White Trash (Litt Generale) (French Edition)
La journée a été dure...
La journée a été dure et Ruby est crevée quand elle rentre. Elle n’a dormi que quelques heures la nuit dernière et devrait rester chez elle, télécommande dans une main et bol de chocolat chaud dans l’autre, pour patrouiller dans les rues sans pitié du Royaume-Uni aux côtés d’une équipe de télévision, s’espionner elle-même du haut d’un hélicoptère blindé, ouvrir le feu sur un pub, dans un centre commercial, se débarrasser des hooligans… mais la course à l’Audimat ne l’intéresse pas, c’est son jour de repos demain et elle compte bien sortir. Elle se douche et se lave les cheveux, se met du vernis sur les doigts et les orteils, s’habille devant le miroir. On passe la chercher, elle descend en courant, fatigue envolée, et quand elle saute sur la banquette arrière à côté de Paula, elle frémit déjà d’excitation.
Dez est au volant, son jumeau Don à côté, ils démarrent, la radio à fond. Don c’est celui qui a le plus la pêche, toujours en train de comploter quelque chose, toujours un paquet de cartes en main, à battre rois, reines et carrés, il s’entraîne pour devenir un as des cartes pour sa nouvelle vie de joueur professionnel. Il sera bientôt en route pour Monte-Carlo pour délester de leurs millions en trop ces chiffes molles de jet-setters, une fois que ses tours de passe-passe seront au point. La semaine dernière c’était le trafic d’armes, la semaine prochaine ça sera les mines d’or. Il a toujours un rêve, une aventure sur le feu. Don est toujours péchu, et c’est ce que veut dire son surnom ; Perky, du coup Dez c’est Pinky – Perky et Pinky comme les cochons du dessin animé. Pour Ruby et Paula les jumeaux sont deux mecs tranquilles et bien fêtards.
La musique est tellement forte que Ruby n’entend pas Paula parler mais toutes les deux elles font oui ou non de la tête, et elles savent parfaitement ce qui a été dit. C’est comme ça que ça se passe dans un pub ou dans une boîte, on se parle pendant des heures et on n’entend pas un mot, c’est plutôt comme lire dans les pensées des autres. Pinky et Perky auraient dû être bons en télépathie, mais ils viennent pas du même œuf, donc même s’ils se ressemblent on les confond jamais. C’est pas comme s’ils étaient identiques non plus : impossible que tu sortes avec Dez, par exemple, et que tu te fasses Don sans t’en rendre compte. Pas que Ruby kiffe l’un ou l’autre, ce sont ses amis, mais elle a entendu dire que ces trucs arrivent, quand elle était à l’école, sa meilleure amie de l’époque, Viv, est sortie avec un garçon pendant trois mois avant d’apprendre qu’il la partageait avec son frère jumeau. C’était moche, pas loin du viol, mais Viv les a bien eus : en prenant ça à la cool c’est elle qui s’est payé la tête des jumeaux et pas le contraire, elle s’est foutue de la gueule de son copain après avoir couché avec son frère, elle a fait style qu’elle était courant depuis le début et qu’elle préférait coucher avec le frère, et le truc bizarre c’est que son copain est devenu jaloux et a commencé à l’insulter, il a pas aimé qu’elle inverse les rôles, et après elle est allée raconter à son frère à elle ce qui s’était passé, elle a inventé des trucs en rab, comme quoi ils étaient allés raconter que c’était une salope et qu’elle vendait de l’héro.
Bobby, le frère de Viv, c’était le genre taré qui a plein de potes tarés donc elle devait avoir une petite idée de ce qui allait se passer. Bobby a trouvé les jumeaux et les a méchamment arrangés au cutter. Ruby a pas vu ce qui s’est passé mais elle a vu suffisamment de visages tailladés pour savoir que c’est un truc d’affreux à faire à un être humain, sans parler du choc et du traumatisme. Ruby déteste la violence. Ce que les jumeaux ont fait à Viv c’est moche, mais il n’y a jamais d’excuse pour taillader quelqu’un et le marquer à vie.
