White Trash (Litt Generale) (French Edition)

John King · Chapitre 17 sur 28

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White Trash (Litt Generale) (French Edition)

Ruby fait basculer Aggie...

Ruby fait basculer Aggie en avant et redresse ses oreillers, d’un bras elle soutient le poids de cette femme et de l’autre elle remet le drap bien droit et borde le lit, elle retire son bras tout doucement pour bien l’installer. Aggie n’est pas confortable, Ruby s’y reprend à deux fois encore, elle fait basculer le poids d’avant en arrière, elle voit la trapéziste au sommet de la tente du cirque, bien haut, elle touche presque le faîte, son body accroche la lumière, strass qui scintille, paillettes et diamants, ça brille tant que les clowns là-bas en bas sont hypnotisés, du talc sur la chemise de nuit d’Aggie, les tristes sourires-chimio qu’on voit quand on est tout en haut de la tente, le fard et les piqûres de morphine qui soulagent la douleur.

Aggie fait des histoires, elle ne mâche pas ses mots mais elle va être assise comme ça pendant des heures alors Ruby lui en veut pas, elle reste au cirque avec les danseuses, les dompteurs de lions, elle sourit, elle hoche la tête, elle est assise à côté de sa maman, elle lui tient la main, elle est toute excitée par les costumes et les animaux de la jungle, elle renifle le talc, ça lui plaît beaucoup parce que ça rend la peau des femmes toute blanche, comme une geisha, et elle a dit à sa maman qu’elle veut être geisha un jour, elle regarde les clowns et elle aimerait vraiment avoir le visage blanc et les pieds bandés, mais elle a grandi et les clowns ont commencé à lui donner envie de pleurer tellement ils sont tristes, des larmes tatouées sur le visage triste d’un homme, la peau d’Aggie rose et plissée là où elle a dormi dessus, des balafres qui s’estompent, des taches de rousseur le long de l’arrête du nez et des petites perles aux oreilles.

Aggie abuse pas non plus. Ruby la laisserait pas faire. Quand un patient commence à te donner des ordres c’est fini. Ruby a appris sa leçon très vite, elle s’est rendu compte qu’au fond les patients veulent que tu gères leur vie. Comme un enfant, le patient veut se sentir en sécurité, veut croire que tu vas le soutenir dans sa maladie et le renvoyer chez lui en pleine santé. Les patients tentent, oui, mais une fois que tu as fixé les règles ils se détendent. Ils te testent au début, mais après, quand on te fait confiance c’est vraiment quelque chose, le meilleur compliment du monde. C’est donnant-donnant, comme dans la vie, on soulage les soucis qui pèsent sur les gens. La gentillesse ça coûte rien, mais si un patient est malpoli, comme Aggie peut l’être, Ruby sait reconnaître de la peur ou une tristesse plus profonde, mais elle n’est pas une imbécile pour autant et elle pose des limites et s’y tient, elle ajuste le bout du lit pendant que cette femme dont les organes sont pris d’assaut par un cancer regarde le ciel par la fenêtre.

« Quand j’étais petite fille, dit Aggie, la voix changée, soudain douce, au point que ça fait sursauter Ruby, j’avais une amie qui s’appelait Doris et l’été on s’allongeait sur le dos et on regardait le ciel et on regardait les nuages qui bougeaient. Doris disait que quand on meurt notre âme devient un nuage et on flotte dans le monde pour toujours, donc en fait on voit le paradis juste là, au-dessus de nous. Mon père est mort quand j’étais bébé, je l’ai jamais connu, mais le père de Doris il est mort quand elle avait six ou sept ans, et elle, elle l’a connu. Moi j’avais vu le visage de mon père que sur des photos. C’était plus dur pour elle, je suppose. Alors que moi je ne pouvais rien faire d’autre qu’imaginer. »

Ruby est là à côté d’elle et elle a envie de pleurer, lui tendre la main, enlacer cette femme comme si c’était une petite fille, comme si elle était sa mère.

