White Trash (Litt Generale) (French Edition)
Steve avait eu de la chance...
Steve avait eu de la chance… il avait épousé Carole et s’était installé… alors que pour Pearl les choses s’étaient passées différemment… mais quant à ces mensonges, que c’était une femme amère… une frustrée… sadique… lesbienne… tordue… eh bien… ça n’était que du venin… ça en disait plus long sur la personne qui le disait que sur Pearl… rien n’était moins vrai… c’était un diamant… une perle… et je ris… j’en pleure presque… elle se consacrait à son travail… une maîtresse tellement dévouée à l’éducation qu’elle ne voulait pas prendre sa retraite… elle travaillait d’arrache-pied pour faire de l’école un lieu sympa pour les enfants à sa charge… pour elle c’était leur plus grande chance d’apprendre et de se développer… de canaliser leur énergie d’une manière positive… et quand un enfant apeuré arrivait pour la première fois Pearl l’accueillait avec un sourire… elle était stricte… mais gentille… et juste… elle avait tant à donner… elle se sentait proche de ses petits garçons et ses petites filles… ça ne faisait aucune différence s’ils étaient polissons ou pas… elle se souciait des garnements comme des faibles… elle aimait les petites brutes autant que ceux qu’ils brutalisaient… elle croyait à la discipline mais en même temps elle était chaleureuse… trouver ce qui les intéresse, c’était ça le secret… que ce soit la lecture… l’écriture… le dessin… le foot… le netball… aucune importance… ceux qui étaient difficiles il fallait vraiment les amadouer… tout est lié… interdépendant comme elle disait… elle me parlait de ses enfants… son travail… et pour le petit garçon qui adorait le foot c’était une façon de l’encourager à faire ses devoirs d’écriture et de lecture… il voulait savoir ce qui se passait dans ses BD de foot… et elle le faisait dessiner ses joueurs favoris… raconter le match par écrit pendant la récré… un match qu’il avait vu à la télé… et la façon dont les enfants s’entendaient entre eux c’était tout aussi important… c’est à l’école qu’ils apprennent à se faire des amis… et Pearl essayait d’encourager les amitiés, autant que les intérêts… si une fille était toute seule dans la cour Pearl mettait différentes filles à côté d’elle en classe… jusqu’à ce que la glace se brise et qu’elle se fasse une amie… et elles commençaient à jouer ensemble dehors… elle adorait vraiment les enfants… leur innocence aux grands yeux… les sages et les pas sages… il y avait des anges et des petits monstres… et elle observait leurs mamans et leurs papas quand ils venaient à la soirée parents-profs… la plupart s’intéressaient à leur enfant mais certains non… ça elle ne comprenait pas… elle les regardait et se demandait ce qui ne tournait pas rond chez eux… elle ne supportait pas qu’ils gâchent quelque chose d’aussi précieux… et elle se démenait pour les garçons et les filles des familles éclatées… au fil des années, il y avait eu, parfois, des enfants battus… ça l’affectait vraiment… elle avait les larmes aux yeux en me racontant… elle m’a parlé d’une fille que son père violait… elle était trop effrayée pour parler… d’un comité à l’autre, les services sociaux se renvoyaient la balle… ils ne faisaient rien… alors Pearl s’est changée après le travail et est allée voir cet homme chez lui, elle a frappé à la porte et quand il a ouvert elle lui a donné un coup de poing dans le visage, de toutes ses forces… ça a ameuté du monde… il y a vite eu foule et elle a dit aux voisins ce qui se passait… elle a fait de sa vie un enfer… des gens plus forts ont pris le relai… et elle est rentrée dîner… la fille a vite été mise en foyer et a fini chez des parents d’accueil qui l’ont élevée… Pearl est restée en contact avec eux et la fille a grandi et s’est mariée et est heureuse… Pearl était toujours prête à affronter les gens s’il fallait… ça c’était un cas extrême mais elle avait marqué les esprits… Pearl était dévouée… et c’est pas parce qu’elle ne s’était jamais mariée que ça voulait dire qu’elle était lesbienne… c’est un stéréotype ça… la vieille fille c’est une gouinasse… et le célibataire endurci c’est un tombeur… et c’est pas parce qu’elle était anémique qu’elle était tordue… c’était une femme bien, c’est tout… elle aimait bien s’amuser… quand elle n’était pas à l’école, quand elle était avec des amis… elle avait le sens de l’humour… quelques