C’était un beau gosse, Bobby, et elle le kiffait bien, mais ça c’était avant qu’il fasse mal aux jumeaux. Elle a croisé l’un d’eux un mois plus tard dans la rue et les balafres sur son visage l’ont rendue malade. Aujourd’hui elle trouverait pas ça moche, mais elle avait quinze ans à l’époque et elle voyait les choses autrement. Être infirmière ça change la façon de voir les choses. Aujourd’hui une cicatrice c’est les restes d’un raccommodage réussi, c’est magique, presque miraculeux. Le truc c’est que Viv avait pas tant les boules que ça de ce qui lui était arrivé. De toute façon, dans sa tête les jumeaux c’était presque une seule et même personne. C’était plutôt sa fierté qui était blessée. Finalement, les trucs vicieux, les couteaux et les tessons, sont plutôt rares comparés aux bonnes choses, les gens qui s’intéressent les uns aux autres, qui s’entraident.
La violence n’est pas que physique, d’ailleurs, c’est mental aussi, et même si Ruby croit à l’amour et à la paix, elle est pas débile. On apprend tôt que les coups blessent, alors qu’en fait le corps se répare et ce sont les mots qui font vraiment mal. Les mots restent coincés dans la tête comme un cancer, des pensées pourries qui s’infiltrent dans le sang et se propagent comme une tumeur, qui foutent la merde. Le mépris de quelqu’un qu’on connaît, des mots amers et vicieux mais dans un paquet-cadeau d’amour, comme sa mère depuis qu’elle est malade, ses crises de rage qui arrivent sans crier gare, sans qu’elle-même les comprenne. Et puis la cruauté calculée, le poison des inconnus, des snobs qui te regardent de haut. Ça c’est une question de pouvoir. Il y a des gens qui utilisent leurs poings, d’autres leur langue. Elle se demande où sont les jumeaux, si leurs cicatrices rendent les gens malades. Au moins les bonnes manières ça s’apprend, on peut devenir quelqu’un de bien. C’est ce qu’elle essaie de faire, elle fait de son mieux pour ne pas ressentir d’animosité pour qui que ce soit, pour voir le bien et ce qui motive les faits et gestes des gens.
Dez et Don ne ressemblent en rien aux jumeaux qu’elle a connus ado – elle se souvient même plus de leur prénoms – Ruby dirait qu’elle cerne bien les gens, la plupart du temps. Desmond et Donald sont des prénoms vieux-jeu, et peut-être qu’ils sont dans la famille depuis des générations, et Ruby se demande quels prénoms elle donnera à ses enfants, si elle en a un jour, si elle rencontre l’amour de sa vie, et Paula se penche vers elle et lui demande si ça va, Ruby hoche la tête, elle est au top, vraiment, et les deux filles sourient comme des bananes, et c’est dommage qu’elle ait pas apporté un CD, elle est pas fan de ce qu’il y a à la radio, c’est plus hard que la musique qu’elle écoute, mais elle va pas se plaindre, pas moyen, c’est pas le genre de nana qui fait des chichis et tyrannise les mecs alors qu’ils lui rendent service à venir la chercher. Elle est pour l’égalité des chances, la couleur autour des yeux de Paula tremble comme une bulle de savon quand on souffle dans le petit anneau, du liquide vaisselle dans un tube pour faire joli, des ronds qui naissent dans ses yeux et grandissent et remplissent l’air, qui se précipitent par la fenêtre, et Paula c’est le sel de la terre, elle galère pour s’en sortir mais elle se plaint jamais, elle fait avec.
Dez hoche la tête au rythme de la musique, il fait un peu son kéké et Ruby devine qu’il essaie de masquer sa timidité pour Paula. Ça sent le désodorisant à la cerise dans la voiture et Ruby devine que Dez est sorti acheter ça exprès pour Paula.
Ils sortent boire un verre d’abord, une heure au pub puis au Detroit’s. Ça fait des mois qu’elle y est pas allée et elle a hâte. « Putain de merde », dit Don, et Dez ralentit en même temps que le trafic devant lui. « Mate-moi ça. »
Il y a un hypermarché Tesco de l’autre côté du terre-plein et quelque chose qui brûle sur le parking, de gros rouleaux de fumée montent vers le ciel, l’air est lourd de cendres et de pétrole, un camion de pompiers s’approche à toute vitesse. Dez se gare à un arrêt de bus et ils sortent, la police bloque la route au niveau du rond-point. Les flammes commencent à monter, propulsent la fumée encore plus haut dans l’atmosphère, le feu prend, et bang, le réservoir à essence explose.
