clef auprès de l’homme à l’accueil. L’ascenseur est là et M. Jeffreys s’élève dans les airs. Il scrute son visage dans le miroir en face de la porte. Miroir propre, limpide. Son image se reflète dans d’autres miroirs sur chaque paroi de l’ascenseur. Comme si l’ascenseur était plein de copies conformes. Comme un clonage réussi. Il rit mais son visage accuse la fatigue. Les portes s’ouvrent quelques instants plus tard et il se dirige, à pas calfeutrés, vers sa chambre, la moquette douce et fournie même dans les couloirs. Il a une faim de loup, arrivé à sa chambre il commande sans tarder un club sandwich et deux bouteilles d’une bière américaine bien fraîche, servie dans un seau à glace. L’homme qui lui apporte sa commande – rapidement – est très poli et Jeffreys lui laisse un pourboire.

Seul avec ses pensées, M. Jeffreys décapsule la première bière à l’aide du décapsuleur fourni et boit goulûment. Il a beaucoup avancé cette nuit et il a besoin de se détendre avant de dormir. Ce n’est pas un grand buveur de bière, mais cette marque-ci lui plaît, elle est importée tout spécialement pour les clients américains de l’hôtel. La bière n’est pas trop forte et elle est très rafraîchissante. Il finit la bouteille et mord dans son sandwich. Il est délicieux. Il prend son temps. Dans cet hôtel, rien n’est laissé au hasard, rien ne laisse à désirer, le club sandwich a été préparé et dressé avec amour. Il apprécie la minutie avec laquelle les croûtes du pain on été enlevées, le soin apporté au contenu autant qu’à la forme. Il savoure le goût entre deux gorgées de la seconde bière. Quand il a fini il rassemble les miettes en une petite pile. Qu’il mange. Il inspecte l’assiette. Vide la deuxième bouteille. Regarde l’heure et constate qu’il ne sera six heures que dans trois minutes. Il attend. Sur le coup de six heures il se couche et enfouit sa tête dans l’oreiller.

Huit heures plus tard, il se réveille un peu dans le cirage, mais en se souvenant de la quantité de travail qu’il a abattue il se sent revigoré. Rien de tel que la conscience d’un dur travail bien fait pour vous mettre dans de bonnes conditions pour la journée à venir. C’est ainsi, quel que soit le milieu d’où vous venez, il ne cherche pas à se vanter. Pas du tout. C’est comme ça, par exemple, quand on envoie un commando pour une mission difficile. Succès incertain. Nerfs tendus. Mais la satisfaction d’un labeur accompli est immense. Bien entendu, c’est un homme pacifique, pas un homme belliqueux, et pour tout dire, il est même un peu trop sensible parfois. Cette rencontre avec le fou furieux dans les couloirs de l’hôpital l’a perturbé, mais grâce au travail qu’il a accompli et aux bons rapports qu’il a eu l’occasion d’avoir depuis – des infirmières aux employés de l’hôtel en passant par le chauffeur de taxi qui a poliment passé du jazz – il se sent de nouveau lui-même. L’ordre est rétabli.

Il saute du lit et s’enferme dans la salle de bain : urine, défèque, se lave les mains, se brosse les dents puis prend une douche. Il s’essuie et enfile son maillot de bain. Il fait des étirements devant le miroir, il assouplit divers muscles dans ses bras et ses jambes. Il décrit des cercles lents de la tête, il relâche la tension des vertèbres du cou. Il range quelques affaires et enlève une cassette vidéo du magnétoscope. Il ajoute la cassette à sa collection de documentaires télévisés. Il a plusieurs heures d’enregistrement mais il n’est pas pressé de visionner ces programmes. Ça a trait au travail et ça n’est pas urgent, mais pour autant il ne laisse jamais plus de six heures d’enregistrement s’accumuler. Il préfère les documentaires qui mettent à jour les problèmes de la société aux films outranciers et aux feuilletons sentimentaux. Ce programme est de nature éducative et l’aidera à mieux comprendre le monde. Il compte savoir tout ce qu’il y a à savoir et surtout rester au courant des changements sociaux.

