White Trash (Litt Generale) (French Edition)

C’est un romantique M. Jeffreys...

C’est un romantique M. Jeffreys, mais il a la tête sur les épaules et est tout à fait capable de comprendre ce que c’est qu’un coup dur. Pas d’après son expérience personnelle, bien entendu, mais grâce à son sens profond de l’empathie. Pour lui, cette sensibilité qui est la sienne est plus sincère. Personne ne s’attend à ce qu’un homme aisé se batte pour le bien-être des déshérités, et pourtant c’est le chemin qu’il a choisi. Le service public lui importe plus que la réussite matérielle.

Un ouvrier ou un employé de bureau se syndicalise et revendique un salaire plus élevé et moins d’heures tandis que l’auto-entrepreneur fraude le fisc et abuse du système. Peu importe les retombées sur la société. La syndicalisation ça sent la jalousie à plein nez. La petitesse et la jalousie sont des plaies pour l’intérêt national. M. Jeffreys sait que pour la majorité des gens la vie est une lutte, mais des sacrifices sont nécessaires. Il est naturel que les gens essaient d’améliorer leur sort. Cela il l’accepte, aussi insignifiantes soient leurs victoires, quand on les compare aux victoires des héros. Il souhaiterait que l’humanité soit délivrée de toute souffrance, mais il est réaliste. La vie est un combat, ainsi va le monde. La sélection naturelle est une loi de base. Cliché certes, mais non moins vrai : la vie est injuste. Aucune révolution n’y changera jamais rien. Il y aura toujours les leaders, comme il y aura toujours ceux qui se laissent mener avec reconnaissance. Faute d’hommes instruits prêts à faire des sacrifices, toute la civilisation tomberait en ruine.

Le caractère inéluctable de tout cela s’applique à la vie elle-même. Qui sans exception se solde par la mort. À présent il comprend que la mort est indissociable de la vie. Ce qui est plus difficile à accepter ce sont les maladies auxquelles l’humanité est en proie. Il n’est pas le seul à ressentir cela, bien entendu, mais il le ressent plus vivement que la plupart des gens.

La déclin du corps et de l’esprit le déprime. Ces gens qui traversent la vie en se servant aveuglément de l’abondance des dons de Dieu, c’est honteux. Trop peu prennent le temps de penser à leurs compagnons de voyage. Ils dispersent leur énergie en futilités, sans jamais prendre de recul.

Bien qu’il ait été élevé dans la chrétienté, qu’il ait étudié la Bible et soit allé à l’église dans son enfance, il ne peut pas s’empêcher de remettre en cause un dieu qui tolère qu’une maladie comme le cancer tue de petits enfants. Un créateur qui se pose en spectateur tandis que des hommes et de femmes qui ont trimé toute leur vie se retrouvent ravagés par la démence sénile quand sonne l’heure de la retraite. Leur prudence ne les a menés nulle part. Descendance décadente. Ça boit et ça se drogue. Ça rit alors qu’il n’y a rien de drôle. Quelle justice y a-t-il quand un homme altruiste se retrouve au paradis aux côtés d’une brute égoïste, et que les deux qui profitent de la béatitude éternelle ? Cette iniquité lui laisse un goût d’amertume.

Un click sur sa souris fait apparaître une liste de cas qui se sont présentés aux urgences dans l’année qui s’est écoulée. Ceux qui ont eu besoin de soins immédiats et ceux qui pouvaient attendre. Il s’imagine la salle d’attente. Lugubre, son parc pour bébés avec ses jouets de seconde main. Un poste de télévision qui crache des inepties : feuilletons aux images tremblotantes. Des chaises en plastique rouge et de la crasse comme si on était dans une gare. Les gens jettent des emballages de bonbons par terre et des mégots sur le trottoir dehors, trop idiots pour se rendre compte que l’accumulation de déchets a un impact négatif sur les médecins comme sur les patients. Qu’il faut employer quelqu’un à nettoyer tout ça. C’est sans importance. C’est peut-être pédant de sa part, mais M. Jeffreys trouve que cela reflète un manque de respect affiché par bien trop de gens. Il ressent une immense frustration face à ce simple manque de coopération.