verres de whisky le soir pendant qu’elle corrigeait les cahiers de classe… les interminables heures sup’ non rémunérées… un travail qui n’était pas reconnu mais pourtant attendu… son salaire n’était pas fou non plus… surtout quand on pense à l’importance de l’éducation… ceux qui gagnent les salaires les plus importants sont ceux qui le méritent le moins… les égoïstes… enseigner ça a toujours été une profession difficile… les politiciens qui s’en mêlent depuis quelques dizaines d’années… et maintenant y a les inspecteurs qui ne te lâchent plus… qui foutent la pagaille avec leurs chronomètres… qui regardent tout sous l’angle du coût… elle disait que c’était pareil pour la médecine et la police… on a besoin de ces trois services plus que tout… elle pensait pas comme ça quand elle était jeune… non… elle détestait l’école et n’était jamais allée à l’hôpital… elle se croyait invincible comme Charlie… et pour la police… ils passaient le plus clair de leur temps quand ils étaient jeunes à essayer de les éviter, les flics… surtout ceux de Wembley qui les emmerdaient à l’Ace Cafe sur la North Circular… on était dans les années cinquante quand tout a commencé…. quand le Royaume-Uni s’est réveillé et a commencé à rêver l’American Dream… quand le rock‘n’roll est arrivé avec Billy Haley… quand Rock Around the Clock a été montré pour la première fois au cinéma… les sièges de cinéma éventrés… elle n’a jamais été du genre à rester sagement à la maison… c’était au moment où la country a commencé à prendre de la vitesse… l’Ace Cafe c’était toute sa vie quand elle était ado… c’est là qu’elle a rencontré Charlie… un des premiers rockers… un blouson noir, avec ses Levis et son cuir… les cheveux gominés… et à l’époque les rockers commençaient à prendre la relève des teddy-boys, plus tape-à-l’œil… Pearl en avait des choses à raconter sur les gars de Lambeth et tous ceux qui traînaient du côté de Notting Hill… toute son enfance elle avait entendu parler de la menace que les hooligans représentaient pour la société… mais elle préférait ce nouveau style… les rockers avec leurs Triumph et leurs Norton… elle adorait l’odeur de l’essence… la puissance du vrombissement des bécanes devant l’Ace… Elvis sur le jukebox… à l’intérieur, en buvant son café avec ses copines, elle en avait des frissons… elle avait encore des frissons en y repensant… regarder les garçons et les bécanes… elle se sentait tellement vivante à les regarder faire la course… la vitesse et la puissance ça lui faisait quelque chose… tout était en mouvement… et elle est tombée amoureuse de Charlie dès qu’elle l’a vu… il était arrogant, pas de doute là-dessus… très énigmatique, mystérieux… toujours dans les embrouilles… toujours à courser le diable… à prendre des risques… il avait une Triton… un mix customisé de la Triumph et la Norton… il passait son temps à bosser sur cette bécane… la pommade sur ses cheveux qui coulait sur la Triton… et la graisse de la Triton sur ses cheveux… Pearl s’est mise à rire… oui… elle l’aimait vraiment… elle voulait se marier mais il n’était pas encore prêt… mais un jour… ils étaient d’accord là-dessus… il lui faisait faire des virées à dos de bécane et ils allaient où ils voulaient… elle se sentait tellement libre… ils se sentaient tous les deux tellement libres… et une fois il a pris un virage sans aucune visibilité, à plus de cent-cinquante kilomètres à l’heure… ils se sont collés contre la bécane, des étincelles sur la route tellement ils étaient près du sol…. et elle sentait son cuir contre son visage, elle sentait l’odeur jusqu’au plus profond de son être… une odeur qui était restée avec elle… brute et vivante… le vent qui sifflait et lui brûlait les oreilles… Charlie repoussait toujours les limites… plusieurs fois il avait pris des virages où il n’avait pas de visibilité… elle l’engueulait… mais il disait que c’était spécial et elle lui criait dans l’oreille et il appuyait sur l’accélérateur et ils regardaient la mort en face… ils l’affrontaient… à part la guerre, il y avait pas de plus gros rush… c’était pas comme si elle prenait un virage dangereux pour la première fois… elle l’avait fait des tonnes de fois même… mais prendre le virage comme ça c’était différent… génial… et ils allaient partout… ils traversaient Londres… prenaient le thé à Chelsea Bridge… le vrombissement des bécanes au beau milieu