White Trash (Litt Generale) (French Edition)

John King · Chapitre 23 sur 28

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White Trash (Litt Generale) (French Edition)

M. Jeffreys est dans sa voiture...

M. Jeffreys est dans sa voiture, ses doigts fins et élégants tambourinent sur le volant. Ses ongles sont coupés et limés, et passés à la brosse à ongles. Ses phalanges sont sèches à cause du stress. De temps à autre il enlève sa main du volant et serre le poing, enfonce ses ongles dans sa paume.

Il attend en bordure du parking, depuis un endroit discret mais qui lui permet de voir l’entrée principale à sa droite et les urgences à sa gauche. Une ambulance qui prend un virage à vitesse grand V le distrait. Elle freine avant le ralentisseur, passe derrière un préfabriqué puis est à nouveau dans le champ de vision de Jeffreys. Elle s’arrête. Quel fardeau vient-elle délivrer ? Qui va encore venir pressurer les ressources de l’hôpital ? Pour une fois, ça lui est égal, et il concentre à nouveau son attention sur l’entrée principale.

M. Jeffreys a peur. Il est compromis. Menacé. Cette garce d’infirmière a vu la montre du vieux croûton. C’est de sa faute. Son imprévoyance a tout mis en péril. Il s’est montré d’une négligence criminelle. Trop confiant. L’histoire montre que c’est toujours cela qui a mené à la chute de grands hommes. Garder la montre dans sa poche au lieu de la mettre à l’abri hors de l’hôpital était une erreur d’une bêtise innommable. Qu’avait-il dans la tête ? L’infirmière James a vu la montre et l’a même comparée à celle de Dawes. Combien de temps encore avant qu’elle se rende compte que c’est bien celle du vieux ? Ou bien elle sait déjà mais ne dit rien et complote contre lui ? C’est le genre de femme rusée en diable. Capable de le détruire par pure malice, envieuse de sa position et de son intellect. Il était une fois de plus confronté au visage hideux de la jalousie.

Une garce, vulgaire avec ça. Pas de cerveau et ignorante. L’État ne peut pas le protéger contre ses maléfices. Son travail est d’une nature si sensible qu’il pourrait tout perdre si la police s’en mêlait. L’État ne peut rien pour lui. Personne ne doit rien savoir de la purification. Il n’en veut pas aux autorités bien entendu. Il sait ce qu’il en est. Et si elle ne savait pas ? Est-elle bête et naïve au point de n’avoir pas compris ce que signifiait son erreur ? Il envisage cette possibilité. Il ne peut pas courir ce risque. Il ne pense pas à lui. Oh que non. L’infirmière James représente un danger pour sa mission. Une vraie garce, perfide et sournoise. Vulgaire au possible. Toujours à sourire et faire ami-ami, avec sa fausse humilité. Il la hait.

Il respire un grand coup et observe ce qui se trame dans l’ambulance. Le personnel paramédical ne sait pas où donner de la tête. Ajoutez les infirmières et les brancardiers… Jeffreys doute qu’il y ait plus d’une ou deux cellules grises dans le tas. Brancard chargé, aussitôt emmené aux urgences. Il connaît la routine. Inquiétude. Diagnostic. Traitement. Guérison. Il se force à sourire. Le personnel paramédical. Les infirmières. Les médecins. Les brancardiers. Les aides-soignants qui apportent les repas. Chacun agit comme si cela changeait quelque chose que ces patients vivent ou meurent. En réalité ça ne change rien. C’est de la vermine. White trash. Les nègres blancs qui infestent chaque nation civilisée. Il les méprise tous.

Mais c’est à sa mission qu’il doit se consacrer en premier lieu. Il est employé pour servir les intérêts de l’État, tout comme les banquiers et les politiques, l’élite artistique et les médias, les généraux et les hauts fonctionnaires. Et pourtant c’est l’idéal social qui lui met des bâtons dans les roues. S’il ne tenait qu’à lui il privatiserait tout le bazar. Sans assurance-santé, vous mourrez là où vous tombez. C’est plus honnête comme ça et c’est ce que Dieu avait prévu. Pourquoi aurait-Il inventé le cancer si ce n’est pour contrôler la population ? Pourquoi une personne vivrait-elle au-delà de la durée de vie pendant laquelle elle peut travailler si la seule chose qui la maintient en vie ce sont des médicaments onéreux ? Qu’est-ce que cela peut bien apporter comme bénéfice à une économie dynamique que d’entretenir ses retraités ? Jeffreys souscrit à la loi du plus fort, mais pas la force brute. Seul un intellect supérieur permet de survivre. Il est l’ouvrier de Dieu, digne de confiance. M. Jeffreys rit. Essaie de contenir ses émotions.