Il s’habille et ramasse son sac de sport, met un signe sur la porte pour demander que le ménage soit fait de toute urgence et se dirige d’un pas décidé vers l’ascenseur. L’ascenseur arrive en quelques secondes et il descend au rez-de-chaussée. Il contourne l’accueil en faisant un signe de main jovial aux filles, occupées par un groupe de touristes Japonais qui viennent d’arriver, passe le hall qui mène au centre sportif et se dirige vers la piscine et la salle de gym. Il y a deux courts de squash, et bien qu’il aime ce sport, ce qui lui fait défaut c’est un partenaire régulier. Parfois il fait du mur tout seul sur l’un des courts, d’autres fois, s’étant mis à converser avec un autre client et ayant abordé le sujet, il lui est arrivé d’organiser une partie. C’est un sport amusant, pas particulièrement bon pour les genoux, mais une partie de temps à autre ne fait pas de mal. Les équipements sportifs dans l’hôtel sont, bien entendu, de première classe, et il profite de la piscine, des bancs de musculation et du sauna.

Quand Jeffreys passe chercher sa serviette le monsieur au bureau lui rend son sourire et ils échangent des propos aimables. Jeffreys passe au vestiaire le plus proche de la piscine. Les grandes fenêtres donnent beaucoup de lumière. Il se dirige vers la piscine et se laisse glisser dans l’eau. Met ses lunettes de natation, les ajuste. Se met à nager. Il est très vite absorbé par le mouvement régulier de ses bras, qui fait travailler le cœur et les poumons. Il s’en tient au crawl qui, à son sens, est plus bénéfique au niveau du métabolisme que le rythme plus tranquille de la brasse. Il nage bien, il a toujours bien nagé, il participait aux galas de natation pour son école. Il nagera une demi-heure aujourd’hui. Pas plus que cela. Nager est une activité particulièrement physique et c’est très bon pour la santé. La plupart de la population active sait qu’un environnement de travail sédentaire suppose des efforts pour rester en forme. Le cerveau est constamment sollicité pour accomplir des prouesses toujours plus impressionnantes tandis que le corps ne l’est pas. Celui qui ignore son corps le fait à ses risques et périls. Sans un certain niveau de santé physique Jeffreys sait qu’il ne serait pas capable de fonctionner à plein régime. La vivacité de son esprit serait diminuée par la léthargie et la maladie. Il pourrait même commettre des erreurs. Compromettre son professionnalisme.

Il repense brièvement à la piscine municipale et les adorables « bombeurs » qu’il a croisés pendant sa seule et unique visite. Il en rit presque et boit la tasse. Il retrouve son rythme. Ce qui le fascine le plus au sujet de ces garçons c’est la blancheur anémique de leur peau. Comme si on avait drainé tout sang et toute couleur hors de leur corps.

Ils n’ont jamais été bronzés de leur vie. Il sait que dès que le soleil brille les masses se mettent torse-nu et attrapent des coups de soleil, ignorant que l’écran total et la crème hydratante sont essentiels. Pas uniquement pour un bronzage durable mais pour la santé de leur peau. Avec la dégradation de la couche d’ozone ils sont plus vulnérables que jamais. Les « bombeurs » deviendront rouges, puis commenceront une mue, la blancheur de leurs os ainsi mise à nu. Il voit leurs cheveux blonds, roux et noirs, rasés à blanc. Les dents du bonheur dans leurs sourires et leurs côtes cassantes. Ils jouent les durs devant leurs amis, ils font les fous, tentent leur chance sur le plongeoir. Jusqu’à ce que le ton bourru des maîtres nageurs les rappelle à l’ordre. Des garçons grassouillets qui se promènent au bord de la piscine sans honte. Les bedaines des hommes gros qui tremblotent à la lumière. C’est pareil pour les femmes. Les bourrelets de gras le dégoûtent. Les femmes plus minces sentent l’anorexie à plein nez. C’est une question d’éducation et d’autodiscipline. Il envisage la question d’un point de vue professionnel bien entendu. Il est le genre d’homme incapable de laisser son travail derrière lui au bureau. Le cœur est un muscle qui doit travailler pour mériter son dîner. Façon de parler. Le cœur a une fonction et il s’agit de le sustenter. Le nourrir et le respecter.

