White Trash (Litt Generale) (French Edition)
Le trajet de retour est rapide...
Le trajet de retour est rapide, un train puis un bus, Ruby perdue dans ses pensées pendant tout le trajet, elle voit pas les rues ou les gens, elle entend rien, sous le choc en fait, elle fait de son mieux pour gérer, elle se repose la même question en boucle, est-ce que Jeffreys disait la vérité à propos des meurtres qu’il a commis, est-ce que l’argent est vraiment plus important que tout, même qu’une vie humaine ?
Est-ce que Jeffreys était vraiment un « purificateur social » formé par les autorités ? Est-ce que le gouvernement pratique l’euthanasie en fonction du coût du traitement et de la valeur économique d’une personne ? Si c’est bien vrai, alors elle est dans une belle merde, et il faut qu’elle garde ce qu’elle sait pour elle. Elle suit cette pensée jusqu’au bout, bascule dans une vision cauchemardesque du monde autour d’elle, dans lequel elle se fait enregistrer et évaluer par des comptables, la pureté de la médecine et la santé publique infectées par une souche mortelle de cynisme, et aussi vite qu’elle a basculé elle revire dans l’autre sens, Jeffreys n’était rien de plus qu’un type solitaire, un lâche dont le snobisme est parti en vrille et du coup il tuait tous les gens qu’il n’aimait pas, dès qu’il en avait l’occasion. C’est un maniaque, ivre de pouvoir, le rebut de l’humanité.
En sortant de la gare routière, Ruby sent les gaz d’échappement de l’autoroute et entend le ronronnement des moteurs et ça la déprime, la joie qu’elle ressent normalement à se sentir vivante a été déformée, parce que d’habitude l’odeur de l’essence lui chatouille agréablement les narines, d’habitude le grondement des voitures et des camions c’est de la vie, mais c’est plus pareil maintenant, tout est sombre et écœurant, son esprit vadrouille, vrille, vacille, vérité vertigineuse : et si l’euthanasie était pratiquée dans tout le pays, des « purificateurs sociaux » dans chaque hôpital, qui ne demandent qu’à suivre les ordres qu’on leur donne, mettre en œuvre des politiques, ils ne font qu’exécuter des commandements sans que leurs actions leur procurent une satisfaction personnelle, ils pratiquent des Interruptions Volontaires de Vie, soulagent la douleur et la souffrance des malades et des gens âgés dont le traitement coûte cher, et de tous les gens qu’ils prennent en grippe.
Mais il faut qu’elle se calme et qu’elle réfléchisse bien, qu’elle ait un plan de bataille contre la vision négative que Jeffreys a créé. Elle a tout ce qu’il a dit en tête, avance rapide, retour rapide, pause, sur cette vidéo qui n’est que trop réelle, les histoires qu’il lui a chuchotées à l’oreille, elle a l’impression qu’elles ont été filmées, gravées dans son esprit, des rediffs à n’en plus finir dans son cerveau. Elle le déteste, elle déteste tout et tout le monde, elle se sent tellement seule au monde elle voudrait mourir.
« Souris, la belle », lui fait un type pendant qu’elle attend que les feux changent pour pouvoir traverser.
D’habitude elle sourit à tout le monde, mais là elle est différente, elle fait pas attention, ses rêves sont des films d’horreur, comme les interminables documentaires à la télé, elle arrive pas à penser à une seule bonne chose, et elle voit sa maman à l’hôpital et son père dans sa tombe et elle aurait tellement voulu qu’ils aient d’autres enfants, avoir un frère ou une sœur vers qui se tourner, ils ont pas pu avoir d’autres enfants, et elle hésite à aller voir Paula, mais elle a ses gamines en ce moment, y a pas école, elle a assez de soucis comme ça, et Ruby pense à Dawn et aux autres qui sont au travail, Boxer serait pas capable de gérer ce genre de truc, et de toute façon elle a pas envie d’aller à l’hôpital, c’est le dernier endroit au monde où elle a envie d’être en ce moment, peut-être qu’elle n’y retournera jamais, tout est possible, et surtout, surtout, elle pense à Charlie, elle le connaît pas depuis longtemps, mais et alors ? il a quelque chose d’unique, elle a besoin de quelqu’un, tout le monde a besoin de quelqu’un, y a pas de honte à ça.
Elle traverse la rue et entre dans une cabine téléphonique, compose son numéro, la voix de Charlie à l’autre bout direct en deux sonneries, et c’est comme si elle l’entendait à la radio, il est tout excité, il dit qu’il a essayé de l’appeler, il veut la voir, elle essaie de parler mais elle arrive pas à en placer une, il a une surprise pour elle, et elle laisse tomber, elle se tait, elle lui racontera ce qui s’est passé au Brewer’s, rendez-vous dans dix minutes.
