White Trash (Litt Generale) (French Edition)
Ruby n’a pas bronché...
Ruby n’a pas bronché quand Paula a donné le petit dej aux filles, quand elle leur a répété de se dépêcher, de s’habiller, de se brosser les dents, de faire leurs lacets, quand elle les a emmenées à l’école au bout de la rue. Ruby n’a pas bronché jusqu’à ce qu’on lui enlève la couverture du visage et que le soleil lui inonde les yeux. L’odeur du café, forte, quelques secondes plus tard, qui lui monte au nez, elle ouvre les yeux et voit Paula accroupie devant le canapé un mug à la main avec un dragon hallucinant, qui crache des flammes bien rouges dans sa direction, Paula lui tend le mug, la fumée du café souffle dans sa direction, pas de fumée sans feu, et le truc c’est que ce griffon est en trois dimensions et on dirait un hologramme, comme s’il était vivant tu vois, ça lui fait un choc pendant deux secondes et puis ça passe.
Ruby se relève vite quand elle lit sur le visage de Paula qu’elle a mal, que la chaleur la brûle, comme l’anse est cassée, elle tient le mug à pleine main. Il faut avoir la peau dure, la maman de Ruby était comme ça, elle pouvait supporter n’importe quoi, elle ne sentait jamais la chaleur, et Ruby qui tend la main et prend le café avant qu’il se renverse sur la moquette, une autre couleur qui s’ajouterait à la nourriture et la boue, la boue ramenée par les chaussures sales que les filles oublient d’enlever quand elle rentrent, on peut leur dire mille fois ça change rien, Ruby qui renverse presque ce goudron épais sur le canapé, pas prête non plus à supporter cette chaleur, Ruby qui se penche en avant, pose le mug par terre, le sang qui lui monte à la tête quand elle se penche, elle grimace en sentant qu’elle a un torticolis. C’est la position dans laquelle elle a dormi sur le canapé. Elle claque des doigts pour les refroidir.
Le sang circule dans un sens et Ruby imagine de l’antigel qui circule en sens inverse dans sa colonne vertébrale, tout le long de son dos jusqu’à l’endroit où on sent le bois dans le canapé. Elle a bougé dans tous les sens toute la nuit, le sommeil agité, elle cherchait une position confortable. Le canapé n’est plus tout jeune mais c’est la mère de Paula qui lui a offert et elle a de la chance d’avoir sa mère pour l’aider, Irene l’aide beaucoup avec les enfants.
« La tête qu’on se tape ! dit Paula en s’asseyant sur une chaise en face d’elle. T’as l’air à la masse !
— Exact, dit Ruby, elle sourit et se frotte les yeux pour en effacer les dernières traces de sommeil. J’ai mal aux cheveux et j’ai besoin de me faire laver le sang.
— Ça peut se faire ça ? Laver le sang ? demande Paula en riant.
— Pas pour la gueule de bois. Il sent fort, le café.
— Il est fort, je l’ai eu en promo en plus, tu le sentirais quand on moud les grains de café… Et merde, bien sûr j’ai oublié les boîtes de conserve que j’ai achetées hier soir. Dans la voiture de Dez.
— Il te les apportera quand il remarquera qu’elles sont là.
— C’était une pure soirée, non ? Surtout se pointer comme ça direct, cramer la queue, ambiance V.I.P. avec les videurs. Ceux qui attendaient devaient pas être ravis.
— C’est clair c’était pas juste. J’ai pas pensé à ça sur le coup.
