White Trash (Litt Generale) (French Edition)
Ruby met un moment à comprendre...
Ruby met un moment à comprendre où elle est. Pas de radioréveil, pas de beat qui se coule dans son sang, se déplaçant au rythme régulier du battement de son cœur, pas de confidences sur l’oreiller d’un DJ fatigué, rien que ce bourdonnement vicieux dans ses oreilles, ses tempes, pile entre et derrière ses yeux, toute sa tête qui cogne comme jamais, trop picolé, trop tapé, une aiguille très fine qui lui transperce l’os et s’est glissée bien profond dans son cerveau, qui lui injecte de sales idées comme elle n’en a jamais eues auparavant, des trucs vraiment tordus tout droit sortis de l’asile de fous, une perversion physique et mentale, une vision de l’enfer.
Tout le monde fait des cauchemars, des rêves qui vous rendent tristes pendant des jours mais là c’est différent, sadique, profondément mauvais. Comme si elle était malade, bourrée d’un poison qui deviendrait de plus en plus toxique pour se transformer en une énorme tumeur. Elle essaie de bouger les jambes et sent qu’elle a une crampe pire qu’en hiver quand les couvertures ont glissé et que le froid est entré, elle tend l’oreille pour essayer d’entendre la pluie sur les tuiles, le vent contre sa fenêtre, n’entend rien que les parasites dans sa tête, elle essaie de se mettre en position de fœtus, aussi recourbée sur elle-même que possible, se frotte les mollets pour faire circuler le sang, les mains qui montent et qui descendent, mal partout, en ralenti comme si elle était à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de son corps, une capsule de rohypnol dans un verre de bière, un coup monté, et elle commence à voir ce qui se passe mais elle est incapable d’intervenir.
Elle sent quelque chose de dur dans son dos et s’imagine qu’elle est redevenue petite, Ben endormi sur le lit, sentir sa fourrure sous ses doigts quand elle le caresse, des jours heureux, elle voudrait qu’ils durent toujours, elle voit sa gueule souriante et sa truffe qui remue, il veut toujours savoir ce qui se passe, le concept du temps est tout mélangé, une injection d’un médicament spécial, toutes sortes de potions magiques, magie noire, magie blanche, bon trip, bad trip, des doses différentes. Elle sait qu’elle est plus âgée et que Ben est au paradis, il court après un ballon, papa est devant la grille du parc, il sourit, Ruby est sur une balançoire dans la cour de récré, son papa lui manque, elle lui fait signe, mais elle est toute grande maintenant donc ça doit être Charlie, et l’espace d’un instant elle est heureuse, son cou est tout tordu, elle se rend compte qu’elle dort sur le canapé, un canapé, le cauchemar revient et devient réalité quand elle tourne la tête vers la fenêtre de son appartement mais ce qu’elle voit c’est un mur et deux photos de fleurs dans des cadres, et elle essaie de sentir l’odeur du pain dans le four de la boulangerie et du café mais tout ce qu’elle sent c’est le cirage, et le renfermé, la pièce est mal aérée, elle tend l’oreille pour entendre des voix plus bas, dans la rue mais elle n’entend rien, rien qu’un grondement interne, ses tympans vont exploser.
Elle fait un effort pour se relever et une douleur cuisante lui traverse le corps, elle regarde la masse à côté d’elle et sursaute en voyant le visage de M. Jeffreys qui la fixe, les yeux ouverts, mais vides, visage lisse, les traits se fondent sur cette peau si blanche qu’on dirait qu’il est en route pour la morgue, visage exsangue, la couleur et la vie drainées, Ruby qui tombe par terre, qui essaie de s’enfuir à quatre pattes.
Elle essaie de se lever mais n’y arrive pas, elle a peur que Jeffreys l’attrape, elle a toutes sortes de vices en tête, des vices qu’un tueur en série pervers lui a bourré dans le crâne, un tueur qui veut sa mort, veut la violer pour l’éternité, amen, un tueur qui s’en prend aux faibles sans défense, à la majorité des gens ceux qui font confiance aux autres, et elle fait le tri du vacarme dans sa tête : son esprit confus et les parasites sur un écran de télé, elle se souvient du viol collectif, s’étouffe, ne comprend pas comment on peut être comme Jeffreys, penché sur elle, couteau en main, excité à l’idée d’un chien qui viole une fille, et elle a senti ses forces revenir doucement pendant qu’il lui racontait ses histoires, et quand elle a entendu le chien aboyer elle a pensé à Ben, ça lui a redonné des forces, pas moyen qu’il gâche ses souvenirs, qu’il pourrisse chaque petite chose dans sa vie, qu’il gâche tout ce qui est beau, elle a envoyé un coup de tête et un coup de pied à Jeffreys et il est tombé dans les pommes.