Mais qu’importe. Il s’attelle à la lecture de sa liste. Une femme âgée qui a des problèmes respiratoires. Un pied foulé. Un accident de voiture. Un petit garçon qui a avalé du détergent. Pneumonie. Une sévère migraine. Une bagarre dans un pub. Des brûlures dues à une casserole d’eau bouillante renversée. Une crise cardiaque. Croisant les références entre l’heure et la cause de l’entrée à l’hôpital, il établit des schémas. Il distingue ce qui est inévitable de ce qui ne l’est pas. Cela l’occupe une heure durant. Puis il sauvegarde le document et s’enfonce dans son fauteuil, s’éloigne un peu de l’écran pour se reposer un peu les yeux. Il est de bonne humeur.

M. Jeffreys préfère travailler la nuit, quand l’hôpital est au repos et que les couloirs sont vides. Son bureau est bien situé mais tranquille. À l’écart des couloirs les plus fréquentés. Une fois dehors, en revanche, c’est autre chose. On circule difficilement. Le personnel est occupé et il ne veut pas déranger. Chaque semaine il passe une journée à l’hôpital, pour se maintenir au fait de ce qui s’y passe, mais il a constaté qu’il est bien plus productif la nuit. Il réfléchit mieux et les conversations avec le personnel s’avèrent fructueuses. Les gens sont moins occupés et bien plus détendus. Il n’est plus seulement toléré, il est le bienvenu. Son travail présuppose une collecte d’informations et d’opinions à la source. Il est impératif qu’il écoute avant d’agir. Les infirmières de nuit sont dévouées et malignes. Il respecte leurs observations. Elles font un dur métier. Il constate qu’elles sont plus que disposées à lui parler. Pas uniquement de travail, d’ailleurs. Bavardages amicaux, sur des généralités. Il est à l’aise avec le personnel et c’est mutuel, il en est convaincu. Bien entendu il n’interfère jamais. Il regarde. Écoute. Apprend. Quand il a commencé à l’hôpital sa toute première tâche a été d’apprendre son agencement par cœur. Il a étudié le plan pendant plusieurs jours avant d’entreprendre de rattacher les diverses unités, salles d’opération, laboratoires et débarras aux dessins. Inutile de se précipiter. Il fallait qu’il connaisse chaque couloir, chaque placard et chaque W.-C. Cette phase de découverte durait tout le premier mois. C’était aussi le moment où il commençait à se présenter à ses collègues.

Il est pleinement conscient des problèmes potentiels. Ceux qui passent leur vie à s’occuper de malades n’acceptent pas de bon cœur une aide extérieure dont ils soupçonnent qu’elle mènera à des coupes budgétaires. Ce n’est pas son rôle et il a patiemment expliqué que la nature de son travail était de s’assurer que les choses se déroulent au mieux. Il fait l’effort de se présenter en tant qu’individu plutôt que comme titulaire de poste. Cette touche personnelle facilite sa tâche. À la fin du mois il considère qu’il connaît l’hôpital et a été accepté par ses collègues. Il n’a pas l’arrogance de croire qu’il cessera un jour d’apprendre, il y a toujours de nouveaux recoins à découvrir. Des raccourcis. Des liens. Mais il est minutieux dans son travail.

Les sons de l’hôpital deviennent familiers. L’immeuble est plus neuf que son dernier lieu de travail. Les étages sont plus calmes et le plus souvent il évolue dans un silence presque complet. Tout écho est plus doux que dans les hôpitaux plus anciens, construits à une époque où la devise était d’accepter son sort, à une époque de discipline si stricte qu’elle en était quasi militaire. Les sons se ressemblent souvent. L’humain dans l’équation. Les sons de la souffrance. Mais cet hôpital a été conçu pour être moderne, il y a une vingtaine d’années. La facilité d’accès avait été une priorité pour les architectes. Beaucoup d’argent avait été dépensé dans la quête de l’efficacité.