de la circulation… cinquante ou soixante bécanes, on se sentait invincible… elle adorait ça… et quand Gene Vincent et Eddie Cochrane sont passés elle est allée les voir… une de ses chansons préférées c’était Jet Black Machine de Vince Taylor… elle m’a demandé si je l’avais déjà écoutée… je ne l’avais jamais écoutée… et au fil des années il y a eu d’autres endroits… Ted’s Cafe… le Cellar Bar… le Busy Bee… et elle allait au 59 Club à Hackney aussi… ils y allaient tous… puis à Paddington quand la boîte a bougé… Charlie ne grandirait jamais… c’était le genre à rester jeune toute sa vie… ils étaient vraiment amoureux comme personne… il ne voulait pas ce que tout le monde voulait… la maison et la voiture… mais il la voulait, elle… Pearl c’était sa nana… ils vivaient au jour le jour… pas de projets… il était plutôt du genre à tout faire péter, plutôt du genre baston que du genre mômes… elle n’a jamais pu le contrôler… c’est une des choses qu’elle aimait chez Charlie… mais quand elle a eu vingt-et-un ans elle a su qu’elle voulait une famille… et lui qui n’était pas encore prêt… ils avaient tout le temps… ils étaient jeunes, ils avaient la vie devant eux… et Charlie qui s’emportait facilement, mais c’était pas une brute… elle aurait pas pu être amoureuse d’une brute… et puis elle était indépendante… elle était devenue maîtresse d’école mais elle avait eu ses années folles quand elle était plus jeune… et quand elle riait ça se voyait… et j’ai pensé au pervers à qui elle a foutu un coup de poing… on ne peut jamais savoir ce qui se cache derrière les apparences… et peut-être que Charlie avait une pulsion de mort… son visage s’est assombri d’un coup en disant ça… mais elle l’aimait avec tous ses défauts… Charlie c’était un des vrais… ils étaient jeunes… si jeunes… et il y avait un jeu auquel les mecs jouaient à l’Ace… et Charlie c’était un mec, un vrai, un meneur… il avait le respect des autres parce qu’il ne reculait jamais devant une bagarre… ou un défi… et un soir il a mis Race With The Devil de Gene Vincent sur le jukebox et il a enfourché sa Triton et il a foncé sur le rond-point… fallait qu’il fasse l’aller-retour avant la fin de la chanson… et quand elle m’a raconté ça j’ai imaginé Pearl toute pomponnée, avec son chignon coque… elle mangeait un sandwich à la saucisse de foie… elle se dépêchait de le finir pour sortir… elle lui faisait un petit signe de main et puis il était parti… comme dans une chanson… tellement romantique… et Pearl qui attendait qu’il revienne et batte un record… elle appelait ça un disque de mort… un vrai disque de mort… pas une chanson d’amour cucul d’un girls band moderne… jusqu’à ce moment-là elle adorait Gene Vincent… ça avait changé après… et voilà, le 45 tours avait fini de tourner et Charlie n’était pas revenu… elle n’avait jamais pensé qu’il pourrait se planter… il était parti dans le décor deux-trois fois… des os cassés… mais ils se croyaient immortels… et puis quelqu’un est revenu et a dit que Charlie était bien amoché… et un des garçons l’a emmenée… et il était là, son Charlie, allongé sur la North Orbital, son cerveau qui éclaboussait la route… elle l’a tenu dans ses bras et elle a pleuré, pleuré, et elle a pas arrêté de pleurer pendant deux ou trois ans… elle était en morceaux… sa vie était finie… et ses copains se sont bien occupés d’elle… les garçons autant que les filles… l’enterrement c’est une autre histoire… elle s’est arrêtée à ce moment-là… elle ne voulait pas en parler… mais elle s’est remise… on se remet… peu importe ce qui arrive dans la vie, on va de l’avant… pas le choix… et Pearl qui n’avait jamais cru au paradis… le paradis est sur Terre… et Charlie était en elle… elle avait passé des années avec lui et son âme était en elle… elle pensait à lui tous les jours… et elle avait fini par continuer sa vie… elle avait suivi une formation pour devenir maîtresse et ses classes c’étaient ses enfants… en quelque sorte… c’était pas pareil que d’en avoir soi-même… mais c’était déjà ça… et elle était heureuse… à l’école elle était la maîtresse qui était toujours élégante… respectée… elle avait eu soixante ans et elle enseignait encore… c’était l’adjointe de la directrice… elle avait refusé le poste de directrice… Charlie aurait été content… elle voulait se concentrer sur l’enseignement plutôt que l’administratif… elle ne pleurait plus jamais