White Trash (Litt Generale) (French Edition)

John King · Chapitre 18 sur 28

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White Trash (Litt Generale) (French Edition)

Debout devant la fenêtre...

Debout devant la fenêtre de sa chambre d’hôtel Jonathan Jeffreys se verse une coupe de champagne et contemple la vue. À sa gauche c’est l’aéroport avec ses terminaux et ses entrepôts sans fin, un fouillis de bunkers en briques et de terrains vagues criblés de trous remplis de flaques d’essence gaspillée. Les fourmis ouvrières triment jour et nuit, se chamaillent pour des différends mineurs. La chair est faible, mais l’esprit plus encore.

Ils sont insignifiants ces crétins à côté des machines, les compagnies aériennes de luxe les survolent en recrachant leurs déchets sur leurs têtes de nains. Des câbles transportent du voltage depuis des coins perdus du complexe où des tire-au-flanc se cachent sous leurs bérets en buvant tasse de thé après tasse de thé. Ces bras cassés, ces cossards jouent aux cartes et racontent des blagues salaces sur les ouvrières qui font passer le temps en se peignant les ongles. Les aspirateurs et les serpillères tombent en désuétude tandis que la crasse des parkings choque les visiteurs, la puanteur tenace de l’huile de moteur et les canalisations qui fuient leur soulèvent le cœur.

M. Jeffreys en est témoin. Du monoxyde de carbone coincé dans des parkings fermés ce n’est pas une bonne chose, mais les tâches d’urine séchée et les montagnes de déchets lui font honte, honte d’être britannique. Ce n’est pas une gare routière de centre-ville, bon Dieu, c’est un aéroport international.

Que vont penser les hommes d’affaires étrangers et les touristes ? Ça ne fait pas bonne impression. Entre les parkings la route est défoncée et les pelleteuses prennent la poussière derrière des rangées de cônes de signalisation cabossés. Des barrières ralentissent la circulation et créent des bouchons. Des dizaines de milliers de gens travaillent à l’aéroport, et pourtant ils ne sont même pas capables de réparer les ascenseurs, sans parler d’organiser une collecte de bagages efficace. Les seuls oasis de dignité sont les halls de départ, où les magasins duty free vendent des produits de luxe. Jeffreys peut se détendre dans le lounge accueillant en planifiant un imminent voyage à New York ou Rome, ou vers les plages dorées des Caraïbes ou des Maldives.

Il s’autorise une réminiscence de vacances récentes, momentanément distrait par le souvenir d’un petit break qu’il a pris à New York. Quatre jours pour aller voir des comédies musicales sur Broadway et rendre visite à de vieux amis à Manhattan. Il admire l’impitoyable vitalité de cette ville. L’élite n’a pas peur de consommer et entretient un mépris souverain pour ceux qui sont prêts à moisir dans les zones plus pauvres, ceux qui se complaisent dans leur propre misère. Cette étrange hypocrisie si britannique, à laquelle M. Jeffreys lui-même participe, n’a pas sa place à New York. Son voyage à New York lui a aussi permis de voir Donna, qu’il a rencontrée au cours de ses trois semaines aux Maldives. Il avait tant besoin de ces vacances. Non seulement pour recharger ses batteries mais pour retrouver son sang-froid habituel. Il s’était surmené et cela avait affecté sa concentration. Il s’était trop mis à contribution, oubliant que la quête constante de la perfection a un prix. Il s’était laissé submerger et il était au bord du gouffre. Il avait commis des erreurs et avait mis sa carrière en péril.

L’hébergement était parfait pour cette petite virée aux Maldives. Simple mais confortable. Les moustiquaires le protégeaient des insectes et la climatisation le protégeait de la chaleur. L’île de corail sur laquelle il logeait était toute petite. Perdue et paisible. Quelques heures après son arrivée le poids des responsabilités qui pesait sur lui avait commencé à se dissiper.

La piscine était fraîche et rafraîchissante après la chaleur accablante du soleil et sa peau avait rapidement bronzé. La nage régulière avait étiré ses muscles. Des mets spectaculaires, il avait dégusté les meilleurs poissons de sa vie. Il avait bu avec modération. Il s’était aventuré dans divers lagons sur des bateaux affrétés. C’était un hôtel de luxe et le personnel le traitait comme un roi. Les palmiers masquaient le pont devant son bungalow, d’où il pouvait balayer la mer du regard, un net contraste avec le dernier bord de mer qu’il avait vu : la côte sud de l’Angleterre.

Agréable réminiscence des Maldives interrompue par le souvenir des deux années qu’il a passées sur la côte sud à travailler dans un hôpital paumé, contraint de vivre dans un hôtel en ruines plein à craquer de retraités, les minables du coin et les déchets de Londres que les services sociaux, au désespoir, incapables de gérer, ont envoyés moisir dans le sud. Il ne pouvait pas marcher dans la rue sans voir l’échec partout où il regardait : que ce soit la peinture écaillée des hôtels et auberges de jeunesse vides ou les chômeurs qui n’ont aucune utilité pour la société, avec leurs sacs en plastique et leur nourriture périmée en promo. Il était descendu dans le meilleur hôtel de la ville, mais il n’était pas très bon pour autant. L’été c’était un peu mieux, mais le reste de l’année c’était sinistre.

Il y avait eu des épidémies terribles à l’hôpital au cours des deux hivers qu’il y a passés. C’était parfaitement ridicule et il était sous pression dès son premier jour. Non pas qu’il s’en était plaint ou qu’il n’ait pas été à la hauteur. Simplement dans de telles circonstances il lui fallait être plus concentré que jamais. L’hôpital était en difficulté et comme le personnel était surchargé de travail ses choix étaient plus décisifs que jamais. Les ressources étaient mises à contribution au maximum et il devait travailler plus rapidement qu’il ne l’aurait voulu. Il ne se sentait pas à l’aise et craignait que ses principes soient compromis. Il avait bien entendu fait de son mieux et il savait qu’il avait contribué au décongestionnement de l’hôpital. Il est certain qu’il a fait une différence et cette pensée le soulage.