L’aspect extérieur de l’hôpital est morne, certains diraient déprimant, et bien entendu, en ce qui concerne l’architecture, il n’y a pas de comparaison possible avec les grandes constructions en briques de cent ans auparavant. Jeffreys préfère les grandes entrées des vieux hôpitaux mais il comprend qu’il est important de se concentrer sur l’aspect pratique. L’argent est plus important que jamais. Les services de santé ont évolué. Ici les unités immenses aux longues rangées de lits n’existent pas. On a cherché à créer une certaine intimité et une impression d’individualité, les lits sont rassemblés en petits groupes. L’atmosphère est plus personnelle et cela lui facilite la tâche.

Désormais il est réellement intégré. Il fait partie de la bande, comme on dit. De toute évidence il n’est pas perçu comme une menace et il est en très bons termes avec les infirmières de nuit. Ils ont tissé des liens. Il fait partie des meubles et connaît la routine. Les rondes, les habitudes, les problèmes qui peuvent survenir. Il sait à quelle heure l’infirmière Hopkins boit son deuxième café, et sait même qu’elle le prend avec du lait et trois sucres. Une femme forte, la quarantaine, de nature et de formes généreuses. Il lui a préparé son café à plusieurs occasions. Ça l’a charmée. Il sait aussi que l’infirmière McKenna ne partage pas cette routine. Quand il est pressé il peut la croiser sans l’interrompre, tant elle aime les romans à l’eau de rose. Elle ne devrait pas vraiment lire pendant qu’elle est de garde, mais les patients dorment et ça ne change pas grand-chose. Ils en rient ensemble, de cette passion qu’elle a pour la littérature sentimentale. Plus difficile en revanche d’apprendre à connaître l’infirmière Daliwal. Peut-être à cause d’une différence culturelle. Elle s’est montrée plus réticente, mais il a fini par l’amadouer.

L’alarme sonne sur l’ordinateur. Les douces notes de Mozart. En une heure il a beaucoup avancé. Il met l’ordinateur en veille et se lève, éteint la lumière et quitte son bureau. Ses jambes sont ankylosées et il a mal au dos. Il a la tête lourde, d’un coup. Une petite marche vivifiante lui fera le plus grand bien. Couloirs austères et vides. La pression commence à retomber. Ses muscles s’étirent, il commence à reprendre ses esprits. Il pourrait marcher pendant des kilomètres s’il le voulait. L’odeur rassurante du désinfectant, une arme vitale dans la lutte constante contre l’infection. Mais c’est une tâche qui n’en finit jamais. À peine soigne-t-on une maladie qu’une autre se déclare. Pendant la journée on entend constamment les voix des malades. Même le minimum vital prend du temps. Nourriture consommée et expulsée, corps lavés et plaies pansées, lits changés et draps lavés, symptômes évalués et diagnostics passés. Médicaments administrés. Il y a tant de choses à prendre en compte. Son travail est stressant, pas de doute là-dessus, pourtant il s’en sort bien. La longue liste d’admissions à l’hôpital, sur laquelle il planchait plus tôt, s’efface de son esprit. Tout le monde a droit à une pause.

Il est loin d’être un gratte-papier. Loin d’être un rond-de-cuir théoricien. Un expert des études de productivité qui pontifie de loin. Pas de tour d’ivoire pour M. Jeffreys. Oh que non. Ça c’est la solution de facilité, tout aussi inacceptable qu’ennuyeuse. La dimension humaine, c’est ce qui rend son travail si agréable. Il pourrait faire étalage de son pouvoir administratif si cela s’avérait nécessaire, mais il ne le fait pas. Il est plus que satisfait de la façon dont se déroulent les choses. Il y a du progrès. Tout le monde à l’hôpital œuvre pour le bien commun et même les travailleurs non qualifiés méritent d’être entendus. Les brancardiers, les femmes de ménage, les bénévoles. Ce qui prime c’est de trouver un consensus. Avec de la bonne volonté la bataille est à moitié gagnée. Il est en son pouvoir de leur prêter assistance dans leurs efforts mais il ne s’attend pas à un traitement de faveur. Son bureau est petit mais adéquat. Tant qu’il a quelque part où s’isoler. Il est bien situé, au cœur du bâtiment ce qui lui permet d’accéder facilement à tous les coins de l’hôpital. Il travaille sur le terrain. Le problème quand trop de gens sont en position de pouvoir, c’est qu’ils se reposent sur leurs lauriers et perdent le sens de la réalité. Leur position, leur salaire et leur prestige leur suffisent. Cela affecte leurs décisions. Jeffreys est un homme riche et le salaire qu’il perçoit n’a aucune incidence sur sa vie. La position et le prestige s’obtiennent facilement. Seuls les imbéciles sont avides de titres. Épousent l’arrogance. Son travail est une vocation.

