White Trash (Litt Generale) (French Edition)

Jonathan Jeffreys s’essuie la bouche...

Jonathan Jeffreys s’essuie la bouche puis replie soigneusement sa serviette, en s’assurant d’avoir bien suivi les plis, avant de la caler entre le bord de sa coupelle à dessert vide, et l’assiette en dessous. Il fait signe à la serveuse et la regarde attentivement tandis qu’elle lui apporte le cognac, il devine qu’elle souffre de varices et d’hypothyroïdie. La pauvre femme lui fait de la peine. Il attend qu’elle ait débarrassé sa table avant de lever le verre à sa bouche. M. Jeffreys est déjà de bonne humeur et le cognac augmente chez lui cette sensation de bien-être. Il ressent un contentement tel que c’est dommage qu’il soit obligé de partir. Il regarde la serveuse entrer dans la cuisine. La cinquantaine, une femme aux mollets gras et légèrement bossue. Sa vie est sûrement dure et il ressent de l’empathie pour elle, puis son attention est happée par le piano-bar à côté, séparé de l’hôtel-restaurant par un mur de verre teinté.

Le pianiste porte un smoking blanc et joue sur un demi-queue. Le piano est assorti à la veste. Les notes parviennent à M. Jeffreys. S’il écoute attentivement et ignore les conversations autour de lui il arrive à suivre la mélodie. Du jazz cinq étoiles, qui détend. Il mâchonne un bonbon à la menthe et s’émerveille du pur plaisir qu’on peut tirer de joies si simples. L’ambiance est parfaite, la nourriture est excellente. De la haute gastronomie française. Un couple âgé bien habillé et bien élevé passe de l’autre côté de la vitre. Disparaît derrière un énorme cactus baigné d’une lumière bleue reposante. Le pianiste sourit. De toute évidence il aime son travail. M. Jeffreys a envie de commander un deuxième cognac mais il résiste. Il veut garder les idées claires.

Ayant des responsabilités bien plus importantes que celles d’un simple médecin, il est essentiel qu’il garde l’esprit net. La santé de l’État et la stabilité de toute la population sont en jeu, ce qui n’est pas rien. Son rôle, il faut bien le dire, est tout à fait primordial, mais il ne le dirait jamais comme ça, et ne le pense même pas. C’est un homme modeste. Mais en tant que travailleur hautement qualifié s’y connaissant en économie et en médecine il observe la santé de la nation depuis un sommet plus élevé que les médecins. Loin du train-train quotidien il est à même de saisir les enjeux plus larges. C’est à lui qu’il incombe de surveiller la distribution des fonds et d’aider à guider les ressources là où elles sont les plus nécessaires. Il prend en compte tous les facteurs. La santé de l’hôpital repose sur ses épaules. C’est un microcosme de la nation. Les éléments les plus qualifiés de l’hôpital, les consultants et les médecins le traitent comme il se doit, une fois qu’ils ont compris qu’il n’est pas là pour réduire leur budget. À un niveau inférieur de l’échelle hiérarchique, les infirmières et les travailleurs auxiliaires sont plus difficiles à convaincre. Il explique cela par leur mauvaise éducation, les spécialistes ont tendance à venir de meilleurs milieux et sont plus à même de contrôler leurs émotions. Ils comprennent les arguments logiques alors que les auxiliaires sont plus irrationnels et pensent sur le court terme, aveuglés par les sentiments. Mais Jeffreys a su rallier le personnel par la simple force de ses bonnes manières. C’est un homme humble et les gens se prennent vite de sympathie pour lui. C’est un travail difficile, mais il faut bien que quelqu’un le fasse. Le cliché le fait sourire.