Ruby voit bien que c’est une voiture et elle sait qu’elle doit aller voir s’il y a des blessés. Il n’y a pas encore d’ambulances sur place donc elle ne perd pas de temps, hop elle se remet dans sa peau d’infirmière et traverse, elle coupe par les buissons à côté de la station service, s’inquiète de ce qu’elle va trouver. En plus le feu n’est pas bien loin des pompes à essence. Elle espère que personne n’est brûlé, ce sont d’horribles blessures à soigner, et pire, à avoir, et il y a une autre voiture juste à côté de celle qui crame, et elle commence à dégager de la fumée là où les flammes commencent à attaquer la garniture de la voiture. Ruby se dirige vers l’un des policiers, mais il est trop occupé à parler dans sa radio de voleurs et de pyromanie alors elle vérifie elle-même et ne voit pas de blessés, comme la voiture est vide elle se dirige vers l’entrée du supermarché au cas où on les aurait sortis de la voiture, mais il n’y a pas de victimes, ça la soulage d’un énorme poids, elle se sent vraiment plus légère.
Elle sent aussi la chaleur du feu sur son corps et la fumée dans son nez, personne ne réclame sa maman, quel soulagement, c’est un beau feu mais c’est débile de faire flamber une caisse ici, il y a des gens qui font leurs courses et c’est à côté des pompes à essence, quand même elle peut pas s’empêcher de voir le bon côté des choses, pas de vrai danger, le feu ne se propage pas, il s’élève, dans le ciel, et l’odeur est incroyable, et ça fait des couleurs exotiques, comme les feux d’artifice du 5 novembre en avance, Guy Fawkes qui fait une virée dans une voiture volée, qui bourre le coffre de poudre à canon chourée dans un magasin de bricolage, qui fait son show, qui fête la vie, de longs coups de langue orangée qui dansent devant elle, et il ne manque que les feux d’artifice et une camionnette qui vend des hot-dogs.
La foule s’amasse vite, des gens viennent du pub d’en face pour regarder, des employés de la poste, des gens qui font leurs courses, des passants, des bandes de gamins qui font des wheelings dans le parking, ça devient un vrai spectacle, Ruby est toute excitée comme quand elle était gamine, « remember remember the fifth of November », il manque plus que l’air froid, la bruine et l’humidité, emmitouflée dans son manteau et son écharpe elle tient la main de maman, les doigts de pied gelés et un cierge magique à la main, la poudre blanche qui pétille, et là c’est comme si elle regardait la tête du cierge magique, quelque chose sur la voiture qui grésille, quelques secondes de blanc, des étoiles filantes et des rêves dorés et elle est tellement heureuse qu’elle a comme une envie de chialer, des années plus tard comme ça elle a chaud et il ne fait pas nuit noire dans le ciel, un autre camion de pompiers et le premier tuyau qui envoie de l’eau sur les flammes, la voiture qui se consumait s’enflamme au même moment les policiers qui font reculer les gens au cas où ça pète comme celle d’avant, et tout le monde qui regarde le feu, qui se fait plaisir, et Ruby parie qu’ils se disent tous pareil qu’elle, Guy Fawkes avec son cœur en paille dans un corps fait de bric-à-brac cousu de toutes pièces par Frankenstein, un visage souriant couronné d’un vieux chapeau, un épouvantail qui brûle joyeusement pour faire sourire les gens, elle entend quelqu’un crier « PENNY FOR THE GUY ! » comme on fait pour les feux d’artifice du 5 novembre, tout le monde rit, elle avait raison, ils pensent tous la même chose, souvenirs semblables, Ruby qui s’attend presque à voir quelqu’un sortir du supermarché avec un caddie plein de patates à emballer dans du papier alu et mettre sur le feu, mais les tuyaux sont puissants et malgré elle, elle est déçue quand le feu est maîtrisé, elle est là, à côté de trois mecs qui ont profité de la situation pour piquer de la bière à l’intérieur, la faire mousser et s’éclabousser l’un l’autre avec la mousse, ils sont comme des dingues quand la seconde voiture explose et tout le monde recule d’un cran en faisant des « oooh » et des « ah », mais un policier vient pousser un des garçons du bout de sa matraque, du coup Ruby s’éloigne quand ça commence à chauffer, encore des flics qui débarquent en fourgon et viennent en renfort, la première voiture est vite trempée et il ne reste qu’un tas d’os, le châssis de la voiture qui fume, le second feu est vite maîtrisé, et les gens commencent à s’intéresser aux jeunes et aux flics plutôt, d’un coup il y a foule, d’autres jeunes et des hommes qui sortent du pub qui s’en mêlent, ça sert à quoi ? Ruby espère que ça va pas mal tourner, faut toujours que ça dégénère, et puis aussi vite que c’est monté les gens commencent à s’en aller et les flics lâchent l’affaire, l’excitation retombée une fois le deuxième feu est éteint.