Il sirote son champagne et repart dans les Maldives, se remémore son aventure de vacances avec Donna, la pauvre avait autant besoin que lui de faire un break de son emploi du temps surchargé. Jonathan a beaucoup d’admiration pour les valeurs américaines sur le lieu de travail. Beaucoup plus que pour la culture qu’il trouve superficielle, fondée sur la quantité plutôt que la qualité, en revanche le dévouement américain à la libéralisation de l’économie de marché compense largement ce manque de finesse. Que la qualité laisse à désirer n’a rien de surprenant. Pas de liberté de consommation sans que la qualité en souffre. Les masses s’expriment à travers leur consommation et l’offre répond à la demande, interprète et met en boîte leurs goûts bas de gamme. À quoi bon servir du caviar à un cochon ? La bête est incapable d’apprécier un mets aussi fin. Les gens sont semblables aux cochons. Pourquoi donner des œufs de caille à l’homme du peuple si c’est pour qu’il les fasse frire dans une poêle graisseuse et colle cette ignominie sur un toast ?

Donna était une femme intelligente, et belle. Elle avait admis lors de leur dernière soirée qu’elle faisait des films pour des abrutis. Ses mots exacts. Ce sont les gens qui dictent son produit et elle est leur esclave. Jonathan l’avait trouvé très gaie et il conversait facilement avec elle. Étant les seuls clients à passer des vacances en solo, cela coulait sans doute de source qu’ils se soient trouvés. Ils avaient nagé ensemble dans la piscine et pris leurs repas à l’ombre. Ils avaient attrapé un bébé requin lors d’une expédition de pêche, ils avaient fait de la plongée au milieu des coraux du lagon, et l’amour dans la chambre de Donna.

Un interlude romantique dans leurs vies à tous les deux. Mais Jeffreys n’envisageait pas que la relation se transforme en quelque chose de plus durable. Bien entendu il se réjouissait de leur rendez-vous à New York mais il ne se languissait pas d’elle. Ils s’appréciaient et c’était très bien comme ça. Il admirait sa réussite et sa vitalité tandis qu’elle était impressionnée parce qu’il lui rappelait l’acteur Hugh Grant. Une réflexion typiquement américaine, il faut le dire. Elle était sensible à sa remarquable retenue et à sa modestie, ainsi qu’au fait qu’il s’exprime bien et que ses muscles soient bien définis, et d’ici peu bronzés de surcroît. Étant Américaine, elle est consciente du fait que Jeffreys possède l’unique chose que son argent à elle ne pourra jamais acheter. S’il devait se retrouver dans le besoin, s’il perdait sa fortune au jeu ou la donnait à une association caritative, il n’en aurait pas moins d’éducation. Être aisé c’est la cerise sur le gâteau, pour ainsi dire. Il rit et trace le contour de son verre du bout de sa langue.

Donna est une femme élégante qui se maintient en forme en dépit de son surmenage, mais c’est sa vitalité qu’il admire par-dessus tout. L’absence de traditions la laisse libre de prendre des décisions difficiles sans avoir à y réfléchir longuement. Une chose qu’il trouve quasi impossible. Elle vient d’une bonne famille new-yorkaise et a fait ses études dans les meilleures écoles et universités, et malgré cela elle a conservé un esprit novateur.

Il quitte l’aéroport des yeux et regarde ce qu’il y a à sa droite. La banlieue de Londres s’étend sous ses yeux ainsi que la ville où il travaille, un monstrueux furoncle qui pousse sur une grande capitale. Un enchevêtrement confus, sans le romantisme de l’aéroport qui tout au moins sert de passerelle vers New York, Rome, Paris, des centres culturels qu’on peut comparer à Londres. Dans la ville où il exerce, le parfum de Chanel et des cappuccinos est remplacé par l’odeur pestilentielle des chips parfum fromage-oignon et les fûts de bière, une puanteur qui vous soulève le cœur : la friture et le curry qui imprègnent jusqu’aux briques des murs et des maisons. Un monde sordide insensé et sans aucune volonté de changer, peuplé de gens insipides qui tournent en rond, trop bêtes pour comprendre la futilité de leurs vies. Incapables de reconnaître leur insignifiance, tant ils essaient de se persuader du contraire.

Ces choses-là se décident à la naissance. Jeffreys se demande s’ils ont lu les classiques. Les textes de Socrate, Sade et Nietzsche ? Si par miracle ils l’ont fait, y a-t-il un esprit professionnel brillant à leurs côtés pour les guider vers le vrai sens des mots ? Écoutent-ils les grands compositeurs qui sont interprétés par les meilleurs orchestres du monde ? Vont-ils voir les maîtres ? Prendre le thé au Ritz ? S’aventurent-ils jusqu’aux théâtres du West End et aux boutiques de Knightsbridge ? Non, ils boivent du Coca-Cola chez McDonald’s et regardent des matchs de football, courent après une pinte au rabais et font leurs courses dans des bazars bon marché. C’est la différence entre la culture supérieure et la culture de masse, sauf qu’en réalité la culture de masse est une contradiction dans les termes.

Jonathan Jeffreys est d’humeur pensive. Il lève son verre, un grand cru. Il se sent l’âme généreuse. Les lumières qui clignotent au loin masquent tant de vies ordinaires qu’il est saisi par l’ampleur, l’étendue et la complexité de l’univers, la sempiternelle bataille entre l’Homme et la Nature, la lutte de chaque instant pour atteindre la perfection.