Sa visite à la piscine municipale a été une expérience à part entière. Il doit bien admettre qu’elle l’a secoué. Il n’a aucun problème avec les gens qui y vont, mais la salle de sport est l’incarnation du genre de machisme que les Britanniques devront laisser de côté s’ils veulent un jour réussir à s’intégrer aux cultures plus cultivées du continent européen. Dans la salle de musculation la musique était très forte tandis que les hommes soulevaient des haltères démesurés et sifflaient chaque femme qui avait le malheur de croiser leur champ de vision. Des hommes qui exhibaient leurs muscles et leurs tatouages au travers d’une fenêtre de plain-pied qui donnait sur la piscine. Où l’eau débordait sur les carreaux et les hurlements des enfants et des adolescents résonnaient sous un toit à l’éclairage puissant. Les gens couraient dans tous les sens sans penser à leur sécurité. Ni à celle des autres. Une odeur très forte de friture émanait de l’avant de l’immeuble. Dans les vestiaires, les casiers avaient été vandalisés et les murs relativement neufs étaient couverts de graffitis. Les jeunes se bousculaient et juraient, leur langage était cru, souvent de nature sexuelle. Le chaos régnait. Il en avait la tête qui tournait en partant. Rien à voir avec le calme de la piscine de l’hôtel. Ici il n’est pas dérangé. Sa santé physique et mentale est préservée par des longueurs sans « bombeurs ».

Une fois qu’il a fait ses longueurs il se douche et se savonne le corps. Se lave les cheveux au shampooing anti-chlore. L’odeur ne le dérange pas le moins du monde. Il n’y a personne d’autre dans la piscine, et il doute que la clientèle de l’hôtel soit composée du genre de personne qui urinerait dans l’eau, mais le chlore est essentiel pour éviter toute possibilité d’infection. Il y a quelque chose de rassurant dans l’odeur des produits d’entretien, que ce soit du chlore, de l’eau de Javel ou les divers produits qu’ils utilisent à l’hôpital. Il n’ose pas imaginer ce que les « bombeurs » ajoutent à la piscine qu’ils fréquentent, sans parler de la malpropreté et des maladies dans le complexe sportif lui-même. M. Jeffreys reste dix minutes sous la douche. Le contact du gel douche sur sa peau est agréable et l’eau est chaude. Il lave les péchés qu’il a pu commettre par inadvertance. Cette idée l’amuse. Il imagine Ponce Pilate qui se douche après une baignade purificatrice. Il se sèche et s’habille à la hâte.

M. Jeffreys a réservé un massage et arrive avec une minute d’avance. La femme qui tient le spa est séduisante mais elle a un accent vulgaire qu’elle essaye – sans y parvenir – de modifier. Son ton est familier mais il ne s’en offusque pas le moins du monde. L’hôtel propose à sa clientèle masculine et féminine une large gamme de services. Il y a un institut de beauté et Jeffreys remarque une femme rondelette qui se fait faire une manucure. Sa masseuse est légèrement en retard, ce qui, bien qu’agaçant, ne vaut pas la peine de faire un esclandre. C’est une jeune femme somme toute assez sympathique du sud de l’Espagne, la fille d’un peintre d’un certain renom, elle a émigré à Londres et s’est mise à son compte. M. Jeffreys s’assied et ne trouve rien qui vaille la peine d’être lu sur la table devant lui. La femme de l’accueil lui propose un café mais il décline. Sourit pour indiquer que ça n’est pas de sa faute si sa masseuse est en retard. Il patiente. Vérifie l’heure sur l’horloge murale. Puis sur sa montre. Décompte chaque minute. Il déteste cela, que les gens soient en retard. Mais il se contient. Neuf minutes après que son massage aurait dû commencer, la femme en question apparaît, essoufflée. Un embouteillage, on pouvait s’y attendre. Il sourit et lui dit de ne pas s’inquiéter.