Ruby attend cinq minutes, elle regarde la police et les pompiers qui sont restés remettre de l’ordre dans ce bordel, et vers les pompes à essence elle remarque une ambulance qu’elle n’a même pas vu arriver, et quelques personnes qui traînent, tout seuls ou par deux. D’un coup elle se sent seule, elle retourne à la voiture, ça s’est dégagé sur la route, les voitures avancent.
« T’as pris ton temps, dit Don. T’es allée faire quoi là-bas ?
— Quelqu’un aurait pu être blessé. Je pouvais pas rester là à regarder. »
Il hoche la tête. Ruby demande : « Où est Paula ?
— Elle est partie te chercher. Tu l’as pas vue ?
— Non.
— Peut-être que je devrais aller la chercher, dit Dez.
— Elle va revenir dans une minute. Allez, on attend ici. Comme ça on peut se remettre en route direct. »
Dez se pose sur le capot pendant que Don fait ses tours de cartes. Ruby regarde, faut bien admettre qu’il n’est pas mauvais. Dix minutes plus tard Paula apparaît, un sac en plastique à la main, rempli à craquer de nouilles alphabet en boîte.
« C’était en promo. Les enfants adorent. Pas mal de caissières étaient allées regarder le feu, du coup j’ai mis plus longtemps que prévu. Désolée. »
Ils laissent tomber le pub du coup, vont direct au Detroit’s. Dez se gare et c’est parti, les jumeaux sont grave impressionnés quand Ruby fait un signe à l’un des videurs qui lui dit d’avancer, et tout le monde les regarde dans la queue mais personne ne dit rien. Il y a quatre hommes à la porte, et le videur de Ruby c’est un mec qui a la quarantaine bien tassée, un vieux de la vieille, une grosse chevalière en or sur le majeur et les cheveux qui lui tombent aux épaules, col de chemise relevé et crucifix qui étire son lobe gauche, la tête du type qui a tout vu, tout fait, un témoin d’une époque plus dure, un gros dur old-school qui prend d’ordres de personne mais qui fond quand il voit Ruby arriver, un gros nounours, parce qu’il était dans l’unité de Ruby pendant deux jours, admis à une heure du matin, on l’avait tailladé avec un bout de verre, il buvait un coup, il travaillait pas, un bout de verre coincé à côté de l’œil, heureusement ils avaient pu l’enlever.
Ruby passe son doigt sur sa cicatrice, tout doucement, il devient tout timide et rougit et tourne la tête pour pas que ses potes le voient, et eux ils en reviennent pas, ils ont le même âge mais ils vivent avec leur temps, boules à zéro, fringues Stone Island, bras croisés, Ruby a entendu parler d’eux quand il était à l’hôpital, ceux-là ils boivent ensemble, il s’entraînent et ils travaillent ensemble, ça fait des années qu’ils font équipe et ils gagnent bien leur vie. Ruby essaie de se souvenir de leurs noms mais elle ne se souvient que de Terry. Il lui avait dit qu’il allait tuer les types qui lui ont fait ça, ils sont déjà morts, et elle avait fait de son mieux pour le calmer, qu’est-ce que ça apporte de faire du mal aux gens comme ça ? après c’est elle qui doit recoller les morceaux, et il avait hoché la tête mais elle voyait bien qu’il le ferait quand même, elle avait compris que c’était autant une question d’estime de soi que de vengeance, puis elle s’était convaincue qu’il prendrait en compte ce qu’elle lui avait dit.