« Au début j’étais pas sûre de vouloir la croire mais quand j’ai commencé à y penser ça m’a semblé une bonne idée, c’était mieux que d’être coincé six pieds sous terre dans un cercueil. J’aimais bien l’idée et on s’allongeait sur l’herbe toutes les deux, et je voyais le visage de mon père. Il était toujours là, très haut dans le ciel, à me regarder quand j’allais à l’école, il filait vers l’horizon la nuit et revenait le lendemain. Il était toujours avec moi, il veillait sur moi, et un jour moi aussi je serais un nuage, je flotterais à côté de lui, on se confondrait. »

Ruby fait un effort pour être forte plutôt que triste, elle se dit que c’est une jolie idée, inventer son propre paradis comme ça, il suffit de vouloir pour voir le côté positif des choses, et elle voit Aggie dans l’herbe, le soleil qui brille, et Aggie qui rêvasse.

« J’ai jamais voulu être une étoile. Il y avait des gamins qui disaient qu’on devenait une étoile mais c’est trop loin, c’est juste une petite touche de lumière scintillante. Ça avait l’air trop petit. Au moins un nuage ça bouge et ça change de forme et de couleur, comme une personne. Mon père est mort de tuberculose. S’il était né plus tard il en serait pas mort et je l’aurais connu. »

Aggie déteste être à l’hôpital et Ruby la comprend. Elle a été opérée deux fois et a fait de la chimio, ça fait plusieurs années qu’elle passe sa vie à l’hôpital. Elle est maniaque et autoritaire mais quand quelqu’un souffre comme ça et qu’il y a des fortes chances que cette personne meure on peut lui pardonner beaucoup de choses.

« Je n’aime pas les orages, toute cette foudre et ces éclairs, et puis le toit commence à fuir et il faut sortir un seau. Je me fais toujours du souci parce que ça pourrait atteindre les circuits électriques et mettre le feu à la maison. Tommy s’en occupe, il s’inquiète jamais à propos de ce genre de chose, il monte sur le toit et il fait ce qu’il peut. Mais je suppose qu’on s’y habitue, si on est un nuage. »

Peut-être qu’Aggie n’en a plus pour longtemps à vivre. Rien n’est sûr en ce moment sauf qu’elle va bientôt rentrer et que c’est comme ça quand on a le cancer, il faut attendre, voir ce qui se passe, si c’est malin ou bénin, c’est comme ça qu’on définit ces choses-là, toute cette terminologie qui démystifie la maladie et lui colle des étiquettes, des catégories – congénitale ou nouvellement acquise, chimique ou mécanique, génétique ou environnementale. Il y a une raison à tout. Au moins elle a Tommy et sa famille.

« Faites pas cette tête, » dit Aggie qui s’est ressaisie, mais elle le dit sur le ton de la rigolade. « Vous pourrez pas grand-chose pour nous si vous pleurez. »

Ruby entend la dame qui passe avec les plateaux-repas, c’est le moment que la plupart des patients attendent avec impatience à la fin d’une matinée bien chargée, chaque repas c’est tout un événement, et elle sait que Vicky fredonne un calypso et pourtant elle la voit pas et l’entend pas encore non plus, elle bloque sur le même air depuis qu’elle est allée à Trinidad pour la première fois voir sa grand-mère, elle a rendu tout le monde jaloux à parler des plages et du carnaval, et Ruby adorerait aller en vacances mais elle a pas les moyens cette année, elle a dit la même chose l’été dernier aussi, et elle a le calypso dans la tête, et les assiettes et les couverts qui s’entrechoquent font l’accompagnement, Vicky est une fanfare à elle toute seule quand elle sert ses tartes salées, ses pommes de terre et ses petits pois.

Ruby se retourne pour regarder Aggie et espère qu’elle aura la force de se battre, battre ce cancer, et elle repense à sa mère, presque le même âge qu’Aggie et pas la même santé, pas du tout, elle revoit les bougies d’anniversaire et les couronnes en papier, et sa mère vivra jusqu’à cent ans mais elle ne comprendra pas pourquoi il y a des bougies à souffler. Ruby espère qu’elle ne vivra pas aussi longtemps que ça, qu’elle va se faire la belle, s’envoler dans le ciel pour être emportée par un courant d’air chaud et faire le tour du monde, en suivant le soleil, puis elle reviendra et elle sourira par la fenêtre tous les matins, son âme soulagée de la maladie qui pourrit son cerveau et lui fait débiter toutes ces méchancetés, qui la rend mauvaise – elle qui a toujours été si douce – qui brouille sa personnalité et fait entrer les monstres, sa mémoire est anéantie, et c’est Aggie qui a tout compris quand elle parle de se laisser balloter par le vent.