Quand la serveuse réapparaît il lui fait signe de lui apporter l’addition. Il se concentre à nouveau sur la pauvre femme qui vient vers lui. Son visage fatigué, sa peau plissée par les soucis. Elle a les yeux vitreux avant l’âge, plutôt à cause de l’épuisement que du temps qui passe. Il essaie d’imaginer sa vie et ne visualise que de longues heures de travail et un salaire de misère. Jamais de vraies vacances. L’optimisme de la jeunesse n’a pas survécu à la tristesse de sa vie. Elle lui fait vraiment de la peine cette femme. Il sait qu’elle s’appelle Sandra parce qu’il fréquente le restaurant régulièrement depuis qu’il est descendu à l’hôtel. Bien entendu il ne l’appellera jamais par son prénom. Ce serait faire preuve d’une familiarité qui pourrait facilement être mal interprétée. Il y a là un arrangement professionnel qui doit être respecté. Il a vu des hommes d’affaires et des touristes la traiter avec grossièreté et il trouve leur comportement horripilant. Il place sa carte sur le plateau avec soin et signe avec un grand geste. Il la remercie pour le repas. Sourit. La serveuse lui rend son sourire et le remercie.

M. Jeffreys comprend qu’elle est tombée dans le train-train quotidien. Elle arpente la moquette dans des chaussures qui lui cisaillent les talons, elle se bat très probablement contre les bouffées de chaleur de la ménopause. Ses enfants se sont sans doute éloignés d’elle, tombés dans la drogue, et pourtant, en dépit de sa vie dure elle garde toujours le sourire. Elle fournit l’effort que requiert son travail. Jeffreys apprécie. Lui-même l’a fait en s’occupant des malades et des mourants, des corps fragiles cassés par l’insuffisance cardiaque et les nombreuses formes du cancer. La serveuse a toujours été sympathique avec lui et une fois il l’a entendue parler de lui à un collègue en l’appelant « gentleman ». Il est fier de ça. De savoir qu’il n’a pas cette arrogance qu’ont bien trop de gens de nos jours.

Les temps ont changé et le pays est maintenant géré selon un consensus. La Grande-Bretagne a évolué, est devenue une société plus juste et sans classes sociales. C’est vrai qu’aujourd’hui on récolte vraiment ce qu’on sème. Il laisse un gros pourboire sur la table et quitte le restaurant. Jeffreys aimerait pouvoir faire quelque chose pour soulager l’existence difficile de la serveuse mais c’est à l’hôpital qu’il œuvre et à moins qu’elle y soit admise il ne peut rien pour elle. Il s’arrête devant la porte et regarde le pianiste. Fait un signe de main et croise le regard de l’homme. Qui lui décroche un grand sourire. Jeffreys apprécie l’atmosphère à la fois sophistiquée et décontractée du piano-bar et sa clientèle, unie par l’amour de la bonne musique.

M. Jeffreys traverse l’accueil et sourit à la fille derrière son bureau, sort et s’engouffre directement dans le taxi qui attend. Il est heureux de constater que le chauffeur de taxi est ponctuel à la minute près. Il loge dans l’un des hôtels de l’aéroport, le trajet en voiture est très court vers la ville-satellite dans laquelle il travaille. Il adore l’ambiance de l’hôtel. La clientèle qui se renouvelle constamment et le froissement des couloirs vides. Les moquettes molletonnées sous ses pieds. De belles gravures tapissent les murs qui mènent vers sa chambre. Son lit et le ménage sont faits tous les jours. Il apprécie à leur juste valeur le bar et le restaurant luxueux. La piscine chauffée et le gymnase équipé dernier cri. Room service nuit et jour quand il a un petit creux, peu importe l’heure. Il aime l’infatigable efficacité de cet endroit. Le comportement irréprochable du personnel. Si seulement l’hôpital avait les mêmes exigences de qualité. Un jour peut-être. Bien entendu, il pourrait faire le voyage depuis son appartement du centre de Londres tous les jours, mais le trajet est stressant et ne fait qu’accentuer le côté minable de ces banlieues. Il est parfaitement disposé à payer pour une chambre d’hôtel. Son travail est délicat, au cœur de son existence même. Il lui reste au moins six mois à l’hôpital, peut-être plus. Il a déjà travaillé dans des régions plus éloignées, et à chaque région ses problèmes. De telle sorte qu’il est habitué à vivre dans des hôtels. De fait, l’anonymat lui plaît.