Quand on voit quelqu’un sur un lit d’hôpital, qui se demande ce qui va lui arriver, s’il va finir estropié ou mort, ça redevient un enfant. Même un gros dur, il s’effondre quand on lui fait sa toilette. Ils comptent sur toi les patients comme ils ont compté sur leurs mamans, avant, et ça crée un lien spécial. Leurs mamans elles leur ont torché les fesses bébé et du coup c’est mort : ça leur fait ni chaud ni froid quand ils font les malins. C’est comme ça avec Terry. Elle connaît la bête, adore son col relevé et les cheveux teints en jaune, un visage des années 70 qui a grandi avec le glam-rock, le son kitsch de Mud et Hot Chocolate.
« Vous êtes ensemble ? » demande Terry regardant Paula qui est un peu en retrait, et les autre videurs se gênent pas pour lui mater les fesses en se léchant les babines.
« Ces deux-là aussi. On est tous ensemble. »
C’est pas le même genre de regard qu’il jette aux garçons.
« Allez-y alors.
— Et nous ? demande quelqu’un à l’avant de la queue, trop bourré pour la boucler.
— Dégage, mon pote », fait Terry, en se penchant vers lui.
Ruby revoit Terry dans les vapes, qui saigne, les jumeaux quand Bobby leur a fait leur fête, elle espère que ça arrivera jamais à Pinky et Perky, elle sourit en pensant à leurs surnoms, elle les appelle jamais comme ça devant les gens. Ils ont fait une piqûre à Terry et ils l’ont recousu, et le lendemain il était à demi conscient, il arrivait pas à sortir de son lit et il savait pas où il était, il divaguait, parlait de devenir conducteur de train quand il serait grand, comme Casey Jones, et Ruby a tenu sa quéquette pour viser dans le pistolet, l’a aidé aussi à faire quelque chose de plus gros. Là elle sourit, le regarde bien dans les yeux, et c’est comme s’il pouvait voir ce qu’elle pense et il vire au violet, un grand mec comme Boxer, sauf que Boxer a pas les mêmes contraintes, et il peut vivre un autre genre de vie. Ils lui font de la peine, tous, tout le monde, elle en veut à personne pour quoi que ce soit, et en même temps elle se sent pleine d’enthousiasme pour la vie, elle sait qu’il y a des coups durs, mais c’est mieux comme ça, ça rajoute du goût, ça fait ressortir les bonnes choses.
Elle peut pas s’empêcher de se mettre sur la pointe des pieds et l’embrasser sur le côté de la tête, pile sur la cicatrice, elle sent son après-rasage, elle a envie de passer sa langue le long de sa peau, un bisou-guérisseur, tous ces gens qui ont des cicatrices au visage et à l’esprit, mais elle le fait pas, elle suit les autres et file ses sous puis rentre dans la boîte.
Elle reste avec Paula pendant que Pinky et Perky vont au bar, elle sent les vibrations de la musique, elle entend le sifflement de la fumée, l’air chaud qui bouillonne dans ses oreilles, elle est heureuse quand elle sort avec ses amis, pas de soucis, c’est comme si elle avait mérité le droit de s’amuser, de faire ce qu’elle veut, elle a donné, toutes ces heures aux petits soins, elle remet les gens sur pied en douceur, elle est à leur service, elle leur sert d’appui quand ils ont des coups durs, et maintenant c’est sa récompense, si quelqu’un mérite de prendre du bon temps c’est bien elle, et Dawn et Sally et Davinda et Boxer et Maureen et tous les autres aussi, et elle se marre en pensant à la fête de Noël et Boxer qui était bourré et Dawn qui en a bien profité, elle est branchée cul à fond cette fille, Boxer qui a pas l’habitude de boire, il a pissé dans des poubelles, Dawn l’a emmené baiser dans les toilettes des femmes, Ruby a pas su jusqu’au lendemain quand Dawn lui a dit, et Dawn qui en rajoutait, peut-être qu’elle se sentait mal mais elle allait surtout pas l’admettre, elle a dit que personne faisait ça mieux qu’un débile mental, et c’était pas gentil mais parfois c’est comme ça quand on a affaire à des amputations et des cancers du colon et des tumeurs au cerveau et des maladies du cœur, pour faire face on utilise cet humour-là qui se moque de tout, comme si plus rien n’était sacré, elle est comme ça Dawn, ils étaient bourrés tous les deux avec Boxer, Dawn l’aime autant que les autres infirmières, si elle l’a traité de débile mental c’est à cause d’un certain connard, un patient râleur, relou qui aimait pas la bouffe et qui aimait pas les Irlandais et qui aimait pas les pakos et aimait pas les pédés qui s’occupaient de lui, qui n’aimait rien ni personne, et Ruby avait fait de son mieux, se disait qu’il n’aimait pas la vie, c’est tout, elle recommençait à zéro à chaque fois qu’elle lui parlait, mais quand il avait traité Boxer de débile mental il avait dépassé les bornes, parce que Maureen et Davinda et Clive ils le calculaient pas ce mec-là, mais pour Boxer c’était pas pareil, et quand Boxer était parti elle avait filé une gifle au patient, de toutes ses forces, elle lui avait dit ce qu’elle pensait de lui devant tout le monde.