« Tarte aux pommes aujourd’hui, » dit Aggie, en se léchant les babines, elle n’est plus la même d’un coup, elle a arrêté de donner des ordres et s’est ouverte un peu.

Ruby sourit, se sent coupable de souhaiter la mort de sa mère, quelle horreur de penser ça, elle a honte, c’est juste qu’elle déteste voir sa maman comme ça dans une maison de santé. Elle sait qu’on dit qu’avec son Alzheimer elle ne sait pas où elle est, qu’elle ne s’inquiète ni du passé ni de l’avenir parce qu’elle ne sait même pas qu’ils existent, que ça serait pire pour Ruby de voir sa mère devenir sénile sous ses yeux, et Ruby essaie de prendre tout ça en compte mais ça ne marche pas vraiment. Elle est égoïste, si c’était une maladie du corps elle pourrait soigner sa mère, même si c’était une maladie en phase terminale, au moins elle pourrait s’occuper d’elle jusqu’à ce qu’elle décède – puisqu’il faut envisager le pire – comme Tommy fait avec Aggie, et elle a essayé, Ruby, vraiment essayé, elle a fait de son mieux, mais les crises de colère, les accès de rage ont pris le dessus, les reproches continus l’ont rongée jusqu’au jour où maman a commencé à tout casser, à la traiter de tous les noms. Ruby n’a pas envie de repenser aux trous de mémoire qui ont empiré petit à petit, à la colère, mais c’est pas les faits qui lui remontent le moral non plus : les cellules nerveuses qui lâchent dans le cortex cérébral, ça veut dire quoi ? Ça lui fait du mal de voir sa maman perdre sa personnalité et ses souvenirs, au point qu’elle ne se souvient même pas que Ruby est sa fille.

« La vieille bique est bien installée ? » demande Vicky qui est trop loin pour qu’Aggie l’entende.

« Elle est pas méchante, je l’aime bien, » dit Ruby. « Elle a juste peur de mourir. On peut pas lui en vouloir.

— Aujourd’hui c’est son dessert préféré : tarte aux pommes. »

Ruby s’enferme dans les toilettes de l’unité. Sa maman fait toile de fond dans sa tête, elle fait des puzzles avec des femmes plus vieilles qu’elle, un dessin de Big Ben sans l’horloge, des morceaux du puzzle ont été cachés pour faire une blague, une blague que le farceur oublie en quelques secondes, du coup on sait pas si c’est de l’humour ou le côté méchant qui ressort.

L’image de maman est très nette, elle joue avec le même puzzle que quand Ruby l’a aidée la dernière fois, il y a un mois, Ruby est mal pendant plusieurs jours après chaque visite, elle voit pas l’intérêt puisque maman sait pas qui elle est, c’est pour elle-même qu’elle y va, et elle se fait du mal, Big Ben s’efface, elle voit un pont en pierre au-dessus d’une rivière à la campagne, l’eau qui gargouille autour des pierres noires glissantes, Ruby les sent entre ses mains, là, assise dans ce monde stérile d’insuffisance rénale, de calcification, d’AVC, et elle entend l’eau bleue qui babille-Babel, doux petits riens qui ne sont pas des mots doux du tout, langues d’écume blanche, éphémères comme l’écume des jours, coulée sanglante qui détruit tout sur son passage, tout se jette dans la mer, et le puzzle qui n’a jamais été fini, maman qui a perdu l’envie, maman qui passe d’enfant à vieille sorcière, qui crache un flot d’injures, maman qui taille Ruby sur sa robe, sur ses chaussures, ses cheveux, maman sait où ça fait mal, alors elle frappe en plein dans le mille, en tout cas jusqu’à ce qu’une des infirmières vienne la calmer, une infirmière qui sait quoi dire, qui ne cède pas, comme avec un petit enfant, ça c’est de la compétence, et Ruby assise sur les toilettes avec ses grosses larmes, Ruby qui se ressaisit, qui se lève et se lave le visage, Ruby qui se regarde dans le miroir pour voir quelle tête elle a, et puis elle va voir Maureen et lui dit qu’elle file.