Elle ne relève la tête que maintenant, pour voir ce qu’il y a comme circulation, puis elle baisse la tête vers le trottoir, se coule dans le pub discrètement. C’est l’heure du déjeuner et il y a un peu de monde mais le Brewer’s est plutôt grand et il y a plein de place, elle aurait pas supporté si c’était bondé, Ruby se met près de la fenêtre avec une pinte de cidre, elle a soif, elle respire le parfum de pommes et garde le cidre en bouche, elle le fait tourner sur son palais, elle essaie de faire passer la nausée, elle se demande si la police va la croire, quand elle ira leur raconter ce qui s’est passé, et peut-être qu’ils la traiteront de folle, qu’ils appelleront un monsieur en blouse blanche et la maintiendront de force pendant qu’il lui injecte un médicament spécial, une potion magique pour l’endormir pendant qu’on l’emmène dans un asile, et elle s’éteindra dans son sommeil là-bas, personne ne vérifiera la raison de son enfermement tant que le docteur dit que c’est bon, pareil si elle se jette par la fenêtre et se tord le cou.
Elle veut sa maman mais c’est pas possible. Maman n’est pas loin mais elle ne peut pas l’atteindre. C’est pas juste, vraiment pas juste, elle comprend pas ce qu’elle a fait pour mériter ça, des grosses larmes dans les yeux, elle les essuie avec un mouchoir.
« Ça va ? » demande la barmaid.
Ruby hoche la tête et essaie de sourire.
« Vous avez oublié votre monnaie. »
Ruby prend l’argent et pose les pièces sur la table, une poignée d’argent, elle regarde par la fenêtre, la rue et le centre commercial de l’autre côté de la rue, toutes sortes de gens y entrent, et d’habitude elle les aime, la couleur et les bruits et cette vitalité, mais là il y a un brouillard qui recouvre tout, tous ces gens sont foutus, ils vont vivre et mourir et c’est tout, pas de récompense qui les attend, personne n’est apprécié à sa juste valeur, peu importe les efforts qu’ils font, suffit qu’ils tombent malades ou qu’ils aient un accident et une ambulance les dépose chez les purificateurs, des assassins civilisés, remplis d’une haine maîtrisée, des hommes rationnels qui regardent de haut leurs victimes sentimentales, pleurnichardes.
« Vous en voulez une autre ? demande la barmaid quelques minutes plus tard en passant pour vider des cendriers. Je vous l’apporte si vous voulez. »
La barmaid veut lui faire plaisir mais une seule suffit, même si Ruby est bien tentée. Elle a bu vite, elle regarde la femme retourner derrière le bar puis se tourne pour regarder la rue.
Elle sursaute en voyant une Cadillac rose. Juste devant la fenêtre où elle est assise. Exactement pareille que la voiture que Charlie voulait acheter et elle met quelques secondes à se rendre compte que Charlie est au volant et qu’il lui fait signe de se dépêcher, elle cligne des yeux et se lève, sort du pub et monte dans la voiture, le siège avant est énorme, un chiot noir sur une couverture à l’arrière, et elle comprend pas, le chien bondit en avant et Charlie l’attrape et le met sur ses genoux à elle, met son clignotant à droite et démarre, la suspension est impeccable, au point que la Cadillac flotte, et elle remarque une ou deux personnes qui les regardent mais elle s’en fiche, et Charlie parle à cent kilomètres heure et elle arrive pas à en placer une, il se lance dans une histoire, lui raconte qu’un type à l’hôpital lui a filé un tuyau, un cheval qui s’appelle Ruby Murray, cent contre un, c’était pas gagné, un vieux de la vieille qui est mort la veille de son arrivée à l’hôpital et qui avait refilé le tuyau à un autre patient, dommage qu’il puisse pas le remercier, mais bref il a misé sur le cheval et a gagné son pari, il a remporté assez de thune pour s’acheter la Cadillac, son rêve est devenu réalité, et il lui restait un peu de sous après, il savait que le chiot dans l’animalerie plaisait vraiment à Ruby, c’est pour ça qu’il lui a acheté en cadeau, ça l’engage à rien, elle est pas obligée de se marier avec lui ni rien, il rigole, enfin pas pour l’instant, et Ruby sait déjà qu’elle va appeler le chiot Ben, il lui lèche le visage et elle le câline et elle pleure, elle pleure pour de vrai, Charlie qui la regarde tout surpris, et elle est heureuse, elle lui dit qu’elle pleure parce qu’elle est heureuse, Charlie sourit, tout content, et Ruby aime le chien et aime Charlie et elle est tellement heureuse que c’est comme si elle est morte et montée au paradis.
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