Il avait porté plainte en plus. Elle s’était fait taper sur les doigts, c’est grâce à Maureen qu’elle avait gardé son boulot, elle avait raconté un petit bobard comme quoi c’était lui qui avait commencé par lui en balancer une, et Dawn s’est occupée de lui, une bonne grosse dose de laxatifs qui l’a gardé vissé aux chiottes pendant une semaine. Ruby voudrait que Dawn soit avec eux, qu’ils soient là tous ensemble, et ce qui est drôle c’est que c’est Boxer qui avait peur de vexer Dawn après la fête, il a dit qu’il préférait quand elle lui apprenait à lire et à écrire.
« Faites gaffe », dit Don, qui glisse sur le sol, et se casse presque la gueule.
Ruby voit les gens autour d’elle, en forme et en bonne santé, qui se rendent pas compte de la chance qu’ils ont, l’excitation d’un bout à l’autre de la pièce.
« C’était le bordel pour se faire servir », dit Dez, en lui passant une bière.
Un type en Ben Sherman monte sur une table et commence un strip-tease, un bouton à la fois, des mouvements exagérés, des moulinets de poignet, il aguiche les filles pendant que ses potes chantent GROS LARD, les bras bien en arrière il tire sur sa chemise pour la tomber, joueur, il fait tourner sa chemise au-dessus de sa tête et l’envoie valser au milieu de la foule, à l’un de ses potes, en fait, ça chante GROS TAS DE GRAISSE GROS TAS DE GRAISSE GROS TAS DE GRAISSE en chœur, à cause de son bide, la graisse bleue et reluisante sous la lumière, ça le dérange pas de se payer sa propre gueule, il s’affiche genre « Regardez, les mecs, regardez, les filles, je suis un gros dindon, j’ai quarante kilos à perdre sinon mon cœur va finir par exploser, et je fume trop de clopes et en une journée je bois plus que ce qu’il faut boire en une semaine, je bouffe un p’tit dej anglais bien gras tous les matins et des frites et du gras tous les soirs, j’ai la frite et je suis gras, j’ai le visage défoncé, déglingué et je défilerai jamais sur un podium avec les anorexiques, mais, en fait, j’en ai strictement rien à foutre, vraiment rien à cirer, je suis trop occupé à vivre pour perdre du temps à me faire du souci et à attendre une pilule miracle qui va me faire durer jusqu’à cent ans, pourquoi gâcher les meilleures années de sa vie à faire des plans sur la comète », et Ruby voit les deux videurs qui approchent, le danseur du ventre qui renverse une table couverte de verres, et qui défait sa braguette, qui baisse son jean d’un poil, le remonte, le baisse d’un poil de plus, le remonte, le descend d’un poil de plus encore, et ça y est, enfin, son jean lui tombe autour des chevilles, révèle le calebute Union Jack, et il va pas s’arrêter là, il compte bien faire la totale, faut pas décevoir les filles, mais il galère pour faire passer son jean par-dessus les chaussures, il sautille sur un pied et il est suspendu dans les airs, juste une seconde, alors que la table bascule, et puis il se casse la gueule, ses potes qui amortissent sa chute, mais il atterrit par terre quand même, une autre table qui valse au moment où les videurs se pointent, Terry en tête, sur la piste, elle est là sa place, il s’échauffe, mais pas besoin, c’est juste pour déconner, et les videurs qui saluent et serrent des pinces, tout le monde se connaît, et c’est tranquille et bon enfant, dans la bonne humeur, et Ruby regarde un type bouger, c’est tellement fluide quand il danse, on croirait pas qu’il porte une telle quantité d’os à l’intérieur de lui, des milliers de kilomètres de nerfs qui se frayent un chemin dans des litres d’eau, continuer à boire, surtout pas se déshydrater, et Ruby qui regarde la lave qui bouillonne dans la pinte de Perky, des gens qui viennent dire bonjour, y en a qu’elle