Mais il n’y peut rien. C’est un homme bien et il veut aider les gens à s’aider eux-mêmes. Si l’État prospère, les masses aussi prospéreront. Mais il est entravé dans ses efforts, la colère monte quand il pense aux queues pour toucher le chômage et tous ceux qui sont sans emploi et ont choisi la voie de la facilité. Il paie pour les junkies et les prostituées, les parents célibataires et les fainéants, les criminels dans leurs cellules de luxe en prison, pour étouffer les geignements des retraités et des demandeurs d’asile parasites. Il ne peut pas rester de marbre chaque seconde de chaque jour. Il faut bien se défouler de temps à autre.

Sont-ils seulement capables de comprendre à quel point il est difficile de garder le sourire face à des gens qu’on méprise à chaque seconde de sa vie professionnelle, entouré de crétins, obligé de frayer avec des abrutis en écoutant leurs préjugés stupides ? S’imaginent-ils qu’ils bénéficient de droits inaliénables ? Il aimerait pouvoir tamponner NE PAS RÉANIMER sur chaque dossier, en finir, ça réglerait le problème ; et Jeffreys serre le volant, si fort qu’il est à deux doigts de l’arracher, une voiture de police rejoint l’ambulance, il en conclut que c’est soit un accident de la route soit une agression, conduite en état d’ivresse ou un fou furieux armé d’un couteau, il n’en est pas certain mais il pourrait se renseigner, s’il en avait envie, mais ça n’est pas le cas, il observe les deux policiers qui pénètrent dans l’hôpital, des larbins, c’est certain, mais ils ont leur utilité, des moins-que-rien imbus de leur personne, il est soulagé lorsqu’ils quittent son champ de vision mais il ne les craint pas, il sait qu’ils font partie du système, et il pense au jeune au visage tailladé qui a évité la seringue, un certain M. Parish qui l’a échappé belle, c’était lui l’agressé, mais il était coupable par association, c’est une règle de base, on ne se fait pas poignarder pour rien, pas des gens comme ça en tout cas, c’est pareil avec les salopes qui crient au viol alors qu’elles l’ont bien cherché avec leurs tenues provocantes, il ressent en revanche une certaine pitié pour les vieilles personnes qui se font agresser par des hooligans, mais il faut bien dire que c’est de leur faute s’ils habitent dans les mauvais quartiers, ils s’offrent en proie facile, ils vivent trop longtemps, en bref ce sont des fainéants, des profiteurs paresseux avec un vieux poil dans la main qui empêchent le pays d’avancer, il aimerait tant mettre la main sur l’un de ces agresseurs, ces sales noirs lui donnent la nausée, autant que la vermine qui écoute de la musique de sauvages en s’accouplant, la majorité putassière autant que la fétide minorité immigrée, et tous ensemble ils sautent dans le melting pot, un bouillon-tourbillon de progéniture mutante, des gènes corrompus en rotation accélérée qui finissent par être absorbés et régurgités en une autre vague de white trash, non, ces gens-là n’ont aucune notion de culture, des beaux-arts impérissables et inaltérables, définitifs, ils n’ont aucune notion des lois immuables de la musique, de l’art, de la littérature, de l’architecture, qui sont aussi pures aujourd’hui qu’il y a des siècles, parce que la populace est avide, plutôt, de nouveauté, comme si les frissons ça avait de l’importance, ils corrompent le langage avec leur argot qui change constamment, ce qui pour eux est divertissement c’est beaucoup de bruit pour rien, ils rient à des blagues qui ne sont pas drôles, râlent et se plaignent et puis quand on leur propose un service de base ils ne veulent pas y contribuer financièrement, ils veulent un État paternaliste, eh bien ça ne se passe pas comme ça à l’hôpital, c’est lui qui tire les ficelles, distribue la justice qui se faisait désirer, et voilà Jeffreys qui sourit, qui imagine le service de santé de l’avenir où il pourra travailler au grand jour et récolter le respect qu’il mérite pour un travail difficile bien fait, et pourtant ils sait que c’est impossible à notre époque, il regarde à nouveau l’entrée principale et s’en veut d’avoir laissé errer son esprit, il doit rester maître de la situation, l’ambulance l’a distrait, il ne vaut pas mieux que ces idiots bouche bée, yeux écarquillés devant les accidents de la route sans savoir quoi faire, tous plus abrutis les uns que les autres, des va-nu-pieds et des vauriens, et il plisse les yeux en voyant trois infirmières sortir par les portes en verre, une grosse femme noire avec deux blanches maigrichonnes, il se dit que l’une d’entre elles pourrait bien être l’infirmière James, mais non, elle n’est pas là, et voilà qu’elles tournent et se dirigent vers lui alors il attrape sa serviette et sort un dossier, l’ouvre et inspecte une page qu’il pose sur le volant, il montre qu’il est occupé, il ne fait que souffler un peu dans sa voiture, mais il continue à travailler, il ne lève jamais le pied, il prend un air sérieux et lève la tête au moment où passent les infirmières mais elles ne le remarquent même pas, comme il les déteste, surtout la plus jolie des trois, celle qui passe le plus près de sa voiture, celle aux cheveux bruns relevés dans un chignon sévère, est-ce qu’il a dit « jolie » ?, c’est bien le problème de travailler dans un endroit comme ça, Dieu qu’il déteste la vulgarité de ces gens là et de cet endroit, il meurt d’envie d’être dans sa chambre d’hôtel, d’appeler le room service et de commander un club sandwich, deux bouteilles de bière américaine et un seau de glace, ou d’être de retour dans son appartement, ou dans sa galerie. N’importe où mais pas ici.