Elle quitte l’hôpital et se dirige vers l’arrêt de bus, paie et s’installe au fond, au milieu des emballages de bonbons et des canettes écrasées, à côté de la sortie de secours avec ses panneaux : « danger » et « pénalité », une bouteille roule trois fois vers le fond emmenée par le mouvement du bus, Ruby la coince sous son pied, elle la ramasse, prend un mouchoir pour essuyer le glucose poisseux de sa main. Le bus roule au ralenti, s’arrête, repart, Ruby est coincée dans sa tête, elle se force à penser à Charlie Boy, M. Parish dans son service, elle a saisi sa chance et a convaincu Sally de la laisser changer ses pansements, contente de rencontrer l’homme qui se cache derrière cette voix, c’est mieux qu’une star de la radio parce qu’il invente ses propres playlists et n’a pas d’ordres à prendre des censeurs. L’argent n’entre pas en compte et c’est ça tout le secret. Une fois qu’il y a de l’argent en jeu tout est gâché.

Ruby n’a aucune envie de se le faire, elle n’y a même pas pensé, c’est sa voix et sa musique qui l’ont poussées à aller voir Charlie, et il était bien content quand elle lui a dit qu’elle écoute son émission, surtout tôt le matin et parfois quand elle arrive pas à dormir, ça dépend, normalement elle est fatiguée, elle n’arrête pas de la journée, et elle adore les chansons qu’il met, les associations, il lui a plu direct, papillons dans le ventre, est-ce qu’il a testé la radio de l’hôpital ? ce sont des volontaires qui s’en occupent, ils mettent plein de pop et de variété. Il a dit qu’il a écouté Dolly Parton et que ça lui a un peu tapé sur le système – il est encore un peu dans les vapes – il est plutôt réservé mais vif en même temps, en tout cas c’est comme ça qu’elle le ressent, et Charlie dit qu’il est vraiment surpris qu’il y ait des gens qu’il ne connaît pas qui l’écoutent, il fait son modeste, il dit que la plupart du temps il a l’impression de se mettre des disques pour lui tout seul, de balancer des chansons dans la nuit comme on envoie des fusées, et Ruby qui pense aux feux d’artifices du 5 novembre dans le parking, les patates grillées dans l’alu, au terrain de jeux avec papa-maman quand elle était petite, deux variétés de saucisses différentes, les saucisses brûlées et la poudre à canon qui fait boum, Guy Fawkes qui sourit dans les flammes, assis près des magasins, des feux d’artifice lancés dans la nuit, des feux qui éclairent le ciel, les nuages, tous ces esprits qui passent au dessus de Bali et de la Birmanie, et les yeux de Charlie se sont éclairés quand il lui racontait qu’il n’y a rien de mieux que d’être devant sa platine au lever du soleil en été, à boire du café et mettre des disques.

Il lui a parlé du soleil qui se glisse entre les immeubles, des gros blocs de béton gris et blanc qui virent à l’orange, jaune et rouge, chaque lever de soleil est différent selon les nuages, l’endroit, selon qui le regarde, le soleil qui remonte jusqu’aux toits, sous le soleil les antennes et les paraboles deviennent de longues tiges végétales, de jeunes arbres tout frêles, et lui assis là à se dire que la vie c’est de la balle, content de ne pas devoir aller bosser ce jour-là. C’était vraiment quelque chose. La plupart des gens ne voient jamais le lever du soleil. Ruby l’a aimé quand il a dit ça, enfin, elle a aimé quand il a dit ça, en tout cas elle voyait bien ce qu’il voulait dire, et les ailes des papillons s’agitent dans son ventre.

Elle nettoie ses points de suture aussi doucement que possible, elle sent qu’il se crispe, elle devine que quelqu’un la regarde, elle tourne la tête et elle voit Dawn, alors que Charlie ne peut pas la voir, Dawn roule les yeux et bat des cils en mimant une pipe, le poing devant la bouche, langue en joue, langue de pute, c’est le cas de le dire, et Ruby sent qu’elle rougit, comme Boxer, mais Dawn se tire, et quelques secondes plus tard c’est Maureen qui passe.