Quand le taxi démarre il remarque le crâne rasé du chauffeur. Un skinhead. De nature sensible, il a horreur des mauvais éléments, mais est disposé à laisser sa chance à chaque individu. Une odeur de menthe flotte dans l’air. Sans doute des bonbons vendus en vrac. Rien à voir avec les bonbons à la menthe dans leur emballage individuel servis à l’hôtel. L’homme a mis une cassette au rythme irritant, une voix parle une langue bizarre qu’il ne comprend pas. C’est un rythme primitif et il pense à la tour de Babel, comparant la musique pop à une version au synthétiseur. Il se demande si son chauffeur a entendu parler des grands compositeurs européens dont lui-même raffole. La voiture s’arrête à un feu et il demande très poliment au skinhead si ça ne le dérange pas de baisser un peu la musique car il a un atroce mal de crâne. Le skinhead coupe son boucan mais Jeffreys le soupçonne d’être agacé. Il voulait simplement qu’il baisse un peu le volume pour s’entendre penser. Son pieux mensonge sur le mal de tête n’était qu’un moyen d’arriver à ses fins en évitant un conflit inutile. Le skinhead n’était pas obligé d’éteindre la radio complètement. Ça n’est pas de sa faute si la musique est agaçante. Il se demande s’il devrait essayer de se justifier, mais décide de ne pas insister. Il est client et le skinhead est là pour fournir un service.

Le taxi traverse les carrefours, fait le tour d’un rond-point et rejoint l’autoroute. M. Jeffreys aime bien ce bout de route, qui n’est pas plus long que la distance entre deux croisements. Les maisons et les usines sont occultées pendant un instant ce qui lui permet de scruter les formes aux traits brouillés qui conduisent les voitures voisines, des formes qui regardent droit devant elles, uniquement focalisées sur leur destination. Il songe au mouvement de l’âme, l’intellect qui s’éveille, la conscience qui s’élève. Du moins pour les citoyens dont la vie a été consacrée à faire le bien. Il frémit en pensant aux horreurs qui attendent ceux qui commettent des actes diaboliques. Il ressent du chagrin pour eux en dépit de leurs crimes.

L’étendue sombre de la route est éclairée à ce niveau-ci et très vite ils filent sur un tronçon surélevé, les lumières de la ville scintillent à leur droite. C’est la vue qui masque la monotonie du train-train quotidien dans cet endroit. La violence gratuite et la dépendance aux drogues qui ronge l’âme. Les gens vivent et meurent sous ces étoiles artificielles. Coincés une vie durant dans les mêmes rues. Il aimerait pouvoir dire au skinhead de continuer à rouler. Au plus profond de la campagne il s’imagine des petits hameaux et des prés verdoyants, d’anciens pubs de campagne et un match de cricket de village. C’est un no man’s land, perdu au beau milieu de nulle part, mais c’est un moment de désespoir passager, rien de plus. Ça passera bien vite. Il s’acquittera de son devoir. Prendre la maladie et la mort à bras-le-corps laisse des traces sur tous ceux qui mènent le combat sans fin du Bien contre le Mal. C’est inévitable.

Une fois le pont traversé, ils quittent l’autoroute. Le chauffeur continue jusqu’à un autre feu. Il y a des maisons des deux côtés, des maisons en rangs serrés jusqu’au bord de la voie express. À gauche, des appartements. Sous les appartements, des magasins sont encastrés. Des magasins qui vendent des journaux et des outils. Une usine s’élève au-delà des lumières, à côté du chemin de fer, une triste structure de briques et de carreaux dont la peinture s’écaille. M. Jeffreys soupire. Un drapeau Union Jack flotte au dessus d’un pub. À partir de maintenant le trajet sera lent. Le paysage mondain. Les logements bon marché et les magasins kitsch, tous les mêmes. Ça pue la médiocrité à plein nez. Jeffreys n’est que trop conscient des façons de faire de la populace : les vêtements bon marché, les épaules voûtées et les poumons usés des vieux. L’agressivité des hommes et des femmes d’âge moyen. En surpoids et sous-alimentés. Le manque de discipline de la jeunesse. Il éprouve de la pitié pour ces gens-là.

