White Trash (Litt Generale) (French Edition)
M. Jeffreys décide de conduire...
M. Jeffreys décide de conduire pour se rendre au travail. Pour changer. On dit que la diversité est le sel de la vie et ce n’est pas lui qui va dire le contraire. Il peut vraiment se détendre, seul, et échapper au vacarme primitif du skinhead en chemise à carreaux. Au lieu de l’autoroute il décide de prendre une série de petites routes. Il préfère la route principale mais traverser ces tunnels sinistres est une des facettes de ses études. La ville dans laquelle il travaille n’est pas le genre d’endroit où il s’arrête, d’habitude, et s’il prend l’autoroute il pourrait céder à la tentation de continuer à conduire jusqu’à la campagne. « Une terre verdoyante et plaisante ». Rien que ça. Ces « moulins sombres et sataniques » n’ont jamais existé que dans l’esprit tordu du révolutionnaire Blake. Imaginez donc voir des anges à Peckham. Il pense à un bon thé avec des scones et de la confiture et de grandes fermes, un bon repas dominical et des manoirs. Il prend ses rêves pour des réalités, il le sait bien. Il se consacre à son travail et ne peut pas filer à l’anglaise sur un coup de tête. Il est satisfait de servir les gens, mais ces rues vides de culture le mettent au désespoir.
Des maisons identiques, qui se suivent à l’infini et s’enfoncent dans le tarmac comme si c’étaient des murs vides. Il passe une rangée de magasins, des stations-service, des pubs, des terrains-vagues, des fast-food, une salle de billard, des terrains vagues. Une voiture bonne pour la casse traîne sur une aire de repos. Aucune individualité et très peu de couleur pour remonter le moral. Les rues sont la continuité des interminables couloirs de l’hôpital, les salles d’hôpital et les salles d’attente sont le miroir de cette ville morne. Le personnel fait de son mieux, mais les racines sont les mêmes.
Malgré cela, M. Jeffreys est de bonne humeur, tout tourne rond dans sa tête, comme dans le moteur de sa BMW, qu’il vient de faire réviser. Les automobiles allemandes sont sans conteste construites pour donner satisfaction au client. L’efficacité teutonne et la liberté d’entreprise américaine sont le mariage idéal. Ajoutez un bon repas français et il est plus que satisfait. Il double un bus et en profite pour jeter un coup d’œil sur sa gauche. Choc à la vue de tant de corps amassés. Sensation de bien-être évanouie : il se voit démuni, forcé de voyager avec les masses. Incarcéré dans le bus. Pressé contre les habits rances des hommes et des femmes qui regardent droit devant eux et ne disent rien. Entouré de mineurs délinquants qui déballent toute leur vie. Des collégiens qui ont déjà mal tourné, qui crachent et qui jurent. Se moquent de ses manières. Poumons pulvérisés par un troupeau de sorcières. Cheveux emmêlés. Édentées. Haleine fétide : nausée. Il sent les manteaux usés sur sa peau, le tissu trempé de transpiration. Ces harpies sortent tout droit des pages de Shakespeare. Des putains pipelettes qui serrent des jouets en plastique contre leur poitrine affaissée. Des cadeaux pour leurs morveux de petits-enfants qui leur revaudront ça à coups de crimes violents et de morale douteuse. Des poupées pour les filles et des pistolets pour les garçons. Quand ils seront ados, les garçons voleront des voitures et cambrioleront les retraités. Pendant que les filles se poignarderont à coups d’aiguilles à tricoter. Passeront d’un partenaire sexuel à l’autre, complètement défoncées. Se transmettront la syphilis et l’herpès avec une nonchalance que Jeffreys trouve obscène.