Il repère l’infirmière James. Elle se promène avec un grand sourire, comme si elle maîtrisait la situation. C’est une sorcière et il ne se laisse pas abuser. Si elle n’a pas compris la nature de son travail, elle comprendra bien assez vite. Elle ralentit pour parler à l’imbécile qui sert de gardien dans le parking. Sans doute en train de prévoir un rendez-vous scabreux, des rapports sexuels contre le mur du crématorium.

Elle continue à marcher. Se penche devant une voiture. Sans doute en train de ramasser des mégots de cigarette. Elle balance un bras, agite sa main. Insouciante et écervelée. Égoïste. Vulgaire. Le parking est calme. M. Jeffreys n’a pas été repéré. Le gardien a disparu de l’autre côté et Jeffreys déverrouille le coffre et sort de sa voiture. Appelle doucement. Attire l’attention de l’infirmière James qui sourit et se dirige vers lui. Quelle naïveté. Quelle absurde confiance. Une salope stupide. Elle regarde l’endroit qu’il désigne du doigt. Tourne la tête, lui permettant ainsi de l’étouffer avec son mouchoir. Joli. Le mouchoir qu’elle lui a rendu aujourd’hui même. Lavé et repassé. Sans doute pour essayer de l’impressionner. Il la tient fermement tandis qu’elle se débat contre le chloroforme, puis sombre dans l’inconscience.

Très doucement et avec le plus grand soin M. Jeffreys place l’infirmière James dans le coffre de sa voiture. Il la couvre et arrange sa tête à un angle adéquat. Il ne veut pas qu’elle se réveille avec un torticolis. Il regarde autour de lui mais la voie est libre. Il se sent à nouveau en confiance. Il referme le coffre et rentre dans la voiture. Lance le moteur de la BMW et traverse le parking, petit signe de main amical au gardien. Qui le lui rend. Joli. Une entente entre deux hommes qui servent l’intérêt général. L’un est un pro. L’autre un assistant dévoué. Qui fait du travail ingrat mais important. Guider des voitures. M. Jeffreys apprécie ses efforts. Tout le monde a un rôle à jouer.

Mais il faut qu’il fasse un choix. Trois options se présentent à lui. Il pourrait emmener l’infirmière James à son hôtel. Ce serait une indiscrétion à cause des caméras de sécurité, du personnel et du flux constant de clients. Il ne pense pas à lui-même mais à l’infirmière. C’est une gentille fille. Qui fait de beaux rêves. Mais il faut songer à sa réputation. Le personnel de l’hôtel se ferait des idées. Ou bien il pourrait l’inviter chez lui, dans son appartement. Pour dîner. Ce serait déplacé de sa part. Trop personnel. Ou bien il pourrait l’emmener dans sa galerie. Cette idée le séduit. Personne n’a encore vu son exposition et cela semble une solution poétique à un problème délicat. A-t-elle déjà visité une galerie ? Il en doute, et dans ce cas ce sera très édifiant. Sa décision prise, il conduit avec précaution. S’en tient aux limites de vitesse. Professionnel en toutes circonstances.

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