Mais pourquoi il ne l’a pas tuée, Jeffreys ? Pourquoi il n’est pas sur elle là maintenant ? Elle le regarde à nouveau et le voit nettement, le manche du couteau dépasse de son torse – peau si blanche, chemise si rouge. Elle se penche en avant et dégueule sur la moquette, elle attend une minute, elle se met à pleurer, elle réunit toutes ses forces pour se lever en s’appuyant sur une chaise et s’éloigne en titubant, elle trouve la cuisine, se penche sur les plaques électriques, neuves, jamais utilisées, puis va à la salle de bain, se penche sur le lavabo et s’enfonce deux doigts dans la gorge, vomit à nouveau avec le robinet ouvert, elle remplit un verre d’eau l’avale en une gorgée, remplit le verre encore et encore jusqu’à ce qu’elle ait le ventre plein, jusqu’à dégueuler de l’eau et de la bile.
Elle réfléchit de nouveau et ne veut pas prendre de risques, elle ferme la porte à clef et s’assied par terre pendant un bon bout de temps, appuyée contre la baignoire, elle tremble en repensant à tout ce qu’il a dit : il a tué ces quatre personnes qu’elle connaissait, et toutes les autres personnes qu’elle n’a pas connues. Ses mots sont imprimés dans son cerveau, comme une mise au point, zoom et puis ça s’éloigne, un viol mental, et peut-être qu’elle n’arrivera jamais à se débarrasser de cette tache.
Elle s’imagine en train de pisser du sang, la pire douleur de règles qu’elle ait jamais eu la plie en deux, inondation interminable, comme si ça sortait d’un camion de pompiers, rougeur des réseaux artériels qui inondent les toilettes et débordent, un effet rose moucheté sur le marbre, et il y a du vrai marbre dans cette salle de bain, pas le faux habituel, et elle est debout et se tourne pour tirer la chasse, fait de son mieux pour tout faire partir, pour laisser des toilettes si propres qu’elles étincellent, comme elle fait quand un pauvre bougre vient de finir de démouler un cake à l’hôpital, un pauvre bougre qui n’est plus que merde et vomi, plus que tripes pourries qui expulsent du poison, au point que l’odeur pique les narines comme si on l’avait mise en dépôt dedans, elle n’a jamais su qu’elle pensait tout ça, elle ne voit que le bon côté des gens, des situations, elle sent les bonnes odeurs, même si c’est du parfum d’ambiance bon marché, comme Jeffreys aurait dit, et elle prend les choses du bon côté, à quelque chose malheur est bon, comme on dit, tous les proverbes qu’on apprend au fil des années, des comptines qui te restent dans la tête, comme les jingles dans les pubs quand t’étais gosse, la pop quand t’es ado et que tu commences à devenir une femme, ses chevilles sont mouillées, elle a continué à pisser sur le sol de la salle de bain, elle sait pas quoi faire, où fuir, vers qui se tourner, pas d’issue, l’inondation monte monte autour d’elle, elle pisse tout, son sang coule sous la porte, coagule, ça se bouche, du coup la salle de bain se remplit, elle va se noyer dans se propres sécrétions, elle ne comprend pas d’où sort tout ce sang, elle voudrait redevenir une petite fille, elle veut sa maman et son papa.
Et puis elle se lève, Ruby. Elle a toujours mal à la tête mais la douleur lancinante dans son ventre commence à devenir plus tolérable. Elle a dû mal à tirer ses idées au clair, mais elle commence à reprendre du poil de le bête, elle s’étire les bras et les jambes, fait rouler ses épaules pour essayer de détendre les muscles. Elle ouvre la porte doucement et examine la pièce. C’est un énorme espace sans cloisons, bourré de meubles, avec de gros tapis un peu partout, un lit à baldaquin, une cuisine en inox avec une grande table, et les vitrines contenant les objets dont il a parlé. C’est un très bel appartement, il y tellement d’espace, mais ça n’est pas vivant, ça sort tout droit d’un catalogue, un show room sans caractère, sans personnalité. Elle s’approche des vitrines et regarde les objets qui sont exposés comme des antiquités dans un musée, des reliques sacrées dans une église. Elle est en état de choc, elle fixe une brosse à dents, un journal intime, une pantoufle. Ça continue. Une grosse centaine d’objets.
Jeffreys est un taré, pas le moindre doute là-dessus. Elle regarde le canapé, il n’a pas bougé, il est bien crevé. Il a appelé cet endroit une galerie, mais on y respire mal, c’est plutôt un musée, mais sans le parfum des choses âgées. C’est calme, il n’y a que le bourdonnement de la télé dans le fond, elle s’approche, attrape la télécommande et éteint, le bourdonnement s’arrête, mais il continue dans sa tête, et elle se concentre un moment, appuie sur retour rapide, il faut qu’elle voie si la vidéo est réelle ou si c’est quelque chose qu’elle a rêvé, droguée, les idées brouillées, dur de croire que tout ça pourrait être vrai, elle clique sur play pour voir, l’espace d’un instant, la fille qui hurle, et le chien enragé, effrayé, Jeffreys a appelé ça un snuff movie, en exagérant le mot « snuff » comme s’il était au-dessus de ça, et c’est pas faux, elle a le cœur qui bat, elle éteint, les larmes aux yeux, s’approche de la fenêtre.