Cette vision inspirée d’un documentaire continue, il s’imagine une jeune mère, sac en plastique qui balance contre sa jambe droite. Une boîte de conserve qui vient s’enfoncer dans la rotule. Un sale môme attardé lui tire le bras et mendie 50 pence. Ongles rongés. Nez qui coule. Sourire. C’est tellement dégradant. Il n’ose pas s’imaginer ce qu’il se passe dans la maison de l’enfant. À n’en pas douter le père est une brute avec des tatouages autour du nombril. Le genre d’homme qui traîne dans les rues devant les bars et jette des bouteilles de bière sur les gens du coin qui n’ont rien demandé. Qui avale des amphétamines et de la bière forte. La mère valant à peine mieux qu’une vulgaire prostituée, une catin comme dans les romans de Dickens, la peau terne et les yeux cernés de gris. Tout à fait disposée à coucher avec le premier homme qui l’attire. Pas une once de pudeur. Les joues creuses et une passion pour le crack. Un autre skinhead saoul qui le dévisage depuis le bus, c’est sûrement son frère. La haine gravée dans des traits de redneck. Une croix gammée tatouée sur le front et un couteau à la main. M. Jeffreys lutte contre les images qui s’imposent à lui, se remet de ce choc, accélère et s’éloigne. Le bus s’arrête pour accueillir une déferlante de péquenauds gueulards qui se ruent en avant, sacs en plastique balançant, bave aux babines. Il a entraperçu l’enfer, mais il chasse tout cela de son esprit : c’est un homme rationnel.
Les transports publics c’est le bon sens même. Si tout le monde conduisait une voiture les routes seraient vite paralysées. Une nouvelle et courageuse politique du transport s’impose. Une stratégie intelligente dans laquelle seuls ceux dont le travail est essentiel pour le bien-être de la société ont droit à un véhicule. Si cette règle était mise en place il pourrait bien gagner dix minutes sur son trajet pour se rendre au travail. En arrivant il n’aurait pas à perdre de précieuses minutes à chercher une place de parking. D’autres employés ont des places réservées mais lui on le laisse se débrouiller tout seul. Il a un permis de stationnement mais il trouve cela injuste car il est contraint de se garer à côté des autres visiteurs. Le gardien du parking est un imbécile, bien entendu, toujours à hausser les épaules dans un sourire abruti. Un homme qui se sent bien en pleine anarchie, au milieu des voitures remplies de skinheads et de blondes décolorées. Le gardien permet qu’on gare les voitures sur les zébras jaunes plutôt que de les envoyer se garer dans la rue.
M. Jeffreys reste digne. Ce n’est pas pour lui-même qu’il est fâché, loin de là, simplement c’est le manque d’efficacité que cela entraîne. Au lieu de faire des tours en voiture il devrait être dans son bureau en train de travailler. Il ne tient pas rigueur aux autres membres du personnel pour ce favoritisme. Non, c’est le système qui est en cause. Il faut agrandir le parking du personnel et augmenter ainsi l’efficacité. Simple bon sens. Il s’inquiète souvent qu’on raye sa voiture.
Certains des véhicules sur la route sont dans un état parfaitement honteux. Ils polluent l’atmosphère et mettent en danger d’autres automobilistes. Des automobiles usâgées conduites par des paresseux des méninges. Des hommes comme le voyou penché sur le volant de la camionnette qu’il vient de croiser. Carrosserie crasseuse et passages de roues cerclés de rouille, moteur qui s’essouffle à 80 kilomètres à l’heure, comme c’est le cas actuellement. Le conducteur ne s’est pas rasé et arbore une expression féroce. Une tête de Neandertal se tourne pour regarder M. Jeffreys droit dans les yeux. Le voyou lève une main sale, mime la masturbation. Bouche tordue en un rictus, les lèvres qui forment une grossièreté. L’arrière-train de M. Jeffreys tremble de peur, il accélère, en imaginant l’odeur de la bouche du voyou, l’état de ses dents. Pire, il devine que ses lèvres doivent être infectées d’herpès. Des plaies qui suintent du pus. Il se demande s’il ne prendrait pas le numéro de la plaque d’immatriculation pour la transmettre à la police depuis son téléphone portable mais il est trop loin maintenant pour bien la voir. Il n’a aucune envie de ralentir et de provoquer des violences routières. Il pourrait se retrouver blessé. Voire assassiné. Ce genre de choses arrive fréquemment par les temps qui courent et c’est la plaie de notre époque. Il met de la distance entre les deux véhicules et se détend enfin après avoir franchi des feux qui passent au rouge. Il chasse aussi sec le voyou de son esprit. Il refuse de s’abaisser au niveau de cet homme ne serait-ce qu’en pensant à lui. Des images de petits délinquants et de bagarreurs tournent en boucle dans sa tête. Arnaqueurs et voleurs qui risquent la prison alors que le jeu n’en vaut pas la chandelle. L’honnêteté et la décence sont des qualités qu’ils ne pourront jamais comprendre.