— Et alors ? Une fois de temps en temps le traitement de faveur je suis pas contre. Tu te souviens la fois où on est sortis avec Gary, le cousin de Jerry ? Quand il nous a emmenées au Honey Pot, on était ses invitées, pour mon anniversaire. »
Ruby s’en souvient ça c’est sûr. Gary c’était un escroc qui avait investi dans une boîte en banlieue, un bon gros truc bien tape-à-l’œil près du lac artificiel. Ambiance feutrée à l’intérieur, et même les videurs avaient l’air mieux habillés, bizarrement, mais la boîte avait un côté malsain et la musique c’était de la merde, du jazz-funk daubé et de la disco de merde. Gary les avait traitées comme des princesses, et c’est clair que ça changeait un peu, mais Ruby n’était pas à l’aise assise sur une estrade, avec une serveuse qui leur avait apporté des consos gratuites toute la soirée, tout offert par la maison, drogues à volonté, et elles étaient pas du genre à faire la fine bouche, Ruby et Paula et aussi Dawn, du boulot, elles étaient cuites à la fin de la soirée, mais faut bien reconnaître que Gary avait vérifié qu’elles rentraient bien, même après que Dawn, plus cuite que les autres, et qui ne rigolait qu’à moitié, avait proposé de lui tailler une pipe pour le remercier pour la soirée. Il s’était marré, et lui avait donné une petite tape sur la tête gentiment, lui avait dit de pas s’en faire pour ça, en tant que businessman qui se respecte, il avait facilement accès à tout le sexe oral qu’il voulait, mais merci quand même, et c’est ça qu’on remarquait chez Gary, il était bien élevé, et il faisait un effort pour utiliser de nouveaux mots qu’il trouvait dans le dictionnaire, c’était un voyou autodidacte, diamants au col, un sens de la mode auquel elle ne comprenait rien.
« Tu as vomi par la fenêtre, sur la portière, tu te souviens ? »
Ruby fait oui de la tête, aïe, ça cogne dans son crâne, des restes de la veille dont elle ne veut pas, les dents poisseuses parce qu’elle les a pas brossées hier en rentrant, elle a oublié sa brosse à dents, d’habitude elle met ça dans son sac à main, ou si elle prend pas de sac à main, dans sa poche, ou si elle a pas de poche elle glisse ça dans son fute, Ruby repense à la fois où elle dansait, défoncée comme il faut, et sa brosse à dents avait valsé au milieu des centaines de pieds, et elle à quatre pattes à chercher sa brosse à dents rose qu’elle avait achetée la veille, et elle avait réussi à la trouver finalement, et quand elles étaient allées chercher à boire Dawn la lui avait prise des mains et avait remué son cocktail avec en se marrant, un vrai cocktail de péteuse alors que d’habitude elles ne boivent que de la vodka, et le lendemain quand elle s’était réveillée, sa brosse à dents était dégueulasse, et le pire c’est qu’elle s’était brossé les dents avec en rentrant chez Dawn, rien que d’y penser elle en a la gerbe, du coup elle pense à autre chose, Paula et elle hier en train de bouffer assises à l’arrière dans la voiture de Dez, et le pasteur à la radio, un évangéliste excité, avec son accent Dixie, qui malmène les enceintes en louant le Seigneur, qui réveille l’apocalypse à grands coups d’avertissements sanitaires et de damnation éternelle qui prend un malin plaisir à donner chair au Malin, un DJ trip-hop, sa queue frétillant au rythme de son beat, la bite aussi excitée que sa queue, dans une boîte de nuit pourrie, au fin fond d’une cave planquée dans les entrailles de la Terre, les murs sont des charbons ardents, la roche flamboie derrière la platine, plus haut, en surface, les ondes radio dansent, détournées par ce fondamentaliste amputé du sens de l’humour.
Le soleil est de la partie et du coup l’idée de l’enfer ne prend pas, c’est une blague, un peu comme Gary qui se la joue gangster ricain, Paula qui sirote son mug Pokémon, elle connaît tous les noms en plus, des gros gangs mythologiques nés de l’image de synthèse. Ruby se frotte les yeux et sirote son café. Sombre et serré, ce café c’est exactement ce qu’il ce qu’il lui faut. Assise en tailleur elle sent qu’elle a des courbatures dans les jambes ; Paula et elle restent assises en silence pendant un bon bout de temps, profitent de leur café.