Les voitures s’accumulent aux feux et Jeffreys regarde la voiture voisine, remplie d’ados. Garçons et filles qui se baffent, font semblant de se battre, et une des filles qui boit à la bouteille. Sous les réverbères : lèvres très rouges contre le verre brun. Des jeunes pleins d’entrain, rien de plus, Jeffreys sourit. Lui-même a fait le fou en son temps. C’est le privilège de la jeunesse. Il se souvient de la sienne, lui qui même enfant voulait aider les autres, mais ne voulait pas être chirurgien comme son père. La mort l’a toujours terrifié.

Le feu passe au vert et les ados démarrent en trombe. Une odeur de pneu brûlé pénètre par la ventilation du taxi. Jeffreys regarde droit devant lui en espérant qu’un malheureux ne fera pas les frais de cette puérile prise de risque. Il comprend le besoin d’excitation des jeunes, mais comme il fait partie du corps médical il connaît les conséquences d’un tel comportement. C’est un problème dans la société.

Les gens sont toujours pressés, pris dans une sorte d’effervescence. Ils ne réfléchissent pas avant d’agir. Ou de parler. Ils sont incapables de réfléchir tranquillement à la vie et à son sens profond. Les jeunes sont les plus coupables, aucune conscience de leur propre mortalité, sans parler de la mortalité de gens autour d’eux. Mais c’est une vérité générale. Les gens ont l’esprit confus, agissent au hasard. L’éducation canalise l’énergie de la jeunesse et a le mérite de mettre en place des schémas de comportement. Ce qui façonne à son tour la civilisation. Si on ne les contrôle pas, les êtres humains ne valent pas mieux que des gorilles. L’éducation de Jeffreys a été impeccable, mais il a été studieux, s’est donné les moyens de réussir et a évité la tentation. Trop d’adolescents gâchent les chances qu’ils ont. Jeffreys vit dans une méritocratie et s’il est qui il est aujourd’hui c’est le fruit d’un dur labeur et de sacrifices. Les jeunes disparaissent au détour d’un virage et Jeffreys ne leur souhaite que du bien.

Son taxi suit, mais à une allure plus respectable. Ils passent un pub-grill. Il s’y arrêtera un jour. Peut-être quand il sera sur le départ. C’est le genre d’endroit où les familles se réunissent pour fêter anniversaires et autres marqueurs du temps qui passe. Il voit d’ici les petites assiettes de steak, servies avec des petits pois en boîte et des frites. Après les crevettes sauce américaine bien entendu. Une sauce à base de mayonnaise achetée en grande surface et de ketchup. Les crevettes surgelées. Pour le dessert, une tranche de tarte à la pomme avec de la crème anglaise. Il a vu ça à la télévision. Les gens vont aussi dans des grills après un enterrement. Ils sirotent des verres de bière et mangent des sandwichs au pain blanc, un pain qui n’a strictement aucune valeur nutritionnelle. Ils mangent des oignons au vinaigre. Cornichons. Mini hot-dogs. Brioches au sucre. Petits morceaux de cheddar et d’ananas qui chevauchent des cure-dents. Tout ça n’a strictement rien à voir avec le repas qu’il vient de consommer. Asperges. Veau. Gâteau. Une salade subtilement assaisonnée à l’huile d’olive extra vierge. Un cognac onéreux.

Il pense à sa serveuse. Sandra. C’est dans ce genre d’endroit que sa famille lui portera un dernier toast. Les proches de la défunte regarderont par les fenêtres sales et verront passer des camions au lieu de cactus et d’estampes encadrées. Une chanson pop au lieu de la subtile musique jazz d’un pianiste professionnel. Une stéréo au lieu du demi-queue. Quelques mots seront dits et ce sera tout. Jeffreys remarque les guirlandes de Noël suspendues à une fenêtre. Au milieu de l’été par ailleurs. C’est tellement désolant. Mais encore une fois, n’importe qui peut faire fortune s’il en fait le choix. Il suffit de faire preuve de détermination. Ça c’est inné, bien entendu. Ça fait partie de ce que vous êtes. Et pourtant entre ces deux genres de vie, il balance. L’inéluctabilité de la mort implique un certain fatalisme alors sa réussite personnelle prouve l’existence du libre-arbitre. Il s’est longtemps battu contre la notion du destin. Convaincu que même dans la mort, il est possible d’influencer l’avenir.