M. Jeffreys est d’une humeur fort optimiste. Il éprouve de la sympathie pour les autres automobilistes mais se sent frustré par le manque d’organisation. La situation exige que des décisions difficiles soient prises. Ce ne sont pas seulement les services de santé et les routes secondaires qui ont grand besoin de réforme, mais la société toute entière. C’est l’un de ses sujets préférés. De la matière à retourner dans sa tête quand il ne travaille pas. Le système judiciaire est un sujet qui nécessite qu’on se penche dessus au plus vite. Pour commencer il faut des peines plus sévères. La politique de la tolérance zéro doit être adoptée envers les coupables, que ce soient des assassins, des cleptomanes ou des enfants mal élevés. Si pour cela il faut construire plus de prisons, soit ! Le malaise est profondément ancré et comme il dit : qui aime bien châtie bien. La loi est dure mais c’est la loi. Bien entendu, ce sont des expressions, mais on ne peut pas nier la vérité, malgré les hauts cris des soi-disant bons samaritains libéraux. Ce n’est pas un homme cruel, il se considère comme quelqu’un de gentil et prévenant, peut-être même trop accommodant parfois, il ne parle pas assez franchement par souci de maintenir la bonne entente. C’est son éducation qui fait ça. Son milieu. Un comportement hautement civilisé et cultivé.
Il voit le carrefour qui l’intéresse et met son clignotant à droite. Il attend qu’il y ait moins de circulation avant de traverser pour se diriger vers les maisonnettes. Il se gare dans une petite rue et continue à pied, il sonne et attend. Il entend des pas. Candy n’enlève pas chaînette de l’entrebâilleur avant d’avoir reconnu Jonathan. Il sourit et monte les escaliers derrière elle.
Il l’a trouvée par une annonce dans un journal local et vient la voir une fois par semaine. Elle a la trentaine, les cheveux blonds. Il ne sait pas si c’est une vraie blonde car bien entendu il ne l’a jamais vue nue. Elle lui donne une idée de la nature des femmes dans ce trou paumé. Il est contraint de jouer le rôle de « micheton » pour glaner des informations or il considère que c’est là de la recherche indispensable. Elle porte un tablier décoré d’images de bord de mer. Coquillages, et ainsi de suite. Elle enlève le tablier et le pose sur le dossier d’une chaise. Il doute que Candy soit son vrai nom – elle doit l’utiliser dans l’espoir d’évoquer le glamour américain. Jeffreys parierait que son vrai nom c’est Carole, mais c’est sans importance. C’est un échange professionnel. La procédure est toujours identique. Simple mais efficace. Dans un instant elle va lui proposer une tasse de thé et ils bavarderont. Peut-être qu’elle lui proposera un toast grillé. Ce serait bien.