M. Jeffreys se dirige vers l’aile ouest de l’hôpital, tourne à gauche avant d’arriver à l’unité de pathologie et entame la deuxième moitié d’une boucle qu’il met habituellement treize minutes à compléter. Sa circulation sanguine est rétablie, son esprit apaisé. Il tourne à droite avant d’arriver au service de pédiatrie et se retrouve nez-à-nez avec un homme pieds nus qui porte un pyjama à rayures. Ils restent ainsi, face-à-face, plusieurs secondes. Sa peau est cousue à même le crâne et son pyjama rappelle à Jeffreys les uniformes des prisonniers des camps de concentration. Les yeux semblent trop gros pour les orbites, le crâne apparaît nettement sous la chair tendue. L’os pousse contre la peau exsangue, sans vie. Le pauvre homme pourrait avoir quarante ans comme il pourrait en avoir soixante. Jeffreys ne sait pas quoi dire à ce squelette ambulant, il se sent mal rien qu’à le voir. L’homme est grotesque, il dégage une odeur infecte, et pourtant ce sont ses yeux qui perturbent le plus Jeffreys. Une lueur surnaturelle qui semble en contradiction avec son corps faible, putrescent. Un sourire suffisant lui barre le visage.

« Vous allez bien ? demande finalement Jeffreys. Vous avez l’air perdu. »

Le squelette ne répond pas. Ses yeux balaient Jeffreys de la tête aux pieds. Une inspection longue et malveillante.

L’homme finit par lâcher : « Dieu voit tout ce qui se passe ici. Il est partout, Il regarde et Il attend. »

De la rancune dans la voix, une intensité qui glace M. Jeffreys. Une main squelettique lui attrape le bras en un éclair. L’homme est fort et Jeffreys ressent une crainte étrange. Il pourrait facilement résister à ce patient s’il le fallait, mais il a horreur de la violence. L’homme a les idées qui s’embrouillent, c’est évident, les médicaments font ressortir l’aspect maléfique de sa nature.

« N’allez pas croire que vous me bluffez. Je vois tout ce qui se passe ici. Dieu m’a donné des yeux et je sais ce que vous faites, vous vous faufilez la nuit, vous espionnez les femmes, vous volez leurs culottes et les reniflez aux chiottes. Vicelard. Je parie que vous vous branlez dedans en plus, ou alors vous allez jusqu’au bout et vous les violez, les femmes. Vous les coupez en morceaux et vous les jetez aux chiottes ? C’est quoi votre truc ? Pourquoi vous faites ça ? »

M. Jeffreys est gêné. Ses jambes sont molles et il ne sait pas quoi faire. Cet homme est sénile, de toute évidence fou et il racle les pires horreurs des bas-fonds d’un esprit en pleine déchéance. L’infirmière responsable de son unité a dû le laisser s’échapper. C’est inacceptable. Jeffreys se demande dans quelle unité il est, cet homme, et s’éclaircit la gorge pour parler, toujours conscient de cet horrible lueur dans les yeux de l’homme. Jeffreys ne veut pas attirer l’attention. Il n’est pas violent, et de toute évidence il n’est en pas de même pour ce patient.

« Allez, calmez-vous. Vous n’avez pas les idées claires. Dans quel service êtes-vous ?