Ruby finit avec Charlie mais comme elle a un peu de temps elle lui demande ce qu’il a fait pour avoir ces points de suture, il lui raconte qu’il mixait dans une soirée tranquille, en tout cas il croyait, mais des types ont commencé à foutre le bordel dans ses disques et quand il leur a demandé d’arrêter l’un d’entre eux lui a filé un coup de couteau, un autre lui a donné un coup de poing et il est tombé et s’est pris un coup de pied dans la tête. Comme ça. Ses potes sont intervenus et l’ont sauvé. Les bandes étaient à couteaux tirés depuis un moment. Pour des conneries. Ruby remarque que l’humeur de Charlie s’assombrit et elle le fait revenir en lui faisant parler des autres DJ et de la musique qu’il choisit.

Elle se retrouve dans son bus dans un sursaut, son subconscient lui dit que ça va bientôt être son arrêt, et Ruby remercie le conducteur, elle marche dans la rue, le bruit de ventouse des portes dans les oreilles. Elle rentre dans le magasin de bonbons et achète un paquet de bonbons à la menthe, puis reprend le chemin de la maison de santé. C’est un vieil immeuble avec du gazon devant, pas du classique de l’époque victorienne, plutôt quelque chose qui date de la guerre, et derrière il y a encore de la pelouse, un carré plus grand, avec un petit étang, Ruby s’y assied avec sa maman quand il fait bon et que sa mère a l’esprit suffisamment alerte pour supporter cette drôle de fille qui fait semblant d’être sa fille. Du bout des doigts, Ruby touche le zinc dans sa poche et espère que sa maman a pris la plaquette qu’elle a donnée à une des infirmières la dernière fois. Elle a lu que l’Alzheimer pourrait être causé par un déficit de zinc. Elle a aussi lu que ça pourrait être dû à un déficit d’acide folique, et c’est pour ça qu’il faut manger des légumes. Il y a toutes sortes de théories, et elle en a vu des patients qui s’accrochent à leurs remèdes, qui cherchent des réponses aux mystères, et elle est la première à le faire, elle attend que des scientifiques viennent sauver tous les gens qui sont coincés au purgatoire, et quand passe la porte d’entrée elle se force à être forte, comme elle fait au boulot. Il faut qu’elle soit courageuse pour sa maman, Ruby, comme on lui disait quand elle était petite et qu’il fallait aller dans la cour, quand il fallait qu’elle avale un médicament, quand il fallait qu’on lui fasse une piqûre. Elle est forte quand elle passe l’accueil, quand elle traverse le couloir, quand elle dit bonjour aux infirmières, quand on lui indique où aller, dans la salle télé, c’est Scooby-Doo à l’écran. Elle s’assied à côté de sa maman et lui caresse le bras.

« Je peux vous aider ma jolie, vous êtes perdue ?

— C’est moi, maman, c’est Ruby. »

Elle n’a que cinquante-six ans mais elle a l’air beaucoup plus âgée, ses cheveux crépus peignés, et repeignés, au point qu’ils en sont droits et fins, le pli de ses cheveux suit le contour de son visage. Ruby déteste voir les cheveux de maman comme ça parce que quand elle avait trois ans, quatre ans, cinq ans, enfin depuis toujours, maman avait les cheveux qui se dressaient sur la tête comme si on l’avait électrocutée, et dans sa tête Ruby se reprend, pas drôle ça, on appelle ça le traitement par électrochocs, c’est pas ça qu’elle voulait dire, c’est juste que les cheveux de maman frisaient comme s’ils étaient pleins d’électricité statique, comme quand papa frottait un ballon sur son pull et le collait au plafond pour les goûters d’anniversaire de Ruby, et quand elle se roulait par terre avec maman pour jouer, ses cheveux se dressaient et faisaient des drôles de formes, et Ruby sent les larmes qui montent.