Candy est vêtue simplement, elle porte le genre de blouse bon marché et de pantalon qu’il voit si souvent à l’hôpital. Elle s’agenouille sur la moquette et courbe l’échine. M. Jeffreys s’approche et se tient debout, à quelques centimètres de sa tête. Il lui caresse les cheveux. Il y a là des bactéries mais cela lui est égal. Il peut sentir la saleté sous sa paume. Il reste à lui caresser la tête pendant deux minutes. Quand il a fini il met sa main sous son nez pour sentir l’odeur. Il regarde la chambre autour de lui et défait sa braguette. En retire son pénis. Il a la vessie pleine à cause de tout le thé qu’il a bu à l’hôtel avant de partir. Un bon Darjeeling. Tout à l’heure, il boira du thé PG Tips. Candy ouvre la bouche et Jeffreys s’avance. Il tient son pénis à l’angle adéquat. L’urine jaillit de ses reins et pourtant elle parvient à la recueillir et l’avaler sans en perdre une goutte. Il ne faudrait pas qu’elle salisse ses habits, sans doute du prêt-à-porter. Il regarde ses cheveux. Les mèches blondes et la peau blanche en dessous. Mais il n’est pas une bête. De temps à autre il serre son pénis pour contenir le jet. Ceci lui laisse le temps de rattraper. Il se penche sur le côté pour observer la déglutition. Il continue. La mainmise. Maître de la situation. Il faut dire qu’il y en a beaucoup aujourd’hui. Il sourit, bienveillant, bien que Candy ne puisse pas le voir. Il contrôle sa pulsion sexuelle et contrôle le fonctionnement de sa vessie. Elle est sous le sort. Envoûtée. Sous sa coupe.
Quand il a fini il secoue la petite goutte et rentre son pénis dans son caleçon. À aucun moment il ne touche la bouche de Candy. Il n’a pas non plus d’érection. Il remonte sa braguette et reste quelques instants à passer en revue la pièce et l’ameublement bon marché. C’est un acte naturel et il se sent mieux. Candy se lève. Son haleine est fétide. Écœurante même. Comme si quelqu’un lui avait uriné dans la bouche. Elle se rend à la salle de bains et il entend le robinet couler. Deux minutes plus tard elle est de retour et se tient devant lui. Il se penche en avant et la respire. Son haleine est fraîche maintenant. Du dentifrice et le bain de bouche le plus fort qui soit disponible sur le marché ont fait des merveilles. Il s’assied sur le canapé.
« Je vous sers une bonne tasse de thé ? » demande Candy, en exagérant son accent autant qu’une figurante cockney qui joue les boute-en-train dans un film de Dick Van Dyke.
Il adore quand elle parle comme ça.
« Je veux bien. »
Elle met la bouilloire en route dans la cuisine. Pendant qu’il l’attend, Jonathan passe en revue sa collection de bibelots bon marché. Plusieurs mugs qui arborent le visage de la reine. Des babioles bon marché alignées sur le rebord de la fenêtre. Un cheval fait de coquillages trône au-dessus d’un feu électrique. Il s’attend presque à voir un sucre d’orge à moitié mangé, couvert de poussière. C’est vraiment grotesque. C’est toute une expérience. L’ironie c’est le mot clef ici. Il n’a pas pour habitude de fréquenter des taudis mais c’est purement professionnel. Il ne ressent absolument pas d’excitation sexuelle. La femme le laisse froid à cet égard. Elle dit avoir travaillé dans un salon de massage mais prétend qu’elle a été évincée par plusieurs filles plus jeunes qu’elle. D’après Candy les filles étaient des adolescentes bien chaudes, prêtes à tout pour de l’argent. Cela l’amuse qu’elle fasse de telles comparaisons. Comme si elle avait des exigences plus élevées. Mais qu’importe. Il ne juge pas. C’est un être humain qui a des sentiments, et il respecte cela.