Son visage est emprisonné dans le verre, son reflet se mélange à l’aéroport et à la ville, selon l’angle de sa tête. Cela produit un étrange effet, dont on profite au maximum en jetant un coup d’œil rapide : le monde interne et externe coïncident ainsi. Il lève son verre bien haut et trinque à son succès. Que la vie a été bonne ! Qu’elle le soit encore longtemps ! Il laisse son esprit errer à nouveau.

Quand il était petit ses parents lui avaient offert un animal de compagnie. Un chiot qui avait tout de suite uriné sur la moquette. La mère de M. Jeffreys l’avait battu avec un bâton pour lui montrer qu’un tel comportement était inacceptable. Qui aime bien châtie bien. Il se rappelle encore le craquement du bois sur l’os. Il avait ri sur le coup, un rire nerveux : il n’était pas sûr de comment réagir. Le bruit du craquement sur le crâne du chiot après le coup ne l’a pas quitté, le couinement aigu et primitif du chiot était légèrement déconcertant. Il avait consolé la bête après coup, incrédule devant l’affection qu’elle lui montrait. La bête avait vite oublié sa punition, mais n’avait pas resali la moquette. C’était pendant les vacances et l’une des bonnes s’était occupé de son animal de compagnie quand il avait repris le chemin de l’école. Il avait toléré l’animal mais ne s’en était jamais senti particulièrement proche, il ne lui avait jamais permis de dormir dans sa chambre et ne caressait jamais sa fourrure. Il est mal à l’aise en se remémorant une autre époque, quelques années plus tard, pendant laquelle il tapait l’animal pour induire la crainte, puis le réconfortait et rebâtissait la confiance. Tous les enfants passent par une période de leur vie pendant laquelle ils font preuve d’une telle cruauté et il regrette son comportement, mais l’idée de la confiance l’intéressait, l’idée qu’on pouvait l’instaurer si rapidement.

Plus tard, quand il s’était intéressé à la science, il avait utilisé le pauvre chien pour ses expériences enfantines. À deux ou trois occasions ses potions avaient fait vomir l’animal et ses yeux s’étaient retournés dans leurs orbites. Il s’était rendu compte que le secret était de rigueur et ce n’était pas compliqué. C’étaient les couinements qui lui faisaient risquer la punition, pas les contorsions silencieuses. Puis il y avait eu les spasmes qu’induisaient dans le corps de l’animal les courants électriques. Jeffreys grimace en y repensant aujourd’hui. Ce n’était pas nécessaire et il ne réalisait absolument pas ce qu’il faisait. Le chien aurait réveillé toute la maison s’il avait pu, mais Jeffreys l’avait bâillonné de telle sorte qu’on n’entendait qu’un faible gémissement étouffé. Pendant un moment le chien avait eu une peur bleue de lui, mais il était très bête et on pouvait toujours le manipuler. Cette notion de la confiance l’avait fasciné. Un intérêt enfantin pour la science qu’on aurait pu prendre pour de la cruauté, mais il savait avec certitude que ce n’était pas le cas.

Les masses sont ignorantes et par conséquent voient d’un mauvais œil des choses comme la vivisection. Les animaux sont des objets qui ne ressentent pas la douleur de la même manière que les êtres humains. Projeter des sentiments humains sur des animaux c’est ridicule. Les hordes sentimentales ont des points de vue réactionnaires du même type sur les organismes génétiquement modifiés, l’avortement, la génétique, et même l’utilisation de pesticides. C’est pour cette raison que les autorités qui font fonctionner la société sont obligées de faire preuve de beaucoup de tact. C’est dommage, mais c’est le prix à payer dans une société qui n’est pas encore maîtresse de ses émotions. Le sentimentalisme irrite Jonathan Jeffreys au plus haut point. Même adolescent, il trouvait cela embarrassant. Ceux qui sont opposés à l’avortement et à la vivisection ont vraiment le don de l’énerver.

Les abattoirs sont cachés et l’on garantit une mise à mort « sans souffrance » comme si ça n’était pas, et sans équivoque, un paradoxe flagrant. L’hypocrisie et l’aveuglement des gens est incroyable. Les multinationales l’ont bien compris et emploient des agences de relations publiques, puis continuent à n’en faire qu’à leur guise. De même pour l’État. Les marginaux qui consacrent leur vie à protester sont arrêtés et envoyés en prison, le bon-vouloir du peuple fait loi, tandis que sa conscience est caressée dans le sens du poil.

Adolescent, il s’est intéressé à la physique-chimie, et pourtant c’est la médecine et plus tard l’économie qu’il a étudiées jusqu’à vingt-cinq ans. Il a aussi été foncièrement fasciné par le monde spirituel. Ses parents étaient croyants et il a été élevé dans la foi. Et pourtant, dès un très jeune âge il avait commencé à poser des questions. Par exemple : y a-t-il une vie après la mort ? Est-ce que la conscience d’être vivant meurt avec le corps ? S’il y a un paradis, comment les gens savent-ils à quoi il ressemble ? La Bible n’est pas crédible, ses parents étaient des gens bien qui l’acceptaient sans remise en cause aucune, mais lui n’en était pas capable. Son esprit était en ébullition, il est de nature curieuse. Un interminable néant pour seule récompense serait insoutenable. Il doit y avoir une vie après la mort, il ne peut pas en être autrement, et pourtant plus il pense à l’existence du paradis, plus il a peur. Et s’il détestait le paradis ? Serait-il obligé de rester dans un endroit qu’il déteste pour toute l’éternité ? La Bible a été écrite par des hommes et ils ont crée Dieu à leur propre image. Depuis les flammes de l’enfer jusqu’au socialisme, les messages sont mélangés. Il en va de même des visions officielles du paradis. Ces hommes-là n’en savent rien. Adolescent, il était fermement résolu à prendre sa propre destinée en main.