Ruby est une petite fille qui saute sur un lit, on l’attrape et on la chatouille sous les bras, et quand elle est fatiguée son visage devient rouge, elle a plus de souffle tellement elle a rigolé, elle s’allonge sur le dos avec maman, et maman lève le bras et le fait tout souple, comme ça il tombe un peu dans tous les sens et Ruby ce qu’elle doit faire c’est attraper le bras pour pas qu’il tombe sur le lit, elle doit remonter le bras pour qu’il soit vertical à nouveau, et maman le maintient en l’air comme ça quelques secondes avant qu’il commence à tanguer et tourner en petits cercles qui, petit à petit, deviennent de plus en plus grands, et là c’est le looping vers le lit, très vite, et puis la seconde d’après le bras ne bouge presque plus, pendant une petite seconde le bras ne pèse rien et puis il est lourd comme une tour qui s’écroule, et quand enfin il dégringole, la plupart du temps Ruby l’arrête, pendant un quart de seconde il est trop lourd et puis après il est facile à porter, ça lui donne l’impression d’être super forte mais en vrai elle sait que maman maîtrise, qu’elle lui facilite la vie, et elles jouent jusqu’à plus pouvoir, jusqu’à ce que leurs bras leur fassent mal et puis après Ruby repose sa tête sur l’épaule de maman et maman chante une chanson, Ruby doit se concentrer pour retrouver les paroles, elle donne à son amour une cerise, sans noyau, elle aimerait bien se rappeler du reste, elle voudrait demander mais elle n’a pas envie de voir le regard vide de maman, maman qui la regarde comme si elle était folle, elle n’a pas envie de détruire un bon souvenir, c’est le souvenir de Ruby et on va pas lui gâcher ça. Ce ne sont que des mots, de toute façon. C’est l’odeur des draps et des couvertures qui compte, le talc et le shampoing de maman.

« Vous êtes venue réparer la télé ? demande maman. On n’arrive pas à capter les chaînes du câble. Ils disent qu’on doit payer pour les avoir mais moi je crois que c’est le téléviseur. Ils veulent pas dépenser d’argent, c’est ça le problème. Mon mari sera là dans une minute. On va faire des courses. »

Ruby sourit et joue avec le paquet de bonbons à la menthe dans sa poche. L’Alzheimer c’est pas juste. Si on se fait expulser, et qu’on se retrouve à la rue, si on perd son chemin, d’une façon ou d’une autre, au moins on a ses souvenirs, et c’est ça qui fait qu’on est vivant, mais sans les souvenirs on n’existe pas. Elle joue le jeu et se dit qu’on ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu, les choses qu’on se dit pour se rassurer, et que ce qu’elle veut vraiment c’est que maman mette ses cheveux en pétard comme elle se coiffait avant, les coups de peigne sans fin ça lui faisait un visage pointu, comme une sorcière sur son balai, dans les dessins animés, dans Scooby-Doo, ça lui donnait l’air très comme il faut, manipulatrice, dépourvue d’émotions, alors qu’elle a toujours eu un tempérament chaleureux et rieur, c’est l’émotion qui te fait sentir vivant, et c’est comme si les cheveux sagement lissés c’était tout le contraire de sa maladie et de sa confusion débilitante, et Dieu merci elle n’a pas toujours été comme ça, Dieu merci Ruby a des souvenirs plein la tête.

« Vous avez vu les météores hier soir ? C’est pour ça que vous êtes venue ?

— Je n’ai pas vu les météores, maman. Mais je t’ai apporté ça. »

Ruby lui passe les bonbons à la menthe. Sa maman a toujours aimé les bonbons à la menthe.

« C’est très gentil à vous mais je n’aime pas les pastilles à la menthe. Mais vous ne pouviez pas savoir. Je pourrais les partager avec les autres. Peut-être plus tard, quand vous ne serez plus là. »

Il y a un homme et une femme à côté d’eux qui regardent la télévision.