maintenant… elle avait versé toutes les larmes de son corps bien des années plus tôt… et elle avait des loisirs… elle n’a jamais laissé tomber la danse… les soirées avec Charlie à conduire, boire et danser… elle dansait plus lentement… elle allait aux soirées des motards… elle était restée en contact avec la plupart de ses amis… beaucoup de vieux amis qui refaisaient surface une ou deux fois par an… elle était allée à la réunion des Rockers à Battersea quelques années plus tôt quand deux garçons étaient morts… quel gâchis… c’est là que sortent les grand-mères de nos jours… elle a encore ri… elle écoutait Joe Brown & the Bruvvers… c’est l’enseignement qui l’avait remise sur les rails… elle a eu des copains, oui… mais ça n’a jamais été pareil… elle n’a plus jamais eu envie de se marier… Charlie c’était l’amour de sa vie… elle m’a tendu un pendentif qu’elle portait autour du cou… un petit cœur qui s’ouvrait… l’a ouvert et me l’a tendu… le visage d’un jeune homme avec des petites mèches de cheveux noir-jais qui lui tombaient sur le front… les cheveux plaqués en arrière sur les côtés… c’était lui Charlie… dur à l’extérieur et tendre à l’intérieur… elle a souri et m’a demandé si je le trouvais beau… et j’ai dit oui… il l’était vraiment… si j’avais été elle je serais tombée amoureuse de lui aussi… j’aurais dansé le rock‘n’roll avec lui… et elle a regardé l’intérieur du pendentif pendant des plombes… elle gardait toujours la photo de Charlie sur elle… elle n’allait jamais sur sa tombe… il faut aller de l’avant… il était tellement doux quand ils étaient ensemble… il s’occupait bien d’elle… il la respectait… la traitait comme une princesse… et elle m’a reparlé de la Triton… m’a raconté une soirée inoubliable… quelques mois après être passés à plus de 160 kilomètres à l’heure… parfois ils descendaient sur la côte… mais ce soir-là c’était pas un soir comme les autres… le meilleur de tous… c’était l’été et ils se sont mis en route à minuit… ils sont arrivés sur la côte sud à temps pour voir le lever du soleil… assis tous les deux sur la falaise, la veste de Charlie autour de ses épaules… qui lui tenait chaud… et les premières lueurs d’orange sont apparues sur la mer et le soleil a commencé à se lever et ils l’ont regardé grossir et enfin former une boule… éclairer le monde… une brise légère qui faisait onduler les herbes hautes… et ils ont fait l’amour sur la falaise… et c’était parfait… elle aurait tant aimé tomber enceinte à ce moment-là… avoir ce bébé dans le ventre quand il est mort six mois plus tard… et peut-être que ça l’aurait calmé… que ça l’aurait empêché de courser le diable… mais avec des « si »… elle disait qu’elle avait sûrement plus vécu que la plupart des gens pendant les années qu’ils ont passées ensemble… elle regardait certains jeunes de nos jours et ils étaient perdus… où est la vitesse et la puissance et la montée d’adrénaline qu’on ne peut sentir que quand on est sur la route… quand on descend la côte… qu’on rentre dans le West End… qu’on prend la North Circular… qu’on se dirige vers le West Country… ils allaient dans le Wiltshire… le dimanche… faire des pique-niques… et elle a refermé le pendentif… clic… l’a remis entre ses seins… Pearl c’était pas une femme pathétique, pas du tout… elle avait sa vie et un homme qu’elle voyait régulièrement… elle disait qu’elle ne vivrait jamais avec lui… Charlie c’était l’amour de sa vie et elle avait de la chance… la plupart des gens ne connaissent jamais ça… elle était mariée avec Charlie… pour le meilleur et pour le pire… un jeune Elvis… la gomina et le sourire… avant, Elvis c’était un motard et puis il est devenu riche et célèbre et il a commencé à collectionner les Cadillac… elle se demandait souvent ce qu’il y avait en Charlie et en elle qui leur faisait prendre ces risques… elle se disait que toute cette énergie, il fallait bien qu’elle aille quelque part… elle en avait tiré sa leçon et canalisait son énergie dans l’enseignement… pour sentir que sa vie servait à quelque chose… pas une minute elle ne s’était ennuyée… et elle a ri et a dit qu’en fin de compte tout s’était passé pour le mieux… au moins Charlie et elle n’étaient pas devenus vieux et amers et fatigués l’un de l’autre… et je ne l’ai pas vraiment crue quand elle a dit ça… mais je voyais un peu ce qu’elle voulait dire.
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