C’est cette envie de s’autodéterminer qui sépare l’homme de la bête, l’homme intelligent de l’imbécile. Il n’a jamais aimé son chien, il n’a jamais ressenti d’émotion pour l’animal, il l’a tout bêtement oublié en grandissant, c’est la bonne qui est devenue folle de cette bête. Les animaux domestiques représentent un attachement sentimental et cette façon de penser freine les esprits élevés. Une émotion inutile qui entrave le travail des vivisecteurs et des généticiens, et empêche les scientifiques de pratiquer des expériences sur les êtres humains. Pourquoi gâcher des millions à soigner les malades mentaux et les handicapés physiques alors qu’ils peuvent servir l’intérêt général ? Bien entendu il faudrait qu’ils soient d’accord, il ne propose pas la vivisection obligatoire, mais il a le sentiment que ces gens-là seraient ravis de se rendre utiles. C’est bien beau de bourrer des lapins de produits chimiques et observer les effets, bien beau d’enregistrer les taux de sucre dans le sang et les excroissances de cancers provoqués et de tumeurs, mais ce serait tellement plus efficace si ces tests étaient faits sur des êtres humains.

Les indigents sont encore une autre source de main d’œuvre toute trouvée. Une masse d’hommes et de femmes qu’on peut choisir en fonction de leur degré d’inutilité dans la société. Un chômeur parasite qui prend et ne rend rien pourrait avoir un emploi rémunéré. Ils seraient payés, bien entendu. Jeffreys ne préconise pas l’esclavage. N’est ni nazi ni communiste. Cette idée ridicule le fait rire et il admire son visage qui se reflète dans la fenêtre. Il sait que les femmes le trouvent attirant.

Pour ses dix-huit ans des copains lui ont offert une femme comme cadeau. Il était vierge et elle n’avait strictement aucune expérience sexuelle. Ils avaient appelé cette jeune femme une « belle de nuit », ils ricanaient et l’encourageaient. Ils avaient bu du vin dans un bar italien à Covent Garden et puis ils étaient allés à pied à Soho, un coin risqué à cette époque-là. Le souvenir le fait grimacer. La fille venait d’un milieu modeste. Ce n’était pas une call girl regardante installée dans un appartement de luxe avec une liste de clients selects, mais une vulgaire prostituée qui l’attendait en haut d’une cage d’escaliers éclairée au néon. Son nom était sur la sonnette et, une fois les escaliers grimpés, il avait trouvé sa porte grande ouverte. Elle dégageait un glamour vulgaire, la voix enfantine, la peau poudrée et l’œil terne, sans doute sous l’effet d’un narcotique quelconque. Elle lui avait fait une fellation dans une chambre miteuse au-dessus d’un salon de strip-tease et il s’était senti humilié tout du long. Après avoir éjaculé et s’être retiré, il avait été submergé de honte. La fille était dégoûtante et la chambre répugnante. Il avait senti la colère monter en lui, colère dirigée contre elle parce qu’elle lui avait fait perdre contrôle, et c’est pourquoi il avait refusé de la payer. Il avait tenté de quitter l’immeuble mais un type costaud l’avait attrapé. Jonathan avait pris un coup dans le ventre qui l’avait fait vomir. Puis le voyou l’avait forcé à payer, en prenant cinq livres de plus pour nettoyer le vomi. La fille était sortie sur le palier et lui avait craché au visage. L’avait traité de tous les noms. Puis l’homme l’avait frappé au visage et lui avait fait dégringoler les escaliers à force de coups de pied. Il aurait pu mourir. Se tordre le cou peut-être. Gisant au pied des escaliers, leurs rires moqueurs lui résonnaient dans les oreilles. Il s’était retrouvé, titubant, dans la rue, à vomir dans le caniveau.

Par chance il n’avait rien de cassé, mais il avait eu mal pendant une semaine. De quoi terrifier un jeune homme sensible. Le temps qu’il regagne la rue, ses amis avaient disparu et il les avait retrouvés dans le restaurant auquel ils avaient convenu de se retrouver s’ils se perdaient. Mais non sans endurer, d’abord, une rude épreuve : la populace des bas-fonds. Ça avait été une expérience, mais pas du genre qu’il souhaite répéter. Dieu merci ses amis n’avaient pas été là pour le voir vautré sur le trottoir, mais s’étaient déclarés scandalisés de ses injures. Qu’ils pensaient dues à une agression gratuite par un gang de hooligans.

Jonathan la haït cette prostituée. Parce qu’elle lui avait craché au visage autant que pour la fellation et sa propre perte de contrôle. Il haït l’homme qui l’avait si facilement rabaissé. Il avait songé à retourner trouver la fille. Lui dire ce qu’il pensait d’elle. Mais il n’était pas stupide. Il savait que c’était bien trop dangereux. Il ne faisait pas le poids face à cette faune nocturne. La situation avait vite dégénéré et il s’était retrouvé à leur merci. Il en est encore tout retourné, des années plus tard, en train de boire son champagne. L’homme aurait pu le poignarder, lui trancher la gorge, le cribler de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il aurait pu utiliser son crâne comme trampoline ou le castrer comme un chien. Au choix. Jonathan s’était retrouvé complètement impuissant pour la première fois de sa vie et cela l’avait fait réfléchir.

C’était en grande partie de sa faute, bien entendu. Une erreur qu’il met sur le compte d’une juvénile naïveté. Certes, il avait fait l’expérience de la vie dans ses recoins les plus sombres, et s’il y avait une leçon à en tirer c’est que la violence est l’apanage des ignorants. Faire mal à cette garce ça aurait été se rabaisser à son niveau, et de toute façon il est incapable d’une telle violence. C’est un intellectuel, pas une brute. Il espère que la prostituée et le voyou trouveront la paix au ciel en dépit de péchés qui ne manqueront de leur valoir un aller simple pour l’enfer. Ils n’ont pas les moyens intellectuels de prendre leur destinée en main.