« Je vais vous préparer des toasts, dit-elle gaiement, en passant la tête par la porte. Vous aimez bien ça, les toasts, hein ? »
Par malheur il s’était retrouvé à court d’options. Il a de la chance d’avoir une amie comme Candy. Elle propose ce qu’elle a une fois appelé en riant une pause-pipi. Un commentaire grossier, en réalité. Mais il s’y attendait. Au départ, elle n’était pas prête à lui offrir cette forme de soulagement, mais il a fini par la convaincre. Il a été surpris au départ, même un peu agacé. Cent cinquante livres c’est une sacrée somme à débourser pour uriner dans la bouche d’une vulgaire prostituée, et pourtant cela démontre qu’il n’y a pas d’honneur dans toute l’étendue pourrie de cette horrible ville. Il a fallu trois visites pour trouver un arrangement. Ils ont parlé pendant les deux premières rencontres. Il a abordé le sujet et a été rabroué. À la troisième tentative un marché a été conclu. La routine est la même à chaque fois. Il ne cherche pas à la changer. Il y a un schéma. Le monde est pourri. Pourri jusqu’à la moelle. Un cœur défaillant, gonflé par les abus, et qui ne pompe plus efficacement. C’est très triste. Mais il se doit de savoir. C’est un des rares hommes dans ce pays qu’on ne peut pas acheter. Il est l’honnête même. Son âme lui appartient sans conteste.
« Et voilà. Vous voulez du Marmite ?
— Non merci. C’est très bien comme ça. »
Il mange son toast. C’est du pain blanc bon marché. La texture lui fait penser à du carton. C’est tartiné de margarine.
« V’lez un ch’tit biscuit ? »
Il prend un biscuit et le trempe dans son thé. Du thé avec un nuage de lait, et un biscuit qui n’a pas de goût. Il ne comprendra jamais comment les gens peuvent manger de telles cochonneries.
« Parfait, » dit-il en se forçant à faire descendre cette pâte de ciment.
Jonathan reste exactement une demi-heure avec Candy. Quand il est l’heure de se remettre en route pour le travail il passe très rapidement aux W.-C. pour ne pas abuser de son hospitalité. Il dépose un bref baiser sur sa joue et lui remet l’enveloppe avec son salaire. Il sait qu’elle a une fille à charge, une fille dont le visage est grand et souriant dans son cadre en argent, alors que les autres photos dans la pièce sont coincées derrière du plastique. Il présume que c’est sa fille. Lui-même n’a jamais vu l’enfant. Peut-être qu’il a tort. Mais ça lui est égal. Il sait en revanche que Candy n’a pas les nerfs solides et qu’elle manque de confiance en elle. Elle lui a dit cela quand ils prenaient le thé. Il n’avait aucune envie de recueillir cette confidence. Ce n’est pas de ça que parlent les gens ordinaires. Ils parlent de matchs de foot et des gens qui sont mieux lotis qu’eux. Il n’en a rien à cirer de Candy et de ses problèmes. Cent cinquante livres c’est une somme, nom de Dieu ! Mais elle est reconnaissante. Elle attend ses visites avec impatience. Il sait qu’elle ne vaut rien et n’a pas de morale, mais c’est un fait qu’il doit tout de même confirmer. Il paie pour briser ses réticences. CQFD. Ils sont deux adultes consentants et l’arrangement leur bénéficie à tous les deux. Il sourit et elle lui rend son sourire. Il se sent bien. Son argent l’aide. L’acte lui-même n’est qu’une excuse pour donner généreusement. Il ne veut pas qu’elle ait l’impression de mendier. Main tendue, dignité perdue.
Il traverse la rue, plus que satisfait. Sur un nuage. Un gang de hooligans devant une baraque à frites en train de discuter. Ils trament sans doute quelque chose mais c’est la vie. Ils ne regardent même pas dans sa direction. Son rôle dans la société tourne autour de l’hôpital. Ce n’est pas un officier de police. Il est soulagé que sa voiture soit garée hors de leur vue. Ils lui enlèveraient les roues à la moindre occasion. Casseraient une fenêtre et lui voleraient son autoradio. L’alarme sonnerait et ils partiraient en courant.