M. Jeffreys pénètre dans la pièce et quitte ses vêtements, sauf son caleçon. Il s’allonge sur la table, sur le ventre, la tête dans l’appuie-tête, les yeux fixés sur la moquette. Il remarque une longue mèche de cheveux blonds. La personne qui a passé l’aspirateur dans cette pièce n’a pas vu la mèche, à moins que la table n’ait déjà été utilisée aujourd’hui. C’est une explication probable. Il pense aux cellules mortes qui sont tombées de la personne qui était là avant lui. Ce sont les cheveux d’une femme. Elle est sans doute propre et en bonne santé. Il ne peut y avoir aucun doute sur la question. Sinon elle ne serait pas descendue dans cet hôtel. Il se demande de quel pays vient la femme. Le but de sa visite. Scandinave, peut-être. Une photojournaliste pour un magazine de mode haut de gamme ? Ou une Américaine. La femme d’un banquier ? Ou même une Brésilienne. La femme d’un politicien en vacances ? Ce n’est que conjoncture et il repousse la douce image d’une blonde pétillante, nue, car il se rend compte que son pénis commence à enfler. Certains hommes sans distinction fréquentent les salons de massage en quête de faveurs sexuelles mais lui trouve l’idée tout à fait répugnante, sans parler du manque de respect que cela représente envers sa masseuse et le savoir-faire qu’elle a passé des années à acquérir. Quel dommage que tant de choses dans la société soient dégradées par une minorité d’égoïstes. M. Jeffreys relâche ses bras, mou, souple, et s’abandonne aux doigté professionnel de l’Espagnole. C’est une excellente masseuse.

D’habitude ils parlent quelques minutes au début et à la fin de chaque séance. Plus la première fois qu’il l’a rencontrée, et moins au fur et à mesure qu’ils sont devenus à l’aise l’un avec l’autre. La majeure partie de la séance se déroule maintenant dans un silence détendu. C’est une professionnelle, elle ne parle pas sans cesse pour ne rien dire. Elle comprend les réels bienfaits d’un bon massage. Il a maintenant tout loisir de s’évader un court moment. La piscine permet quelque chose qui y ressemble mais il doit se concentrer pour se perdre dans le mouvement, son esprit fait des siennes. Un bon massage, en revanche, et il n’a pas à faire quoi que ce soit. Un contraste agréable avec l’emploi du temps chargé et stressant de sa vie professionnelle quotidienne, où il subit une pression importante. Il y a tant à faire et tant de variables à prendre en compte. Des vies humaines sont entre ses mains. Sa masseuse travaille ses muscles, et enfin tourne et étire ses membres. Elle applique quelques gouttes d’huile sur sa peau et la fait bien pénétrer. À la fin de sa demi-heure M. Jeffreys est complètement détendu. Il s’habille, règle et laisse un pourboire.

Il retourne à sa chambre et se change rapidement, redescend en ascenseur au rez-de-chaussée et se dirige vers la cafétéria de l’hôtel. Il commande un cappuccino. Il est servi avec un petit motif dessiné à la poudre de cacao et Jeffreys savoure son café. Excellent. Rien à redire. Il regarde autour de lui et ce qu’il voit a l’heur de lui plaire. Des hommes et des femmes assis en couple ou seuls. Ambiance calme. Les graines de café embaument la cafétéria. Il est assis sur une chaise en osier, quant à la table : fer forgé et verre, un design à la mode. L’hôtel a su mélanger avec goût dans l’atmosphère distinctement italienne une élégance japonaise très étudiée. On la perçoit dans les abat-jour et les ornements. Très subtile, mais néanmoins frappante.

Une fois qu’il a bu son café, M. Jeffreys s’installe dans le restaurant à côté. Il est un peu tôt pour manger, mais il s’est entraîné sur le tapis de course, et il retourne à l’hôpital ce soir. Il demande une place près de la fenêtre et s’installe pour lire le menu. Le homard le tente. C’est donc ce qu’il commande, ainsi qu’une bruschetta aux tomates séchées en entrée. Une bouteille de Perrier pour épancher sa soif. Il y a d’autres gens dans le restaurant mais c’est calme. Il entend de la musique d’orgue au loin, et en tournant le regard vers le piano-bar il n’est pas surpris de voir le couvercle du piano demi-queue fermement rabattu. Il voit des gens dans le bar, mais pas le pianiste qui ne commencera à jouer que plus tard. Ses tomates arrivent : il entame un bon repas bien mérité.

Le temps que M. Jeffreys retourne à sa chambre, il est le plus heureux des hommes. Respiration régulière, agréable tiraillement dans les muscles. Dans la salle de bains c’est à regret qu’il balaie de sa brosse à dents le reste du goût de homard. Il était si bien préparé. Un mets fin dans un hôtel de qualité. La belle vie. Il a énormément de chance. Il se déshabille et s’étend de tout son long dans son lit. Il règle son réveil pour dans quatre heures.

OceanofPDF.com