Pour ses vingt-et-un ans Jonathan Jeffreys n’avait pas répété son erreur de jeunesse et ne s’était pas laissé mener chez une autre prostituée. Depuis, il s’était jeté à corps perdu dans ses études et n’avait plus de temps à perdre dans ce genre de débauche. Un repas avait suffi, ses amis étaient également occupés à réviser leurs examens et par conséquent tout à fait disposés à dîner tôt et à éviter une beuverie. Après le dîner il s’était perdu au milieu des foules du West End, perdu dans ses pensées en se remémorant cet anniversaire, sobre et alerte.

C’était une fille du peuple, comme elles l’étaient toutes. Malaimée, malpropre et malodorante, mal fagotée dans ses oripeaux puants, qui squattait sur une pile de sacs de couchage, sous un porche du Strand. Un magasin de souvenirs, si ses souvenirs sont bons. Qui vendait des couteaux suisses et des répliques en porcelaine de la tour de Londres, des photographies encadrées de la famille royale. Situé non loin du Savoy, d’ailleurs, où il avait retrouvé sa mère la veille pour prendre le thé. Il était facile de dire que si cette fille dormait dans la rue c’était la faute des autres : un exemple de la faiblesse du mode de pensée de la société dans son ensemble. Le libéralisme était porté à l’excès tandis que le socialisme tordait les entrailles du pays. C’était un jeune homme tolérant mais parfois il fallait savoir prendre des décisions pour l’intérêt général. Rien à dire, sa vue était aussi écœurante qu’une verrue sur le visage et elle y était pour quelque chose. Sa présence dérangeait les amateurs de théâtre et les touristes. Révoltait les étudiants qui sortaient des Inns of Court. Il ne savait que trop bien qu’une soirée pouvait être gâchée par la vue ou l’odeur d’un clodo qui faisait la manche, comme si Londres n’était pas plus évoluée que Le Caire ou Calcutta. Le quartier de South Bank souffrait depuis des années, avec ses mendiants et ses saoulards qui terrorisaient les bonnes gens. Les clochards étaient des égoïstes et n’avaient aucun amour-propre, n’ayant aucun respect pour eux-mêmes ils en avaient encore moins pour les autres. Ils avaient besoin d’une main tendue pour se remettre sur pied mais aussi de bon sens pour voler de leurs propres ailes une fois cette main retirée.

Il s’était accroupi près de la fille et avait vite gagné sa confiance. Il s’était montré compatissant envers elle, envers sa situation désespérée, et l’agressivité de la fille était vite tombée quand il avait joué de son charme. Il l’avait laissé parler, avec son drôle d’accent. Du nord, lui avait-il semblé. Elle était seule et apeurée et elle voulait lui raconter son histoire. Un déluge de drames familiaux. La mort de son père suivie de l’alcoolisme de sa mère au désespoir. L’inévitable perte de leur maison. C’était une histoire déprimante mais oh combien familière. Il ne savait pas si c’était vrai, bien entendu, mais il lui avait accordé le bénéfice du doute. Il était resté accroupi pendant cinq minutes environ tandis qu’elle lui déballait toutes ses émotions. Il était gêné mais il savait donner le change et paraître plein d’empathie.

Il sourit. Comme il avait souri à l’époque. Il se souvient qu’il avait hoché la tête au rythme des pauses dans sa tirade, au bout d’un moment il n’écoutait plus les mots. Les fondements de son histoire c’était la mort et l’alcool. Tout ce qui s’était passé après c’était de la poudre aux yeux. Les couteaux suisses et la Tour de Londres. La violence sexuelle commise par son directeur à l’école. Il n’y croyait pas une seconde. Ses genoux avaient commencé à le faire souffrir.

C’est étrange qu’il se rappelle la douleur dans ses genoux toutes ces années plus tard, tandis que les bulles de champagne lui chatouillent la langue. Il avait proposé d’emmener la fille dîner et elle avait accepté. Il revoit le sourire sur son visage. Elle avait choisi un bar-restaurant à l’américaine qui vendait des hamburgers et des frites. Une jeune femme en mini-jupe leur avait servi des milkshakes. Il peut revivre l’odeur de la nourriture frite et la voix d’Elvis Presley en fond sonore. C’était de très mauvais goût, même il y a vingt ans, avant la globalisation de McDonald’s. Il déteste Presley au moins autant qu’il déteste les nouveaux punk rockers. Le rock and roll est un mélange de musique folk britannique et de mélodies des esclaves noirs. Les gens du peuple en Amérique acceptent cette abomination et dansent au rythme de Satan. Bien entendu tout ceci n’est qu’une image. Il ne croit pas que c’est la musique du Diable au sens propre, c’était simplement le langage des États du sud de la plus grand démocratie au monde, une terre de réussite où se livre une guerre sans fin entre les forces de la civilisation et du barbarisme. Le rock and rock est un mélange à deux sous de cultures populaires, un mélange dénué de sens. Presley étant son représentant, un péquenaud aux cheveux gras et aux habits criards.

Le lieu semblait fréquenté par de jeunes vendeuses et des couples plus âgés. Un homme avec une banane et une femme aux lèvres peintes en rouge étaient assis non loin d’eux tandis qu’un gang de jeunes était entassé près de la porte. C’était très bon marché et l’interminable défilé de hamburgers, de cornichons, de fromage fondu et de ketchup le mettait mal à l’aise. Les ingrédients avaient un goût artificiel. Les lumières étaient trop fortes et les couleurs fluorescentes. Rien à voir avec cet escalier mal éclairé à Soho où il avait failli mourir, et pourtant, chose étrange, c’était du pareil au même. Le lien c’était la vulgarité. Mais la fille semblait apprécier l’endroit. Elle était bon public, avait sans doute été à la traîne à l’école. Peut-être que son directeur en avait fait la remarque et elle, par dépit, avait inventé de toutes pièces ces accusations scandaleuses. Elle souriait beaucoup et avait fait honneur au repas, elle avait vraiment semblé apprécier le pain du hamburger et avait remercié Jeffreys avec effusion. De toute évidence elle était très contente ce qui avait fait plaisir à Jonathan à son tour, mais l’idée qu’elle mentait à propos de la mort de son père et de l’alcoolisme de sa mère le travaillait. Si elle était prête à inventer des violences sexuelles, elle était capable de mentir sur tout. Cela faisait partie d’un malaise plus vaste, une tendance à la dépendance, une tendance à rechercher l’empathie, à tirer sur les cordons de la bourse du gouvernement : un fardeau pour la société.