Il démarre le moteur et s’éloigne de ce sordide petit coin du monde, règle la fréquence radio sur une discussion autour d’une erreur judiciaire hautement médiatisée. Prétendue erreur judiciaire. Il ne croit pas que la police ait inventé les preuves de toutes pièces. Peut-être ont-ils évité certaines procédures mais ça n’aura pas été avec préméditation. Le juge aura fourni un point de vue indépendant. Bien entendu, beaucoup de ces soi-disant erreurs judiciaires ne sont rien de plus que justice rendue par d’autres moyens. Ces gens-là viennent de milieux criminels. Ils font pleurer dans les chaumières, les histoires de mauvaises fréquentations dès un tendre et influençable âge, etc. Tout le monde sait qu’ils sont coupables de quelque chose, même si on ne peut pas le prouver. Le système juridique est conçu pour bénéficier aux criminels. Le jury lui-même est un maillon faible. Dans un très petit nombre de cas Jeffreys doit bien admettre que des erreurs peuvent, à la rigueur, survenir, mais c’est sans préméditation et il ne faut pas l’oublier.
Dans son domaine, Jeffreys est à la fois juge et juré, mais la confrontation n’y a pas sa place. Le système judiciaire est basé sur des idéaux inébranlables. La présomption d’innocence. Le criminel se reconnaît aisément, mais le système judiciaire est obligé de passer par toutes les étapes, gâchant de précieuses ressources dans des procès longs et coûteux. Un mal nécessaire, c’est entendu. Jeffreys n’est certainement ni fasciste ni communiste. En revanche, le fait que les jurés soient choisis au hasard dans la population générale pose un problème important. Cela signifie que quasiment n’importe qui peut juger l’un de ses concitoyens. Seul le juge, un professionnel qualifié et neutre, rééquilibre le système. Le juge sait guider le jury dans la bonne direction. Quoiqu’il en soit, il y a un vice de forme dans le concept. Il y a des gens pour dire que le droit d’être jugé par un jury devrait être plus limité et à son humble avis c’est une fort bonne idée.
Une douzaine de lourdauds sentimentaux pontifiant sur chaque décision est tout à fait hors de question en ce qui concerne le travail de M. Jeffreys. Rien ne serait jamais fait. Il pèse les preuves et prend une décision, la responsabilité lui appartient, à lui et personne d’autre. Il demeure à tout moment impartial et juge en fonction des faits. Il n’a pas droit à l’erreur et n’en commet pas. La pression, cependant, est parfois insoutenable. Son jugement doit être infaillible, sous peine de faire souffrir des gens.
Il est presque 19 heures quand il arrive à l’hôpital et il trouve une place pour se garer facilement. Un groupe de jeunes Asiatiques tape dans un ballon, contre un mur. Il trouve cela agaçant mais ne dit rien, ne souhaitant pas être accusé d’intolérance raciale. Depuis des années, le sous-continent indien fournit au système de santé publique d’excellents médecins et infirmières, et en grand nombre. Il trouve leurs coutumes étranges, et leur nourriture épouvantable, l’odeur d’ail et d’épices qu’exhale leur peau est nauséabonde. Mais en tant que professionnel il respecte ces gens-là pour leur éthique professionnelle. Ils font preuve d’une capacité tout à fait surprenante à endurer le comportement de Blancs d’intelligence moins que moyenne. Les Antillais exécutent des travaux de basse caste aux côtés de leurs collègues Anglais. Ces gens-là sont plus proches de la nature, plus spontanés et moins travailleurs que les Pakistanais, les Indiens et les Bangladais. Sans oublier les Irlandais. Beaucoup de filles irlandaises viennent en Angleterre pour travailler comme infirmières. Elles se tuent à la tâche aux côtés des Asiatiques et des Caribéennes. Un grand nombre a été absorbé dans la population indigène, comme ça a été le cas pour les Asiatiques et les Antillais. Les Irlandais sont là depuis plus longtemps et leur ADN s’est infiltré petit à petit dans le patrimoine génétique. Beaucoup sont aujourd’hui impossibles à reconnaître. Le même phénomène commence à se produire chez ces peuples à la peau basanée ou noire. C’est sans doute une bonne chose en termes de stabilité, et autant il n’y a pas un gramme de préjugés chez Jeffreys, autant il faut bien convenir que cela reflète l’immoralité des Blancs de basse naissance. Cela révèle un très net manque d’amour-propre. Bien que les Blancs bien nés prêchent la tolérance raciale Jeffreys est tout à fait conscient du fait qu’ils maintiennent une ségrégation même si, naturellement, ils ne l’avoueraient jamais.
