White Trash (Litt Generale) (French Edition)
Jonathan Jeffreys s’éteint...
Jonathan Jeffreys s’éteint. Il comprend qu’il est en train de mourir et que rien ni personne ne pourrait le sauver. Il sait aussi qu’il doit garder le contrôle et modeler sa destinée. Il rassemble toutes les forces qu’il lui reste et se concentre pour imaginer le paradis. Sa version à lui. La mort est son métier mais il se croyait invincible et il n’a jamais fait de projets.
Tout commence à se mélanger un peu. Il a peur, même. Son paradis existe déjà sur terre. Son appartement. Sa galerie. Sa chambre d’hôtel. Sa réputation dans la communauté. Et surtout, son travail à l’hôpital. Le pouvoir qu’il exerce. Il ne veut pas mourir et laisser tout ça derrière lui. Il sent la panique lui comprimer les poumons et il a du mal à respirer. Ses investissements vont continuer à grandir après sa mort et ses biens seront vendus. Il faudra payer les droits de succession. Des milliers de livres iront remplir les poches du gouvernement. Sa fortune pourrait se retrouver entre les mains des gens qu’il méprise le plus, subventionnant leurs vies débridées. Il est déprimé. Une dépression intense, qui lui fait des nœuds aux entrailles.
Ce qu’il voudrait vraiment c’est recréer ce qu’il a sur terre. Au paradis. Le désespoir cède la place au soulagement. C’est donc comme ça qu’il passera l’éternité. Il gardera son pouvoir mais sortira de l’ombre. Ça l’excite.
Il n’y a pas d’ombres au royaume des cieux. Il glissera dans les corridors de l’au-delà en prenant des décisions sans devoir garder le secret. Le respect qu’on lui témoigne augmentera cent fois quand les gens comprendront son rôle et l’importance qu’il a pour la communauté. Il enverra en exil ceux qui lui semblent indignes de leur place au paradis, les enverra vers les sombres horreurs de l’enfer, selon son bon vouloir. Il a totalement repris le contrôle maintenant et se glisse dans le tunnel. Les mornes couloirs de l’hôpital l’amènent vers de plus long couloirs éclairés.
La femme qui a pris sa tête dans le creux de ses mains est un ange débile. Cette poupée en plastique, produit de la culture populaire, lui transmet le calme dont il a besoin pour donner forme à son avenir. Elle est trop bête pour se venger. Elle est faible et ne changera jamais. Il a de la chance. Il pense aux morts qu’il a orchestrées, aux enfers qu’il a créés au fil des années. Oh oui. Il a beaucoup de chance d’être tombé entre les mains d’une faible femme comme l’infirmière James. Ça aurait pu être bien pire. Il aurait pu tomber sur quelqu’un de cruel et rancunier, un sadique incapable de prendre du recul. Jonathan Jeffreys mérite sa récompense : rien ne pourrait l’empêcher de récolter ce qu’il a semé. Ni Dieu ni son fils Jésus Christ. C’est lui qui est aux commandes.
M. Jeffreys voit des rangées de citoyens se profiler. Il s’avance. Confiant, à l’aise. Il rit. Il se fend la tronche en entrant au paradis. Il y a un avenir et il compte bien saisir à pleines mains tous les avantages qui s’offrent à lui. Il n’y a pas de limites à ce qu’il peut accomplir. Il est bel et bien invincible et il peut faire ce qu’il veut. Il en a le pouvoir. Il a toujours eu le pouvoir. Désormais il sera reconnu. La foule s’incline devant lui. Lui rend hommage.
Sauf que les gens ne s’inclinent pas. Il y a quelque chose qui cloche. Un vieil homme le montre du doigt et l’accable d’injures. Une langue si peu châtiée. « Enculé. » « Enfoiré. » C’est obscène. Il faut qu’il garde le contrôle. C’est un exercice mental, une lutte intérieure. Il perçoit la foule distinctement maintenant. Pas de rangées bien ordonnées. Pas de paysage sublime. Des milliers de têtes se tournent et il se fait engloutir par une foule d’hommes et de femmes, de filles et de garçons qui hurlent, des milliers de skinheads et de blondes platines qui lui crient dessus, de vieux messieurs aux cheveux clairsemés et gras, qui brandissent des rasoirs tranchants, et ils avancent comme un seul homme, se ruent sur lui, l’accusent et crient qu’il pisse dans la bouche des mères célibataires cet assassin qui s’attaque aux vieilles dames sans défense à leur propre domicile et aux pères de famille et aux hommes spirituels et aux retraités et à tous les gens sur lesquels il peut mettre le grappin et ils sont à couteaux tirés et Jeffreys voit des flashes de visages qu’il reconnaît et qui ont soif de vengeance et il se tourne et court dans des couloirs sans fin le cœur qui bat il urine de peur le genre de peur qu’il n’a jamais ressentie et ils vont l’attraper il sent leur haleine sur sa nuque ils sentent les chips goût fromage-oignon trempées dans des amphétamines et de la mauvaise bière éventée il entend le grognement des chiens, des meutes déchaînées de pitbulls et de bouledogues et des bâtards enragés abandonnés qui lui mordent les chevilles, la lame en acier d’un couteau dans le creux de son dos les voyous lui grimpent sur le dos et le font rouler dans le caniveau, sa tête est toujours entre les mains de Ruby James mais cette infirmière bienveillante ne peut pas le sauver.
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