— Ooooh, dit l’homme avec affectation. La chochotte. Mais ça me connaît les types comme vous. L’accent snob ça m’impressionne pas. Dieu traite tout le monde pareil. Je suis Son ouvrier et je sais ce que vous mijotez. Vous arrachez les entrailles des pauvres filles de joie et vous accrochez leurs tripes partout. Vous avez l’habileté d’un chirurgien et vous pensez que vous pouvez en faire ce qui vous plaît, manger des foies et boire du sang. Eh ben vous pouvez pas, sale fils de pute. Bordel, je vais pas vous laisser faire le boucher. Même les putes ont des familles. Sous votre masque, vous êtes Lucifer. »

M. Jeffreys repousse la main de l’homme. Il ne ressent plus que du dégoût. On le compare à un assassin. Un monstre qui inflige de la douleur alors que sa vie toute entière est consacrée à la soulager. Son père était chirurgien. Cet homme se comporte de la manière la plus primaire qui soit. Il voit une infirmière au bout du couloir, derrière le squelette.

L’homme est plus proche d’un monstre que d’une victime innocente, son corps et ses habits dégagent une odeur putride, envahissante.

« Andrew ! »

M. Jeffreys reconnaît l’infirmière McKenna. L’homme se retourne quand il entend son prénom et la regarde s’approcher. Tête baissée, sans doute gênée d’avoir laissé un patient filer. Sans parler du fait que Jeffreys sait bien qu’elle lit des romans à l’eau de rose.

« Attendez là, Andrew ! »

M. Jeffreys voudrait bien qu’elle se dépêche un peu. Le couloir est très long et elle n’a pas vraiment l’air d’avancer. Et pourtant le bruit de ses pas se rapproche. Elle traîne beaucoup trop à son goût bien qu’il ait pitié de ce pleurnichard qui a perdu toute dignité, qui vaut à peine mieux qu’un mollusque. Ce n’est pas une façon de terminer sa vie, dans un brouillard perpétuel. Curieux cette manie qu’ont les gens qui ont des troubles mentaux de se tourner vers le symbolisme religieux. Conditionnés – consciemment ou inconsciemment – à l’école, l’église ou peut-être même de nos jours par la télévision. N’empêche. Incroyable qu’il y ait encore des gens pour prendre ces métaphores au sérieux à notre époque. Lucifer est une invention somme toute amusante mais n’en demeure pas moins un mythe. Ces gens-là refusent de comprendre que c’est une histoire. Jeffreys est un homme rationnel et la superstition ne l’intéresse pas. Dans son monde il n’y a que chiffres et faits qui tiennent.

« Allez, mon grand », dit l’infirmière McKenna, une fois qu’elle les a rejoints. « On se remet au lit. »

Elle évite soigneusement le regard de M. Jeffreys.

« Il a filé pendant que je répondais au téléphone. »

M. Jeffreys sourit. Fait oui de la tête. Montre que c’est bon. Qu’il comprend que les romans à l’eau de rose n’y sont pour rien. Elle fait de son mieux dans des circonstances difficiles. Elle est un peu laxiste, il faut le dire, mais elle veut bien faire. L’inefficacité n’est rien de plus qu’une faiblesse humaine.

« Rien de grave.

— Les médicaments le perturbent. Mais il est merveilleux au fond. N’est-ce pas, Andrew ? »

M. Jeffreys sourit, sur le départ. Une rencontre malheureuse. L’odeur de l’homme semble empirer.

« Ils veulent ma mort, hein ? Je sais qu’ils veulent ma mort.

— On est là pour vous aider, dit l’infirmière McKenna. On veut votre bien. Allez, on va retourner dans votre chambre. Je n’ai pas que ça à faire de vous poursuivre dans les couloirs. Et les autres patients, hein ? »

Le squelette se tourne et fixe le mur. Jeffreys est impressionné par la patience de l’infirmière. Elle entre dans son jeu comme si c’était un enfant.

« Vous pensez que moi ou une autre des autres infirmières veut vous faire du mal ? Vraiment ?

— Non. Mais quelqu’un veut me faire du mal. Les mauvaises personnes ne m’aiment pas parce que je vois ce qu’elles font. Elles veulent me découper en petits morceaux. Elles me détestent. »

L’infirmière McKenna se tourne vers M. Jeffreys.