M. Jeffreys passe l’accueil et sourit aux membres du personnel : conscient des différences il accepte pourtant tout un chacun comme son égal. Quels que soient l’ethnicité ou le milieu social. Il exècre l’intolérance sous toutes ses formes. Il ne peut pas souffrir les préjugés basés sur la couleur et la culture. Cette prise de conscience fait défaut chez trop d’hommes et de femmes blancs, qui se complaisent dans une fantaisie de supériorité raciale. Les hommes se tondent les cheveux aussi ras que possible, effacent toute trace d’individualité. Cette coutume transcende les frontières de l’âge. Des hommes vieux jusqu’aux jeunes garçons, tous acceptent qu’ils valent à peine mieux que des robots. Les femmes portent des habits bon marché qui boudinent leurs corps bouffis. Les traits réduits en poudre par des couches de poudre, le maquillage formant un masque grossier qu’elles croient capable de cacher leur laideur naturelle. Il n’a y a rien à gagner à tricher sur les faits.
Ce sont des gens du peuple. Ordinaires. Sujets à la sentimentalité et à des accès de colère et de joie. Ils vivent et ils aiment et cela semble leur suffire. Quelle est leur ambition ? Leur ambition réelle. Non pas des espoirs en modèle réduit mais des rêves grandeur nature. Il entend que ces gens ont certains rêves mais ils sont d’une telle petitesse qu’ils en sont insignifiants. Ils passent leur vie à travailler pour devenir propriétaire d’un modeste foyer comme si cela les distinguait de ceux qui louent. Ils habitent des appartements. Des maisons mitoyennes. Dénigrent le travail manuel et lui préfèrent le travail dans un bureau alors qu’ils viennent des mêmes quartiers. Ce snobisme est amusant, bien entendu, mais tout à fait ridicule. Les masses n’ont pas de pouvoir mais sont si stupides qu’elles se battent pour les miettes qu’on leur lance d’en haut. Cette étroitesse d’esprit le remplit d’un profond dégoût.
Le canevas de sa vie est bien plus large que celui du commun des mortels qu’on croise dans la rue. Ah, oui, les images de la rue capturées par des caméras plutôt que par la palette d’un artiste. La rue débordant d’ordures qui n’ont pas été ramassées et de réfrigérateurs abandonnés. Jonchée de plats à emporter et de junk food. Puant la friture et le poulet rôti à plein nez. Les oreilles sensibles sont assaillies par des explosions constantes de basse ou de sons suraigus. La crainte qu’instillent les gangs de hooligans abrutis. Les skinheads. Partout où il regarde, des skinheads. Comme si chaque mâle dans cette atroce ville avait le crâne rasé. Des cicatrices et des coupures au rasoir électrique. Des effluves d’après-rasage. L’odeur d’un Noir à dreadlocks qui traîne avec un gang de skins en buvant un carton de jus de fruit. Qui jette le carton avant de l’écraser de son talon. Les rues remplies de dealers de drogue et de maquereaux. Les caniveaux tapissés de journaux déchirés. Les volets tirés. Pour protéger le genre de bijou tape-à-l’œil dont il ne voudrait pas même s’ils provenaient d’une pochette-surprise. En hiver il n’y a pas de couleur. En été, des rouges et des bleus délavés, décolorés.