« Il a fallu que les filles me réveillent ce matin, dit Paula, finalement. J’ai vomi quand je me suis levée mais je leur ai préparé le petit déjeuner et je les ai emmenées à l’école à l’heure, comme une bonne mère. Ma mère est partie tôt et m’a laissée me débrouiller. »
Elle rit et vide son mug.
« Je me remets au lit, Rube. Tu m’en veux pas ? Ça va aller, non ? Tu te fais des toasts si tu veux, y a du pain sur le comptoir et de la confiture dans le frigo, les cornflakes sont dans le placard.
— T’inquiète pas pour moi. »
Paula remonte et Ruby se prépare quatre toasts à la cuisine, parce que c’est une grosse gourmande, elle les couvre de miel, qu’elle trouve dans le frigo à côté de la confiture, et elle sort dans le jardin. Il fait un temps magnifique et elle se sent mieux, elle ne sent plus trop les courbatures. Il y a un transat près de la porte et elle l’ouvre, se cale bien dedans, et mange ses toasts au soleil, de longs filaments de miel tombent sur l’assiette, elle mâche bien tout ça, en appréciant la texture.
Une corneille atterrit sur le toit de la maison derrière celle de Paula, une corneille si grosse que ça pourrait bien être un corbeau, griffes accrochées aux tuiles l’oiseau observe la petit piscine en contrebas, le plastique qui s’affaisse, ça se dégonfle doucement, de longs tubes de plastique plein du souffle de quelqu’un, Ruby l’a fait souvent, remplir des ballons à en avoir mal à la mâchoire pendant des heures. Il y a une cage à lapins construite contre la maison, la corneille ne la voit pas, de la paille sur l’herbe qui a besoin d’un coup de tondeuse, rien à voir avec à côté où l’herbe est tondue au ras du sol, et Ruby voit toutes les maisons et les jardins de là où elle est assise, les grillages en fil de fer. Elle pourrait avoir un plus joli jardin, Paula, si elle voulait, mais elle n’a pas la main verte, elle a bien essayé avec une plante à curry que sa mère lui a donnée mais elle a oublié de l’arroser.
Ruby regarde longtemps le corbeau, son corps si beau et fort, les plumes huileuses qui luisent à la lumière, on dit bien glisser comme l’eau sur les plumes d’un canard, sauf qu’un corbeau c’est plus coriace comme oiseau. Avant elle donnait à manger aux canards avec sa mère, au parc, les mâles faisaient les beaux, du pain rassis éparpillé sur l’eau qui rameutait les poules d’eau, parfois des volées de mouettes qui faisaient dire à maman qu’une tempête se préparait en mer, coin-coin les canards et le pain qui ramollit et double de volume.
Quand elle a fini ses toasts Ruby s’extirpe de son transat et rentre chercher son sac à main, se rassoit et roule un bon gros pet’, le corbeau tourne la tête de droite à gauche, il y a peut-être un prédateur, Ruby n’est pas capable de dire quel genre d’oiseau poursuivrait un corbeau, pas par ici en tout cas, il y n’y a ni aigle ni faucon, elle sait bien ce qu’on dit des corbeaux, qu’ils sont méchants, qu’ils donnent des coups de becs à d’autres oiseaux, pillent les nids et décapitent les oisillons. Les corbeaux ça rôde dans les landes, des paysages austères qui ne sont austères que si on est étranger et qu’on s’attend au pire en les regardant, c’est pareil pour une grande ville ou une petite ville, n’importe où en fait, ça dépend de celui qui observe, de ce qu’il a dans la tête. Ruby le sait bien. C’est une façon de voir les choses. Il n’y a pas de landes ici, mais peut-être qu’il y en a eu à une époque, il y a cent ans, on ne peut pas savoir, des générations de corbeaux coincés, qui n’ont pas déménagé, qui s’adaptent aux temps qui changent, aux poubelles qui débordent de bouffe. Les renards aiment bien le coin aussi, Ruby les a vus, elle a pas envie de penser à des oiseaux coupeurs de têtes, elle admire plutôt la forme et la couleur du corbeau, la fourrure dorée d’une renarde.