Comme elle n’avait pas de logement il lui était difficile de demander des aides, et son âge jouait aussi en sa défaveur. Elle n’avait que quinze ans et pourtant faisait la manche auprès de gens prudents qui préféraient investir leur argent plutôt que le gâcher pour de l’alcool et des drogues. Elle n’avait rien à offrir et il était très probable qu’elle ne soit jamais capable de se débrouiller, qu’elle passe sa vie à s’inventer des problèmes et des excuses. Mêmes les tâches les plus simples étaient hors de sa portée. Elle semblait se satisfaire d’être dans ce restaurant, elle avait accepté un deuxième hamburger quand il le lui avait proposé, et un autre bol de frites. Elle s’était servie copieusement de sauce tomate qui avait coulé sur la table quand elle avait mordu dans le hamburger. Elle avait aussi fait du bruit avec sa paille en finissant son milkshake. Il était gêné par un tel manque de raffinement mais les gens ne semblaient pas lui prêter attention. À l’âge tendre de vingt-et-un ans il avait compris qu’il pouvait apprendre quelque chose de tout cela. C’était un aperçu du monde, il assistait à l’étape qui précédait ce dont il avait été témoin trois ans plus tôt avec cette prostituée de Soho. Il ne voulait pas que cette fille finisse comme elle. Il avait la ferme intention de l’aider.

Même jeune homme il inspirait la confiance, de telle sorte que quand la fille s’était plaint d’être fatiguée et qu’il lui avait proposé de l’héberger pour la nuit elle avait accepté. Il avait bien expliqué qu’il n’attendait rien en retour. C’était un homme bien qui comprenait son désarroi et le malheureux incident avec le directeur ne devait pas lui faire croire que tous les hommes avaient des arrière-pensées. Empathie : c’était le mot qu’il aurait dû utiliser mais il avait conscience de l’insuffisance de son vocabulaire à elle. Il avait réglé l’addition et laissé un pourboire généreux, en expliquant à la jeune fille que le salaire de la serveuse était plutôt maigre. La serveuse était une fille bien et il fallait la récompenser de ses efforts. Cela avait impressionné la fille, comme il l’avait prévu.

La fille avait été estomaquée par son appartement. Le même six-pièces avec vue sur la Tamise qu’aujourd’hui. Rive nord, bien sûr. La fille s’était approchée de la fenêtre, envoûtée par l’eau éclairée qu’elle voyait tout en bas, le sud de Londres qui se profilait au loin. Force lui était de reconnaître que c’était un quartier plutôt agréable à vivre, il aurait été malvenu de prétendre qu’il en était autrement, mais il avait trouvé qu’elle en faisait un peu trop dans ses louanges. Il ne pensait pas qu’elle se moquait de lui, elle était simplement très enthousiaste, se laissait envahir par ses émotions. Elle s’était émerveillée devant le décor, parcourant de ses doigts les panneaux de bois et le marbre frais de la cheminée. Il avait déjà remarqué qu’elle avait les ongles rongés et sales, à part un ongle qui était plus long que les autres. C’était le petit doigt et sa main gauche – très curieux. Il lui avait demandé ce qu’il en était et elle a expliqué que c’était une sorte de souvenir, pour lui rappeler une époque plus heureuse. Elle avait eu de très beaux ongles, avant la mort de son père ils faisaient deux centimètres et demi de long. Elle avait une collection de vernis à ongles et portait une couleur différente chaque jour, elle choisissait un rouge écarlate le week-end. Son père ne lui permettait pas de porter cette couleur à l’école. Sa mère adorait les ongles de sa fille. Chaque fille a besoin de conserver un souvenir un peu spécial de sa mère. La fille avait raconté à Jonathan qu’elle se rongeait les ongles dorénavant parce qu’elle avait peur mais qu’elle conservait toujours celui-là comme il avait été. Pour se souvenir.

Elle s’était promenée lentement dans l’appartement et il a été légèrement agacé de voir qu’elle passait sa main sur l’arrière du canapé. Il était tapissé luxueusement et Jeffreys ne voulait pas qu’elle laisse la marque de ses pattes. Il avait insisté pour qu’elle prenne un bain et avait promis de lui acheter de nouveaux habits le matin. Cela lui permettrait de trouver un travail, et un logement. Il lui prêterait l’argent pour le loyer et elle pourrait le rembourser quand elle serait plus âgée et aurait eu le temps de faire des économies. Les yeux de la fille s’étaient remplis de larmes. Nul doute, c’était une simplette, mais elle lui avait dit qu’il était très gentil, qu’il n’y avait pas beaucoup de gens bien dans le monde. Il avait fait semblant d’être mal à l’aise mais n’en était pas moins satisfait. Il était de nature humble et cela l’avait touchée encore davantage. Tout cela était très gênant mais il voulait faire quelque chose pour ceux qui avaient moins de chance que lui.