connaît, y en a qu’elle connaît pas, leurs lèvres bougent, les sons sortent pas, et elle danse comme elle danse toujours, elle est heureuse comme elle est toujours heureuse, la musique est bonne, sans surprises, elle adore danser, elle veut pas réfléchir, ce qui est vrai c’est ce qu’elle peut toucher et entendre et elle aime cet endroit parce qu’ils mettent des supports visuels avec la musique, quelqu’un s’est emmerdé à enregistrer la chaîne Disney pendant des heures, et du coup elle danse avec Mickey et Donald, elle est ravie quand le Pacha esquive l’agent Crampon, et Popeye à la porte qui bande ses muscles, et surtout, surtout, elle peut faire un câlin à Pinky et Perky parce que ces deux-là c’est pas des petits cochons et ils craignent pas le grand méchant loup, il risque pas de souffler et souffler et faire tomber leur maison, ça claque les lumières, ça donne plus de profondeur aux choses qu’elle voit tous les jours, et quand on travaille avec des corps on peut passer d’un extrême à l’autre, Ruby a vu des étudiantes infirmières qui n’arrivent pas à tenir et laissent tomber, mais elle ça lui a plu tout de suite, pour elle il n’y a pas de plus grand miracle que de voir comment marche le corps, à quel point il est complexe, du cerveau jusqu’au cœur en passant par un ongle qui repousse quand on l’a rongé, la circulation du sang, pompé par ce muscle qui est devenu le symbole de l’âme, ça lui plaît, les cyniques disent que ça n’est qu’un organe, qui fait partie d’une machine qui va rouiller et tomber en panne, mais pour elle c’est magique, ça fait partie de qui tu es, tes sentiments ressortent dans ton physique et la façon dont tu bouges, et elle fait son travail et rentre à la maison, elle dîne et ressort, peut-être qu’elle est égoïste de se sentir fière d’elle-même comme ça, de penser qu’elle sert à quelque chose, mais elle y croit, pas en mode grandiose comme si elle était importante, elle ne l’est pas, elle n’est qu’un petit maillon de la chaîne, elle a pas envie d’être connue, tout ça c’est un autre monde, elle est terre-à-terre, elle est comme ça, c’est dans les gènes, elle se marre, dans l’empreinte génétique, elle se marre, Fred Pierrafeu et Barney Laroche qui se fendent la tronche, l’aiguille du tourne-disque qui se lève et le bec d’un oiseau préhistorique qui descend sur un disque en ardoise, Fred et Barney ont le même rire que Pinky et Perky et Scooby-Doo, elle adore les Pierrafeu, elle veut vivre à Caillouville, avoir des enfants comme Bam-Bam et Pépite, parler à Wilma et Betty et soulever les rochers à l’aide de dinosaures au lieu de grues, c’est clair que c’est une ville de rêve, à Caillouville les hommes sont virils et les femmes sont glamour, et voilà Fred et Barney qui s’engueulent à l’écran, comme ils savent si bien le faire, on se dispute que avec ceux qu’on aime, et puis tout est réglé, et ils sortent manger un burger-de-minuit dans un drive-in, la soirée a défilé en quelques secondes, c’est du temps-dessin-animé, et Ruby n’y croit pas, elle est dans le dessin animé et elle dit au revoir au personnel de la boîte – les videurs à la porte – un endroit tape-à-l’œil taillé à même la roche pour que ça dure éternellement – des parpaings et des haut-parleurs de qualité – monter dans la voiture de Fred – la voiture de Dez – ses pattes ne se fatiguent jamais – Dez qui a la dalle – et les voilà tous les quatre entassés – Fred, Barney, Wilma, Betty – Dez, Don, Ruby, Paula – fini le dessin animé maintenant, ils sillonnent les rues anglaises, ils se garent enfin et vont chercher à manger au snack sur le rond-point, c’est servi vite et ils retournent dans la voiture, et là ils ont tous la dalle comme Dez.