Ruby éclate son joint et avale une grande gorgée de fumée, elle se cale bien au fond de son transat, le soleil sur le visage, l’angle est parfait, le soleil sur les bras et les jambes. Elle est détendue, les vestiges d’hier envolés, le café dissout la poisse sur ses dents, Paula achète du bon café, c’est un luxe mais ça vaut bien une ou deux livres en plus, et ces toasts ont bien rempli le vide dans son bide, on commence à cuire, voilette de nuages, douceur de l’air, le corbeau s’élance, crâne, paresseux, se met à brailler, ailes qui s’affolent, il est dans les airs, il survole les maisons et se dirige vers les appartements avec leurs balustrades bleues et leurs panneaux en bois blanc, disparaît derrière les toits.
L’oiseau est fort et lent, il est sur le départ, Ruby, elle, n’a pas du tout l’intention de bouger. Elle est naze, elle s’étire les jambes, elle pourrait bien rester ici encore dix ans. Elle écrase son joint sur l’herbe, elle imagine la terre en dessous, ses paupières tombent, elle somnole, dégringole dans de longs tunnels remplis de vers et de taupes, souterrains qui glissent vers la boîte de nuit du Malin avec son jukebox Wurlitzer et son beat décadent, du son qui met la pêche, mais on dit que c’est le Mal incarné, va savoir pourquoi, et les murs de cette cave bougent et les charbons d’un feu électrique clignotent, en mode remix de sa vision de tout à l’heure, Ruby tourne la tête, profite de la chaleur, elle est bien contente de ne pas aller bosser aujourd’hui, elle voit des fournaises dans un crématorium enseveli dans l’hôpital, des bras et des jambes amputés, une vision qui la fait fuir la lumière, des poupées en plastique dans une vitrine de magasin, et Ruby grimpe les marches encore une fois, elle n’est pas bien, assise sur un podium avec un homme qui dégouline de diamants, gros gravats et planches cassées dans la terre, de la colle et du plâtre ficelés au fil de cuivre, le jardin descend en pente douce parce que les bulldozers ont remballé avant d’avoir fini le boulot, l’assoc’ qui gère les logements sociaux n’avait plus de sous, c’est la mère de Paula qui lui a offert la pelouse six mois après son emménagement, des clous de six centimètres dans les gravats, elle en a planté un dans le pied de l’un de ses petits-enfants, Ruby qui joue à cloche-pied dans la cour il y a un milliard d’années, qui se penche sur une fontaine pour avaler une gorgée d’eau, les chaudes journées d’été, les meilleures journées.
Moment de vide complet, liberté-légèreté. Les cris des récrés de son enfance remontent le temps jusqu’à Ruby. Ça vient de l’école où vont les enfants de Paula qui est à quelques mètres à peine : de l’autre côté de la barrière c’est la cour de récré. Elle entend les cris joyeux des garçons et des filles qui rient et la balle qui rebondit contre les parois. Plus que deux jours et c’est les grandes vacances. Paula est contente d’avoir ses enfants à la maison mais en même temps elle a peur de cette énergie qu’elles vont déchaîner, elle se marrait en disant ça à Ruby hier soir, elle buvait sa bière, les yeux humides en pensant à ses enfants, les valeurs familiales ça lui tient toujours autant à cœur, et ça crie, boum contre la barrière, Ruby qui part à la dérive, un ballon de football survole la barrière et rebondit à quelques mètres d’elle.