La salle de sport plus loin manque aussi de signe distinctif. Un bloc de pierre. Le béton prédomine dans la ville. Des plaques de verre qui remplissent les trous. Pas d’architecture fine pour élever l’esprit. Dans le club de gym, la salle est sans doute remplie d’hommes qui se consacrent à la violence. Voyous et videurs. La piscine pleine à ras bord. Il se souvient de la dernière fois qu’il est allé dans une piscine publique, il a passé son temps à essayer d’éviter ceux qui faisaient ce qu’on appelait des « bombes ». D’affreux petits garçons au crâne rasé, qui avaient la peau si blanche qu’elle ressemblait à du marbre. Ils ne se fatiguaient jamais, ces voyous. Ils faisaient bouillonner l’eau et le tourmentaient tant qu’il avait presque perdu son sang-froid habituel. Le fils du chauffeur de taxi doit être un de ces gamins qui font des « bombes ». C’est certain. Tel père tel fils. M. Jeffreys a l’habitude des piscines dans les clubs de sport. L’hôtel propose tout ce dont il a besoin. La salle de sport est assez peu fréquentée, tandis que la piscine est souvent vide. Il n’y a ni videurs ni petites pestes pour le déranger.

Il a grand besoin de paix, par-dessus tout. C’est un mode de vie différent, il l’admet bien volontiers et ne souhaite pas passer pour arrogant ou snob. Ils sont adorables, ces garnements qui font des « bombes », c’est certain. Innocents, au fond, mais on ne leur a pas inculqué la discipline. Certaines personnes s’expriment de manière physique alors que lui est plus intellectuel. Il imagine que ces videurs et ces « bombeurs » sont des patients de son hôpital, il voit ces hommes et ces garçons reliés à des moniteurs. Des rangées de crânes rasés et de visages pâles. Il sent le battement du cœur d’un enfant, son taux de sucre qui fait des siennes, le picotement d’une injection de calmants qui lui procure le repos dont il a besoin. Il se sent de meilleure humeur. Il voit ces hommes et ces garçons qui retrouvent ceux qu’ils aiment. Femmes et sœurs. Mères qui versent de chaudes larmes. Il y aurait des dîners pour fêter le retour à la maison : petits pois, pommes frites et hamburgers. Ils ajouteraient du ketchup et de la sauce barbecue. Les frites qui baignent dans le vinaigre. C’est la meilleure partie de son travail. Il peut aider tout le monde, sa vie est dévouée à leur bien-être. Ça semble pompeux mais ça n’est pas voulu. C’est grâce à des gens comme M. Jeffreys que les « bombeurs » peuvent « bombarder », et leurs « bombes » sont un agacement somme toute minime.

Le pare-brise est baigné de lumière, il voit défiler d’autres blocs de béton. Puis un supermarché rempli de monde. Des caddies allongés sur le flanc. Dans un endroit où il ne se passe jamais rien, le supermarché est un centre névralgique. Il voit des enfants qui attendent sur le bord de la nationale, prêts à traverser. Ils respirent la pollution des pots d’échappement. Le plomb s’accumule dans leurs cerveaux. L’avenir ne leur réserve pas grand-chose. Ils manquent de confiance en eux. Il baisse la tête et ferme les yeux, se replie complètement sur lui-même.

Il s’imagine qu’il est en vacances. Assis sur une plage aux Maldives. Il irait pêcher et rentrerait avec son dîner, puis il se mettrait dans le jacuzzi, un cocktail rafraichissant en main. Il suivrait les sentiers aériens et sentirait le soleil sur son dos. La nuit il jouirait d’un sommeil profond dans une chambre fraîche et confortable. Pendant la journée il lirait les grands classiques de la littérature et bavarderait avec les autres hôtes. Il oublierait, un tant soit peu, les peines de l’humanité. Ferait l’amour à une belle femme. Siroterait du champagne. Rechargerait ses batteries. Fuirait quelques temps ses responsabilités et s’abreuverait de silence.

La voix du skinhead rompt cette idylle. Ils sont arrivés à l’hôpital. Jeffreys laisse un joli pourboire et le conducteur sourit, gêné. Les bonnes relations sont restaurées. On ne peut pas laisser le ressentiment prendre racine. Les malentendus n’existent que pour être résolus. C’est une des règles de base de Jeffreys.