« Et si on allait s’asseoir dehors maman ? Il y a du soleil. On va s’asseoir près de l’étang comme la dernière fois ? »

Sa maman la regarde bizarrement, secoue la tête doucement comme si Ruby était folle et c’est évident qu’elle ne s’en souvient pas, elle a sûrement déjà oublié les météores et les chaînes du câble, c’est comme ça, mais au moins elle est pas fâchée, elle n’attaque pas Ruby sur ses habits comme elle fait d’habitude comme si elle avait encore juste assez de souvenir pour appuyer là où ça fait mal, et Ruby met sa main dans celle de sa mère et reste près d’elle pendant qu’elle regarde Scooby qui essaye d’échapper à un fantôme qui en vrai n’est qu’un professeur recouvert d’un drap, et elle se demande si c’est une bonne chose que les patients regardent des choses comme ça, mais personne n’a peur des dessins animés, et une infirmière lui apporte une boisson pendant que sa maman continue à regarder Scooby-Doo, et l’infirmière sourit à Ruby, elle compatit, et de Scooby-Doo sans transition on passe à un film de Laurel et Hardy dans lequel Stan et Ollie tombent et sont mouillés parce qu’il pleut, il y a des grosses voitures, pratiquement encastrées les unes dans les autres, et de temps en temps maman regarde Ruby de côté, puis regarde sa main.

« Si on allait s’asseoir dehors ? propose Ruby au bout d’un petit moment.

— Non ma jolie, dit maman, en regardant l’écran de télévision et en serrant la main de Ruby. Il pleut dehors. On regarde le film, comme on faisait avant. Je vais aller nous faire griller des crumpets dans une minute. Tu sais, comme on fait toujours. »

Ruby est une enfant assise sur le canapé un samedi après-midi, sa mère à côté d’elle et la télévision allumée, il pleut dehors et le vent souffle contre les fenêtres, et il y a de la grêle et de la neige et de l’orage et des éclairs et papa travaille ou est parti jouer au foot avec ses amis et maman et Ruby ont chacune une assiette avec des crumpets chauds et maman a un mug de thé par terre à côté d’elle et Ruby boit du sirop d’orange et elle doit faire bien attention à ne pas renverser son verre si elle se lève et les crumpets sont croustillants sur les bords et les trous sont devenus marron, grillés, et la margarine on la met dès que ça sort du grill comme ça ça fond rapidement et ça recouvre les crumpets et parfois elle les mange avec de la confiture à la fraise par-dessus et d’autres fois c’est du lemon curd mais sinon ce qu’elle préfère c’est les manger comme ça beurrés et Ruby et maman restent comme ça des heures à regarder des vieux films en noir et blanc, la plupart du temps ce sont des comédies musicales, Gene Kelly qui chante sous la pluie et elle se penche contre sa maman quand elle a le ventre plein et elle pose la tête sur l’épais cardigan marron que maman porte toujours quand elle est à la maison, celui que sa mère à elle lui a tricoté, avec les gros boutons noirs, et elles sont bien au chaud à l’intérieur et Ben est dans son panier pendant qu’elles mangent et il grimpe à côté d’elles et parfois s’il fait vraiment froid ils s’enroulent dans une couverture pour avoir chaud, une couverture toute douce avec plein de poils de chiens emmêlés dans les bouloches de laine et on est bien au chaud et elle est contente toute collée contre maman et Ben elle voudrait que le film ne s’arrête pas pour pouvoir rester comme ça pour toute la vie.

« Au revoir, » c’est ce qu’a dit sa maman après, quand Ruby est partie à la fin de Laurel et Hardy, elle était surprise quand Ruby lui a fait un câlin, comme si elle venait juste d’arriver, mais ça n’a pas d’importance.

Ruby retourne à l’arrêt de bus, la tête haute. C’était une bonne visite, la meilleure depuis un bon bout de temps, maintenant elle est contente d’y être venue, elle n’aime pas aller à la maison de santé, surtout quand elle pense aux visites où maman lui en fait baver. Pendant un moment c’était vraiment comme au bon vieux temps, pour maman ça n’a duré qu’une ou deux secondes, mais pour Ruby ça a duré tout le temps qu’elle était assise à lui tenir la main.