Elle tourne la tête vers l’école, une petite tête blonde qui apparaît, des doigts de huit ans qui agrippent la barrière, une bouille de citrouille, cheveux courts, grand sourire édenté, petite pièce sous l’oreiller, et Ruby qui se lève et ramasse le ballon, le lance et tente de le reprendre de volée, rate, le garçon rigole, et sa tête se multiplie, trois autres citrouilles aux cheveux courts qui se redressent, sourient, un des garçons qui siffle, deuxième tentative et cette fois Ruby touche le ballon, d’un coup de pied, elle l’envoie par-dessus la barrière. Elle est fière de son coup de pied, il aurait clairement pu partir dans n’importe quelle direction. Elle tire sa révérence.
« Merci ! » crient les petites têtes, puis se baissent et disparaissent.
« T’as de beaux seins.
— Sexy baby, sexy baby.
— Bonnasse ! »
Ça la fait rire, Ruby, les petits garçons et les mots qu’ils ne comprennent pas, le ballon qui cogne contre la barrière encore une fois, elle se sent partir, ça c’est ce qu’on appelle du farniente, elle a soif, dans une minute je me lève, trop la flemme de bouger pour l’instant, elle entend une cloche sonner, les cris baissent de volume, silence de l’autre côté de la barrière, elle a la paix à nouveau, le bruit d’un moteur lui parvient de temps à autre, une radio quelque part, elle entend la cloche encore une fois mais on dirait plutôt un téléphone, click, répondeur, la voix de la mère de Paula qui se demande où elle est, si elle est sortie faire une course, ou alors peut-être qu’elle pend le linge dans le jardin, le volume est à fond et on entend depuis le jardin, la voix filtre dans le cerveau de Ruby, devient la voix de sa propre mère, une femme qui élève un enfant, qui a conscience des ses responsabilités, Ruby n’a rien de tout ça, elle est libre, c’est vrai qu’elle doit travailler et gagner assez pour payer son loyer, acheter à manger, et elle s’en sort pas mal, elle a de quoi payer ses soirées, c’est pas une de ces nanas pour qui les hommes sont des porte-monnaie sur pattes, elles existent ces femmes-là, mais elle n’en fait pas partie, elle voit pas les choses comme ça, pour elle l’égalité c’est l’égalité.
Pour Paula c’est différent, Ruby le sait, c’est plus dur, mais au moins elle a sa mère pour l’aider, et son père aussi, Ruby flotte au-dessus de l’herbe verte et des années qui ont passé, Ruby imagine sa mère à elle qui pend ses habits de poupée sur le fil à linge, les chemises et les robes et les jeans et les chaussettes et les sous-vêtements et les culottes et tout le reste. Le fil à linge ploie sous le poids de l’eau dans les habits de papa et maman, Ruby revoit une petite fille qui regarde sa maman, qui lui passe les pinces à linge, qui essaie de voir l’eau s’évaporer. Maman lui a expliqué comment ça fond sous la chaleur, là sous ses yeux, sauf qu’on voit qu’un peu de vapeur, la température monte, une belle journée et une petite brise ça donne aux habits une odeur spéciale, toute fraîche. Elle aimerait bien sentir les habits de sa mère maintenant, fourrer son nez dans un pull et inspirer cette chaleur de femme, les pinces à linge en plastique de couleur étaient mélangées avec les pinces à linge en bois, tout est tombé du sac en plastique troué, les pinces foulées au pied, les pinces qui s’enfoncent dans le sol, de plus en plus profondément, jusqu’au jour où elles deviendront des reliques dans un musée, exposées comme des œuvres d’art, des gadgets, des objets d’une époque révolue.
Quelqu’un d’autre qui vit dans leur maison maintenant. C’est la même que celle-ci, plus ou moins, mais Ruby ne veut pas se retrouver là-bas, avec ses souvenirs, elle veut garder sa bonne humeur.
« Oui, d’accord maman. »
La voix de Paula dans la maison, elle parle fort, elle se déplace hors de portée, ferme une porte pour avoir de l’intimité, c’est un de ces téléphones qui permet de se balader, elle appuie sur des boutons, cherche une fréquence, tout ce confort moderne qui ne marche pas, Ruby se mêle pas de ce qui la regarde pas.