M. Jeffreys passe les premières portes de verre à l’entrée de l’hôpital et est frappé par l’odeur intense, piégée, des vieux livres. Il y a deux magasins à sa gauche. Le premier vend des journaux, des blocs-notes et des enveloppes, des boissons gazeuses et des bonbons bourrés de sucre. Celui-là est fermé. Le second est vide mis à part deux rangées de tables pliantes. Des tables qui ploient sous le poids d’un tas de CD, vidéos et livres d’occasion. Ce magasin-ci est ouvert, en stock, des dons faits pour collecter des fonds pour l’hôpital. Il entre sur un coup de tête. Les CD : de la variété, de la country et de la musique de western, des ballades irlandaises et des B.O., ainsi qu’un petit nombre de chanteurs pop dont il ne reconnaît pas les noms. Les livres : vieilles histoires de guerres oubliées et romans à l’eau de rose pêle-mêle. Il inspecte une pile de vidéos. Des gros bras bronzés lui tirent dessus à l’arme automatique. Il sourit au bénévole qui se prépare à fermer pour la nuit. M. Jeffreys est surpris par la quantité de dons, mais pas par leur qualité.

Il quitte le magasin, passe la deuxième porte et se dirige vers l’accueil. Il dit bonjour à la femme assise derrière son bureau et se fraie un chemin entre les derniers visiteurs de la journée, remarque une fille maigre sur l’un des bancs qui s’engueule avec un homme plus âgé qui pourrait bien être son père. Elle a une tête de junkie. Il ne dit pas ça pour faire le moralisateur. L’addiction à l’héroïne est une maladie et ceux qui en souffrent méritent qu’on compatisse plutôt qu’on les condamne. Quoi qu’il en soit, ce mal est un exemple flagrant de la faiblesse individuelle dont souffre une majorité de la population, dont des personnes laborieuses, des gens honnêtes. Il lui sourit en passant devant elle et elle lui rend son sourire.

La cafétéria est fermée. Il vient souvent s’y asseoir observer ceux qui viennent rendre visite à leur famille et leurs amis. C’est un élément important de son travail. Connaître le rythme de la vie quotidienne. L’humanité de l’hôpital va bien au-delà du personnel. La cafétéria se révèle être un bon échantillon des gens du quartier. Ici il voit des versions en bonne santé de ses patients. Dans toute leur gloire.

À chaque hôpital ses besoins propres. Avant cette mission il a travaillé sur la côte sud dans un hôpital qui œuvrait pour une clientèle très différente. La population était beaucoup plus âgée et cela se répercutait dans la nature des maladies que traitait l’hôpital. Pendant son premier hiver une épidémie de grippe avait balayé le pays et les personnes âgées avaient été frappées le plus sévèrement. Cela avait durement mis à l’épreuve les ressources, c’était inévitable. Le personnel avait subi une pression quasi insupportable. Sur le court terme il avait fallu contrôler la situation du mieux possible. Sur le long terme, un plan d’urgence s’imposait. Il y avait d’autres maladies liées à la vieillesse et il avait étudié l’effet que l’épidémie avait eue sur l’efficacité de l’hôpital. Son expertise s’était avérée indispensable. Ressources maximisées. Argent économisé et réorienté.

M. Jeffreys se dirige vers son bureau, une bouffée de fierté l’envahit. Il fait avancer les choses. Les couloirs autour de lui sont gris et sans vie, mais son bureau est un sanctuaire, un endroit où il peut travailler sans être dérangé. Un havre intellectuel dans un monde matériel. Il déverrouille la porte et entre. La pièce est petite mais elle suffit. Les détracteurs peuvent bien dire ce qu’ils veulent du système de santé publique, mais il fonctionne. Contre toute attente. C’est de l’équilibrisme, bien entendu, et il est grand temps de repenser le système, mais pour le moment l’État s’en tire.

Il allume sa lampe et prend le temps d’admirer l’image de l’Acropole sur son calendrier. Il a touché ces colonnes de ses mains. Il pense au serment d’Hippocrate et se remémore la pollution d’Athènes. La fraîcheur climatisée du Hilton. Il allume son ordinateur et se met au travail.

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