Il avait montré à la fille où était la salle de bains et lui avait proposé une serviette propre, un gant de toilette et une robe de chambre. C’était parfaitement incongru, la façon dont la vision de la salle de bain lui avait littéralement coupé le souffle. Ce qui était étrange, aussi, c’était que son odeur ne soit pas plus pénible. Il était d’habitude très sensible à l’odeur corporelle des gens. Elle avait une vague odeur de vide-grenier, dire qu’elle sentait bon aurait été excessif, mais elle ne puait pas à plein nez comme certain des clodos plus vieux qu’il croisait. Il avait souri et l’avait laissée profiter de son bain.

Il était retourné au salon et s’était préparé un cocktail, s’était assis sur le canapé et avait laissé son esprit se détendre. Tant de nouvelles impressions récoltées en si peu de temps. Le dîner lui pesait lourdement sur l’estomac. Comme s’il avait avalé une boule de métal en fusion et qu’elle s’était solidifiée dans son intestin. La viande du hamburger était probablement mauvaise. Le chef avait ajouté de la mayonnaise à son hamburger et bien que ça l’ait contrarié sur le moment il n’avait rien dit pour ne pas gâcher le plaisir de la fille. Il s’était enfoncé le canapé et s’était concentré. L’esprit est tout-puissant. Il pensait cela même à vingt-et-un ans. L’esprit domine la matière, c’était sa devise depuis très jeune. S’il croyait quelque chose alors il en était ainsi. La nourriture ne l’affecterait pas, donc elle ne l’affecterait pas. Il planait toujours un léger doute mais c’était sans importance. Cela pouvait se maîtriser. Les choses se passaient bien, et tout cas mieux que trois ans auparavant. Il avait pensé à la prostituée et avait senti ses mucosités sur son visage. Répugnant. Il s’était demandé où elle était en ce moment même. En train de manger un hamburger ou de faire une fellation dans le même immonde taudis. Il haïssait la queue des clients dans la rue, détestait entendre le rire et la musique des salles d’arcades, les rues impitoyables de la ville, l’exploitation des innocents. Une demi-heure plus tard, quand la fille avait lavé la crasse de son corps et s’était fait un shampoing, elle a fait son entrée dans le salon, vêtue de la robe de chambre. Jeffreys avait été surpris du changement dans son apparence. Ce n’était plus une petite souillon sortie tout du fameux gang de pickpockets de Fagin. Il avait vu son visage, vraiment vu son visage, pour la première fois et il était bien plus joli que ce qu’il avait imaginé. Ses cheveux étaient plus clairs, bruns plutôt que noirs, avec des mèches blondes. Agréable surprise, modulée par son manque de modestie. Elle se promenait chez un inconnu, seul le lin voilait sa nudité. Et pourtant ça n’était pas de sa faute. C’était une enfant. Et si ce n’en était pas une ? Peut-être ferait-elle tout ce qu’il lui demanderait, peut-être lui ferait-elle une fellation ou bien se laisserait sodomiser, s’il en éprouvait l’envie. Mais son intention n’était pas sexuelle. Il aidait une victime en détresse. Rien de plus.

Elle n’avait pas attendu son invitation et s’était assise sur le canapé. Elle avait reposé sa tête sur la housse. Pendant un instant il s’était inquiété puis il s’était souvenu qu’elle s’était lavé les cheveux. Ils avaient l’air sec. Elle était très à l’aise et il avait ressenti une énorme bouffée de fierté parce qu’on lui faisait confiance. C’était important d’être aimé. Le visage n’est que parure et ne doit pas être le reflet des pensées profondes d’un homme. Les masses sont incapables de maîtriser les expressions sur leurs visages. Elles essaient mais trahissent leurs émotions, versent des larmes et s’exposent au ridicule. Jonathan sépare le physique de l’intellectuel. Son esprit suit son cours pendant que ses expressions mettent le monde extérieur à l’aise. Personne ne sait ce qu’il pense vraiment, les questions auxquelles il réfléchit, ses inquiétudes au sujet de concepts tels que la vérité et la justice. Ce pouvoir est inscrit dans ses gènes. Certains sont choisis, d’autres pas. Cette fille certainement pas. Elle parle du restaurant où ils ont dîné, de l’affreuse nourriture qui en ce moment même pourrit son intestin. Elle était tellement heureuse que ça l’avait rendu triste.

Il lui avait passé la boisson qu’il avait préparée, un mélange de jus de fruit et de sédatif pour l’aider à dormir. Elle lui avait souri. Il était tout à fait conscient du fait que deux mondes distincts se croisaient : celui de la fille, le monde physique – porté sur les passions, et le sien, intellectuel, dans l’empathie subtile. En sirotant sa boisson elle lui avait fait la remarque qu’elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi généreux que lui depuis qu’elle était arrivée à Londres, une générosité qu’elle n’oublierait jamais. Elle avait hésité à dîner avec lui parce qu’elle pensait qu’il voulait coucher avec elle. Même en venant chez lui, elle s’était inquiétée, au cas où elle l’aurait mal jugé. Mais son instinct était bon en fin de compte. C’était un homme bien. Ses amis disaient qu’elle faisait trop facilement confiance, et elle avait raconté à Jeffreys l’histoire d’un garçon qu’elle avait connu qui voulait coucher avec elle et ne voulait pas respecter le fait qu’elle était vierge. Elle voulait se marier avant de faire l’amour avec un homme. Elle avait rougi et Jonathan avait été mal à l’aise. Il avait souri et hoché la tête et regardé en direction de la salle de bain. Elle n’avait rien dit pendant quelques instants puis il s’était rendu compte qu’elle s’était endormie. Elle respirait profondément. Il avait été surpris que le sédatif ait marché si vite, mais ce dont elle avait le plus besoin maintenant c’était de repos.

Il était resté assis près d’elle un long moment à regarder son jeune visage en pensant aux horreurs qui l’attendaient dans la vie. Il éprouvait de la pitié pour cette fille, à cause des circonstances dans lesquelles elle se trouvait, mais il allait l’aider. Enfant, il n’avait pas conscience de la souffrance ; à dix-huit ans il était naïf et perdu, on l’avait même abusé, mais à vingt-et-un ans il était devenu un homme et il était lancé sur son chemin, prêt à dédier sa vie professionnelle au soulagement de la souffrance sous toutes ses formes. Sa carrière était toute tracée. Aider cette sans-abri ce n’était que le début, c’était fêter le but de sa vie professionnelle.