Elle reste là à regarder la rivière, elle sait qu’elle est à Londres, dans une résidence, on dirait, elle se dirige vers une autre fenêtre et relève les persiennes puis ouvre la fenêtre, elle entend le bruit de la circulation au loin. L’appartement est baigné de lumière, le ciel est bleu, le soleil sur la peau de Ruby lui fait comprendre qu’elle est bien en vie, et elle inspire fort cet air, s’en remplit les poumons, avec chaque seconde qui passe elle se sent plus forte, elle se rend compte qu’il est tôt, qu’elle a passé toute la nuit dans cet endroit.
Elle s’approche du canapé et regarde le corps de M. Jeffreys, se demande si c’est vraiment un inspecteur, ou si c’est un menteur, s’il est schizophrène, elle voit bien que c’est un manipulateur qui n’a pas de sentiments, aucune humanité, la seule émotion qu’il a en lui c’est la haine. Elle ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux, elle ne fera plus jamais confiance à personne de sa vie, mais elle ce n’est pas le moment de penser à ça, elle sait qu’il faut qu’elle se tire et qu’elle trouve une gare, qu’elle rentre s’acheter des petits pains, qu’elle remplisse le vide dans son bide, qu’elle se mette dans un bain bouillant et qu’elle frotte qu’elle frotte, qu’elle lave le mal sur sa peau, elle croit au mal maintenant, pas de malentendu possible sur ce qu’il a dit, il avait tout planifié, il a dû prendre son pied à voir les gens mourir, il détenait le pouvoir de la vie et de la mort. Un fou furieux. Elle pense à la fois où il lui a passé un bras autour du cou et lui a tenu la tête, ses doigts qui s’enfonçaient dans son crâne et plusieurs fois elle a pensé que son crâne allait craquer, elle a des crânes de musée dans la tête, l’os est fragile et appuie sur son cerveau, elle va acheter une brosse à récurer et frotter, frotter chaque centimètre de son corps, se raser le crâne et faire partir l’empreinte de ses doigts sur sa tête, elle le hait maintenant, c’est un sale pervers de merde, un connard sans couilles, qui s’attaque aux gens sans défense, un vrai dégueulasse. Ruby sursaute : les yeux de Jeffreys bougent et sont fixés sur elle.
Elle recule, vers la fenêtre, elle attend, prête à se battre, elle serre les poings, remontée, mais il ne bouge pas et elle devine qu’il est paralysé. Elle se ressaisit, s’avance vers lui, tout doucement au cas où il ferait semblant, au cas où il essaierait de l’avoir comme il a fait avec tellement de gens pendant des années, mais la quantité de sang qu’il a perdue et la pâleur de son visage indiquent qu’il est faible, alors elle se baisse et sent son pouls. Pouls très faible. Elle sait qu’il est presque mort, que c’est sa dernière minute sur terre.
Ruby s’assied à côté de Jeffreys et réfléchit à ce qu’il a dit, qu’on peut créer le paradis ou invoquer l’enfer, et s’il y croit peut-être que c’est vrai pour lui, alors elle pourrait l’envoyer quelque part d’horrible si elle voulait, mais c’est n’importe quoi, il se prend pour Dieu, il est suffisamment amer et tordu pour prendre son pied à imaginer la souffrance d’une personne, la mort ne suffit pas à Jeffreys, il veut tout contrôler, alors que pour Ruby le pire c’est mourir, la vie est belle, chaque seconde est précieuse, c’est vrai que par moments elle aurait aimé que sa mère s’éteigne dans son sommeil, elle a peut-être même envisagé l’euthanasie, mais c’est pas pareil, les actes de Jeffreys ne sont pas des gestes de clémence, et elle le regarde et il est lamentable, cet homme n’a rien de noble, aucune classe, il est seul, personne ne l’aime, peut-être que c’est un choix, peut-être pas, est-ce que les gens peuvent naître mauvais ? elle n’a jamais cru ça, il est presque parti, elle le sait, et toutes les choses atroces qu’il a dites sont en suspens, elle ne voit plus qu’un homme en train de mourir, le nouveau-né de quelqu’un, qui essaie de respirer, manque de s’étouffer, qui s’accroche à sa mère, une âme innocente, égarée, une erreur dans le démoulage, un enfant perdu et malheureux qui est en train de s’éteindre très vite.
Elle le prend dans ses bras comme elle ferait pour un homme qui s’est fait renverser par une voiture, ou une femme sur le sol du centre commercial qui vient de faire une crise cardiaque. Le sang déteint sur elle, elle s’en fout, elle risque pas d’oublier ce qui s’est passé et elle ne sera jamais la même, mais elle est infirmière, elle est professionnelle avant tout, et tout ce blabla sur le contrôle et l’ordre est stupide. Jeffreys ne maîtrise rien. Il est en train de mourir, il va retourner d’où tout le monde vient. Elle ne va pas penser aux atrocités, il y aura tout le temps plus tard, et quand elle regarde au fond de ses yeux elle voit de l’arrogance, puis la peur, tout ça se mélange, se confond dans une grosse flaque. Elle ne peut pas en être sûre, pas vraiment, mais le paradis et l’enfer ça ne veut rien dire pour elle et elle fait de son mieux pour le rassurer pendant ses dernières secondes.
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