Non, les rues qu’il est contraint d’inventorier sont sinistres et peu accueillantes pour un homme civilisé comme lui. Ses rêves sont faits d’une étoffe autrement grandiose. Il n’a pas à s’inquiéter pour l’argent, c’est entendu. Il est riche au-delà des rêves les plus fous de ces gens-là. Non, ce n’est pas vrai. Les rêves de ces gens-là ont été décuplés par la loterie nationale. Ils sont devenus complètement irréalistes. Jeffreys est stupéfait par l’importance que la loterie nationale a pris dans leurs vies. Les patients sont terrorisés à l’idée de passer à côté d’une fortune pendant qu’ils gisent à moitié morts dans l’un ou l’autre de ses service. Ils ont des chiffres préférés et ils craignent que ces nombres soient choisis au moment même où ils sont à l’hôpital. Cette peur les consume. Les visiteurs sont vite mis à contribution. Ils prennent note des chiffres sacrés et achètent les billets correspondants. Les patients demeurent anxieux tant qu’ils n’ont pas leur billet de loterie en main. Hommes ou femmes, peu importe, et de tous les âges. Il en a lui-même été témoin et a parlé de ce phénomène à l’une des infirmières de nuit. Il faut dire que cela le laisse bouche bée. Des gens qui ont à peine les moyens de gaspiller une misérable livre en dépensent dix d’un coup. Les yeux des chômeurs brillent à l’idée de gagner des millions. Les personnes âgées attendent les nouvelles avec impatience. Il est trop tard pour eux mais ils ont tant envie de laisser une fortune à leurs enfants et leurs petits-enfants. C’est parfaitement pitoyable. Compter sur un tirage au sort. C’est d’un dégradant.
L’une des infirmières lui a expliqué que, pour beaucoup de gens, cette lueur est le seul petit plaisir qui leur reste. La loterie leur donne de l’espoir. Ce mot à nouveau. Elle avait sorti son sac et lui avait montré son billet à elle. Si elle gagnait le jackpot elle n’aurait plus jamais de soucis d’argent. Soudain, tout deviendrait possible. Il a hoché la tête pour indiquer qu’il comprenait car il ne voulait pas avoir l’air dépassé. Mais ça le dépassait. Si ces gens-là gagnaient un million ça ne changerait pas ce qu’ils étaient. La racine de leur être demeurerait la même. Ils seraient toujours abrutis et anonymes, sujets à des accès soudains d’émotion qui leur attirent des ennuis. Continueraient à compatir en entendant le récit pathétique des malheurs d’autrui. À pleurer à chaudes larmes devant des films dramatiques dégoulinants de sentimentalité. Ils se pourriraient, se gâteraient s’ils gagnaient quelques livres. Gaspilleraient leur argent en junk food. En sorties cinéma. On n’achète pas une éducation, un savoir-vivre. Ça n’a pas de prix. C’était le problème chez les petites gens qui s’imaginaient capables de se sortir des bas-fonds. Il les voyait à l’hôpital. Suffisants et fiers. Il les détestait plus que les ratés. Ils se leurraient. Ne comprenaient pas que ce n’était pas l’argent le problème.
Dès le jour de sa naissance Jeffreys valait plus que ces bouffons après toute une vie de travail. La fortune donne à l’homme un certain degré de pouvoir, mais c’est un pouvoir brut, qu’il faut dégrossir. La nature de son travail donne à M. Jeffreys le plus grand pouvoir qui soit. Il a le pouvoir de vie et de mort. Il sert la communauté tout en aidant ceux qui sont moins fortunés que lui.
Il méprise beaucoup de gens dans la communauté pour leur manque de contrôle, leur ignorance et leur égoïsme, et pourtant en même temps il les aime comme on aime un enfant qui fait des bêtises. Un soldat a le pouvoir de vie et de mort mais c’est un larbin. Un crétin qui tue sur ordre. Le soldat ne songe pas à qui il extermine. Y est indifférent. C’est un lâche, un destructeur de vie. M. Jeffreys n’a aucun respect pour l’armée. Il a consacré sa vie à aider la société plutôt que de participer à sa destruction. Son père était pareil et a sauvé des milliers de vies au cours de sa longue carrière. Jonathan Jeffreys ne fait que suivre ses éminentes traces.
OceanofPDF.com