Ruby et Paula avec leurs assiettes en plastique sur les genoux, qui foutent des haricots et du riz partout, la C qui calme Ruby, les jumeaux devant qui dévorent leurs kebabs, Ruby compte ses haricots, des dragées rouges et vertes, elle perd le fil et elle recommence au début quand elle arrive à vingt-trois. Elle pousse le riz du bout de sa fourchette, elle pense à sa maman assise à table il y a un milliard d’années, qui lui montre comment se servir d’un couteau et d’une fourchette correctement, comme une grande fille, et quand on est petit on veut être grand et quand on est adulte on veut redevenir petit.
La radio est en marche, pas très fort, et Don la règle sur une fréquence de police, la voix d’un homme, très excité, qui dit que le raid a réussi. Ils ont arrêté trois hommes. Des centaines de pilules confisquées. Ils ont trouvé du crack aussi. Il est l’heure de préparer le thé et faire péter les biscuits. Ils seront bientôt de retour au poste. Faudrait appeler un médecin aussi. Un des prisonniers a été blessé à la tête. Une autre voix interrompt et demande s’il faut l’emmener à l’hôpital. La première voix dit que non. Les grésillements étouffent le reste du message.
Don zappe, des voix allemandes, puis françaises, qui annoncent un morceau à l’accordéon, et il continue à zapper les stations, un sitar, des paroles de raggamuffin, du garage, une chanson arabe qui ressemble à une prière, et enfin une chorale qui se termine et un pasteur qui se lance dans un sermon sur le péché et le châtiment et le pouvoir du Seigneur, et ses voies impénétrables.
Il ne va pas tarder à faire pleuvoir Son courroux sur le monde, la leçon qu’ont reçue Sodome et Gomorrhe sera répétée à bien plus grande échelle, les calottes glacières vont fondre, et le déluge engloutira les damnés, et tous les quatre ils s’arrêtent pour écouter les gouttelettes de pluie qui rebondissent sur la carrosserie, ils remontent les vitres de la voiture et Ruby voit un petit gros en costard, trempé de sueur, qui s’avance vers l’autel en faisant des claquettes, perdu dans la béatitude pure de la révélation, les pieds qui bougent vite alors que son tronc reste immobile comme un Barney Laroche vertueux, l’eau ruisselle de son crâne, et il parle de feu et de soufre et de damnation éternelle, ce n’est qu’en tournant le dos aux péchés de la chair qu’on peut profiter de Sa récompense : la vie éternelle, car la Terre est le champ de bataille de la lutte entre le Bien et le Mal, et les démons rôdent, prêts à frapper, Dieu a crée l’homme à Son image et il s’attend à ce qu’il fasse Son travail, et Ruby se ressaisit et imagine Terry qui garde les portes du Paradis, Saint Pierre au bar qui vend du speed, du LSD, de la coke, des taz, et elle comprend que ce genre de sermon peut faire basculer dans un sens ou dans un autre, ça peut virer vicieux et sinistre quand on est influençable comme ça, et Don lit dans ses pensées et change la station, choisit une chanson de country.
« Merci », dit Ruby, et Don sait exactement ce qu’elle veut dire.
Quand ils ont fini de manger Dez raccompagne Paula, Ruby descend avec elle. Il est trois heures et Paula monte voir les enfants, sa mère les garde et dort dans le lit de Paula. Paula redescend avec une couverture et va chercher une canette de Coca dans la cuisine, elle la partage avec Ruby en silence, puis elle remonte. Ruby éteint la lumière et se met sur le ventre, tout défile devant elle, elle reste éveillée pendant des plombes, elle se détend, elle bloque sur les dessins animés qu’elle a vus en boîte, enfin elle s’endort.
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