Paula sort dix minutes plus tard, et lui tend une boisson fraîche, du sirop à l’orange avec une paille pastel tourbillon.
« Tiens. Maman m’a réveillée en appelant. Tant mieux sinon j’aurais continué à dormir. Dommage de pas profiter de ce temps.
— T’as de la chance d’avoir quelqu’un qui s’inquiète pour toi comme ça.
— Sûrement.
— Si. Mais tu t’en rends pas compte.
— Si, bien sûr que si, je ferais pareil pour mes enfants. On s’entraide, tu vois ? »
Paula est assise sur l’herbe, une fourmi lui pique la jambe. Elle sursaute et regarde le sol. « Elle m’a mordue, regarde. » La peau enfle. Ruby sourit. « Ça va aller. »
Paula va se chercher une chaise en plastique, se pose, les genoux contre son torse. Elle a l’air mieux, Ruby a de la peine pour elle, Jerry s’est fait la malle avec une secrétaire du boulot, une gamine qui porte des bas et une minijupe tous les jours et qui lui a fait perdre la tête. Paula l’a bien pourrie, elle lui a griffé le visage et elle lui aurait bien arraché les yeux tant qu’elle y était. Elle s’en veut de ne pas avoir eu envie de Jerry pendant longtemps après la naissance de son deuxième enfant, s’en veut d’avoir cru que c’était acquis, d’avoir cru que c’était pas grave si elle jouait à papa maman et se laissait un peu aller. D’autres fois elle dit que c’est la faute de cette fille du boulot. Ruby ne l’a jamais vue mais elle a tout entendu sur cette grosse pétasse manipulatrice, et elle dit oui-oui. C’est la faute de Jerry, au fond, mais tout ce qu’elle peut faire c’est rester loyale à sa copine.
« Elle ruse cette petite conne, elle se cache dans l’herbe et elle a cru qu’elle pouvait me mordre et filer. Elle fait le serpent, elle pique en traître. »
Paula se marre et Ruby se met à rouler un pet’ ; Paula a l’air nerveuse.
Elle rit mais quand même, elle dit : « Y a un dealer qui habite dans cette la maison, là, et un flic dans l’autre, là, un sale type qui va chercher son matos chez l’autre type, mais qui me foutrait sûrement en taule s’il sentait ça. On m’enlèverait les filles à tous les coups, et on les mettrait en foyer. »
Ruby se sent coupable et arrête de rouler.
« Désolée, on est obligé de penser à ces trucs-là quand on a des mômes. Sa voiture est là du coup ça veut dire qu’il est chez lui. »
Paula va dans la maison et revient cinq minutes plus tard avec un plateau de nourriture, Mickey imprimé sur plastique, Dingo qui se fend la gueule, toute la magie Disney d’hier soir ressuscitée. Paula pose le plateau par terre, chasse une fourmi, et reprend le plateau pour le mettre sur sa chaise : un tas de sandwichs au fromage, et les MiniRolls au chocolat tout frais du frigo quand Ruby se sert. Il va falloir les manger vite sinon ça va fondre au soleil. Paula rentre à nouveau et ressort avec une couverture, elle s’est mise en bikini, elle a deux canettes de cidre à la main. Paula salue de la main et le rideau du flic bouge.
« Il est sûrement en train de se branler là, il nous mate avec ses jumelles », dit Paula en rigolant.
Ruby espère bien que non, ça l’étonnerait un peu, et c’est la classe quand même, un pique-nique pendant son jour de repos. Elle a transpiré et elle s’est pas brossé les dents mais c’est pas grave. Des grosses dégeu toutes les deux, on s’en fout. Ruby couverte de transpiration après avoir dansé dormi pris le soleil, ses bras virent homard. Le soleil bien haut dans le ciel, elles boivent leur cidre et mangent leurs sandwiches, il y a de la confiture dans la génoise des MiniRolls, Ruby et Paula profitent d’une journée comme on les aime.
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