« Il se calmera quand je l’aurai remis au lit. Il n’a pas les idées claires. Dans quelques jours il sera remis sur pied. »

M. Jeffreys se demande ce qui est normal, dans ce cas précis. De toute évidence cet homme est dans un état pitoyable. Jeffreys se renseignera plus tard, mais pour l’instant il ne pense qu’à s’en aller. La nausée monte. Il garde le sourire, son regard happé par les pieds nus du squelette. Ongles cassés ou incarnés. Ce qui reste de peau couverte de crasse. En dessous, il doit y avoir toutes sortes d’abrasions et d’excroissances. Les os sont encore plus protubérants sur les pieds de cet homme que son visage. L’odeur est immonde. Elle monte par vagues, se superpose à sa mauvaise haleine. Habits. Corps.

« Allez, on se dépêche, l’infirmière McKenna dit au squelette. Vous êtes un sacré numéro vous, hein. Vous voulez que je me fasse gronder ? »

Elle sourit à M. Jeffreys. Une bonne travailleuse. Rien d’exceptionnel, mais ce qu’il faut de sensibilité pour jouer le jeu avec un vieil homme sénile et malodorant qui, s’il avait vécu dans un environnement plus naturel, ou même vingt ans plus tôt seulement, serait dans sa tombe plutôt que dans cette unité. Les scientifiques travaillent d’arrache-pied pour prolonger la vie, mais, il faut bien le dire, c’est trop souvent aux dépens de la dignité. Cette infirmière est prête à mentir et dire à son patient que tout va bien alors que c’est évident que ce n’est pas le cas. Une infirmière qui soulage les souffrances d’un homme mort. Un squelette. Elle fait un dur métier et Jeffreys est rempli d’admiration pour elle.

« J’ai faim, Madame McKenna. »

Tut-tut ! Elle fait non de la tête. Un petit garçon.

« Il va falloir attendre le petit déjeuner, comme tout le monde. »

Brusquement, l’homme se tourne vers M. Jeffreys, le visage beaucoup trop près de lui.

« Assassin ! Connard ! Ils vous auront. Il vous pendront. J’espère que vous pourrirez en enfer. »

Un enfer où règne un diable cornu, à feux et à flammes, sans doute. Des lézards rouges aux queues fourchues. Des lutins et des sodomites. Jeffreys est choqué, même un peu blessé par cette sortie. On ne peut pas dire que ça soit agréable de se faire injurier devant l’infirmière McKenna. Mais il reste professionnel. Cet homme est malade. Jeffreys retrouve son sens de l’empathie.

« Je suis désolée. Il ne sait pas ce qu’il dit. Ce sont les médicaments. »

Jeffreys regarde le squelette s’éloigner dans le couloir, l’infirmière qui le gronde. Elle est légèrement plus grande, plus large aussi, mais pas grosse pour autant. L’odeur de cet homme traîne même après qu’ils ont disparu. Des organes qui se décomposent à l’intérieur de son corps et le cerveau qui se putréfie. C’est tellement triste. Il s’attarde sur cet incident pendant quelques minutes.

Après un temps, M. Jeffreys poursuit sa route. Il se rend désormais compte que la frayeur qu’il a ressentie n’est ni plus ni moins que le choc d’avoir constaté à quel point un être humain peut tomber bas. Bien entendu, ce n’est pas la première fois qu’il assiste à un tel état de désorientation, mais il n’a jamais été insulté de la sorte. Il rit. Il n’est pas aussi endurci qu’il aime à le penser. Travailler dans un hôpital ça vous blinde un homme, ça rend plus imperméable aux dures réalités de la vie, et pourtant cet incident lui a rappelé sa propre vulnérabilité. Une surprise vous guette toujours au détour d’un chemin.

Il marche d’un pas rapide et se retrouve vite dans son bureau. Il ferme la porte à clef et met de l’eau à bouillir. Il se prépare une tasse de thé et se remet au travail, se demande un instant s’il est vrai que certains hommes volent de la lingerie féminine pour se masturber. Est-ce qu’ils reniflent le tissu ? Jeffreys, qui est un romantique, espère que ce sont juste les délires d’un fou. Improbable certes, mais on ne sait jamais dans une ville comme celle-ci et peut-être que les perversions telles que celles-là sont monnaie courante. Jeffreys refuse de penser à des choses pareilles et se replonge dans son travail.

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