D’après les horaires il reste encore vingt minutes avant que son bus n’arrive. Ruby a besoin de boire un coup, d’habitude elle ne rentre jamais dans un pub seule mais elle fait une exception cette fois-ci et entre dans le pub de l’autre côté de la rue. Ça sent le renfermé à l’intérieur, la moquette sent le moisi, ça doit être de la bière renversée ou du vomi lavé à grande eau, enfin au désinfectant. Le pub est presque vide, deux petits vieux sont assis près de la porte et se fendent la gueule, tout en gencives et mâchoires osseuses, trois facteurs au bout du bar sont encore en uniforme, têtes baissées ils discutent de quelque chose qui a l’air important, Ruby attrape quelques mots au vol mais tout seuls ils ne veulent rien dire.

Ruby commande une pinte de blonde à la barmaid. Sourire fatigué sur un visage qui commence à vieillir, son physique est en train de changer et ça lui donne un charme différent. Ruby s’installe près de la fenêtre avec son verre, elle regarde en direction de l’arrêt de bus et de la maison de santé un peu plus haut.

Elle sourit en se souvenant des courses ensemble tôt le samedi matin, elles sortaient de bonne heure qu’il pleuve ou qu’il vente, et cette sortie c’était un peu comme une récompense même si en vrai on est obligé de faire les courses, et Ruby sentait les odeurs de nourriture coincées par le toit en fer du marché, les mugs de thé et la fumée de cigarette, le goût de bord de mer de l’étal de poisson, elle adore les palourdes et les moules que maman lui achète, elle adore sentir la tasse de thé en polystyrène sur ses lèvres, ça cède sous les dents comme de la guimauve, elle écoute les grands autour d’elle parler de maquereau pendant qu’elle engloutit les palourdes, bien salées sur la langue, et puis il y a la couleur des étals de fruits et légumes et le bacon qui grésille, une déferlante de souvenirs si puissante que le pub moisi n’existe plus, et elle quitte le marché et entre dans le centre commercial avec ses vitrines élégantes et son plafond en lambris, le centre commercial qui laisse entrer plus de lumière que le vieux marché, maman regarde les vitrines et lui parle des robes qu’elle va acheter un jour, quand papa aura remporté le gros lot en pariant sur les matchs, et les étals du marché se sont glissés en douce jusque dans le centre commercial, ils vendent des serviettes de foot et des culottes à paillettes, des compils et des cadres en forme de cœur, des ours en peluche et des guirlandes, maman la tire par le bras parce qu’un groupe de garçons arrive en courant, chassé par des hommes plus âgés qui travaillent dans les magasins, elles vont souvent dans les grands magasins admirer les vêtements alignés sur les portants et Ruby fait traîner sa main sur le tissu, une ou deux fois par an elles vont dans un magasin de chaussures pour que la vendeuse lui mesure les pieds, elle a tout le temps des trous dans ses chaussures, faut croire qu’il y a des choses qui ne changent jamais, et elle a hâte d’être grande comme maman, de s’habiller comme elle, parfois sa maman lui prête son rouge à lèvres, pour se déguiser, et Ruby qui s’ébouriffe les cheveux pour qu’ils aient plein de volume mais elle n’a jamais eu les cheveux en pétard comme maman, et elle adore aller faire les courses, elles achètent à manger et Ruby a le droit de porter deux sacs, un dans chaque main, elle ne dit jamais quand elle a mal aux bras, elles font plein de choses, comme jouer à des jeux et se poser sur le canapé ensemble, maman lui lave les cheveux dans l’évier, Ruby ferme les yeux bien fort pour que le shampooing pique pas, maman lui sèche les cheveux avec une serviette et après elle les entortille dedans et fait un gros nœud, comme ça on dirait que Ruby porte un turban et puis maman lui brosse les cheveux, les peigne, encore et encore, elle passe les doigts dans les cheveux de Ruby et lui parle du prince charmant qu’elle va rencontrer un jour, et Ruby fait la grimace parce qu’elle déteste les garçons, elle les trouve bêtes, et maman dit que Ruby aura des bébés et qu’elle sera grand-mère, et c’était de bons moments tout ça, tout ces souvenirs ils sont à Ruby, et ces quelques secondes aujourd’hui ça suffit : maman a dit que c’était comme le bon vieux temps, et c’est vrai, ils peuvent dire ce qu’ils veulent mais elle a toujours ça en elle, quelque part, les bons moments, et Ruby finit son verre et le pose sur le bar, elle retourne à l’arrêt de bus, heureuse.

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