Il l’a soulevée et portée dans une des chambres d’amis. Elle était toute légère. Il lui a enlevé la robe de chambre, avec précaution, et l’a remise dans la salle de bain. Il l’a pendue et a plié avec soin la serviette qu’elle avait utilisée pour se sécher. A pendu la serviette sur le sèche-serviettes chauffant. Le gant de toilette était pendu sur le robinet. Plaqué argent. Il s’est demandé si elle avait remarqué. La baignoire était propre, une agréable surprise. C’était une gentille fille, une victime de l’égoïsme de la société. De ça et du fait que sa mère était incapable de gérer la mort. Il avait vérifié dans le siphon et trouvé plusieurs cheveux. Il les avait examinés puis jetés dans les toilettes et avait tiré la chasse. Il avait remarqué que la lunette était légèrement mouillée là où elle s’était assise. Il l’avait séchée avec du papier toilette, s’était lavé et séché les mains, s’apprêtant à quitter la salle de bain. Il s’était arrêté et était retourné à l’évier. Il s’était savonné les mains en frottant bien. Il avait regardé la baignoire et imaginé les microbes dont elle était couverte. Il avait sorti une bouteille de désinfectant du placard. Il avait enfilé une paire de gants en caoutchouc et avait mis du produit autour de la baignoire. Il avait pris la brosse et nettoyé le marbre. Chaque centimètre. Puis avait rincé à l’eau chaude. Il avait tiré la chasse des toilettes pour être sûr qu’elles soient propres et avait éteint la lumière.

Il était retourné voir la fille. Il avait laissé la porte ouverte pour que la lumière du salon pénètre dans la chambre. Il l’avait regardée à la dérobée, avait remarqué ses seins d’adolescente qui pointaient vers le plafond, la forme de son petit corps et la chair si rose entre ses jambes. Un fin voile de poils pubiens. Il s’était demandé si elle disait la vérité au sujet de sa virginité. Mais ça ne le regardait pas. La tentation était allongée sur le lit, et s’il avait été un mauvais bougre il aurait profité de cette innocente, aurait abusé d’elle sexuellement tandis qu’elle gisait nue et sans défense, à sa merci. Mais il n’était pas cet homme-là. Il l’a vite mise en pyjama et sous les couvertures. Sa respiration était forte et régulière, elle profitait de la meilleure nuit qu’elle avait dû avoir depuis des mois.

Il était sorti de la chambre et avait fermé la porte. Il avait ouvert le réfrigérateur et s’était servi une coupe de champagne, puis avait sorti son livre et fait des révisions pendant quelques heures. Ensuite, il s’était retiré dans ses appartements. Quand elle se réveillerait le lendemain il ferait ce qu’il avait promis de faire et aiderait la fille à prendre un nouveau départ dans la vie. Il était content de lui.

Jonathan Jeffreys vide son verre en regardant le clignotement des lumières de l’aéroport. L’électricité guide les avions et les aide à rentrer. Des avions supersoniques qui font venir les esprits les plus vifs de tous les coins de la planète. À leur tête il y a l’élite des États-Unis. Des chefs d’entreprise. Des banquiers internationaux. Des philosophes de l’économie de marché dédiés à la démultiplication de la richesse et des possibilités. Les avions de ligne font aussi venir des touristes dont les dollars et les yens et les marks font croître l’économie. Des hommes et des femmes riches qui apprécient le vrai Royaume-Uni. Le Londres de Shakespeare, Buckingham Palace et le Palais de Westminster. Il est clair qu’il y a des pique-assiettes qui essaient de s’infiltrer, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Les autorités continueront à contrôler la situation, quoi que disent les média. Jeffreys n’a pas d’inquiétude à ce sujet-là. C’est un homme instruit, les préjugés et l’hystérie, très peu pour lui.

Jonathan n’en a aucune envie mais ne peut s’empêcher de repenser au matin du lendemain de son vingt-et-unième anniversaire. Il avait laissé la fille dormir, mais à midi il avait décidé de la réveiller. Il comptait lui préparer un petit-déjeuner et ensuite l’aider à trouver un logement. Elle était encore profondément endormie quand il était entré, il avait ouvert les rideaux et lui avait touché l’épaule doucement et il avait alors subi un choc terrible. La fille était morte. Il n’arrivait pas y croire. Elle n’avait que quinze ans.

Sans autopsie il n’avait aucun moyen de savoir ce qui s’était passé, et il avait conclu qu’elle avait le cœur faible ou une maladie mortelle. En plus du désespoir que provoquait en lui la perte d’une si jeune vie, il avait compris qu’il était dans une situation gênante. Personne ne croirait que ses actions avaient été purement honorables et qu’il ne s’était pas attendu à, ni arrogé, des faveurs sexuelles en échange de sa gentillesse. Il y avait aussi le petit détail du sédatif qu’il lui avait administré pour l’aider à dormir. Ça n’avait pas pu la tuer mais on poserait des questions, la nature maléfique de l’homme cherche toujours de sombres desseins là où il n’y en a pas.

Il regrettait sa gentillesse et avait passé les mois suivants perdu dans des regrets qui avaient vite viré à la déprime. Sur le moment, après avoir découvert la fille, il s’était assis sur son canapé et avait pleuré. Vraiment pleuré. Cette nuit-là il s’était débarrassé du corps. Il s’était réveillé tôt, déprimé et perdu. Puis, il s’était jeté corps et âme dans ses études et petit à petit la vision d’horreur s’était atténuée. Au moins était-elle morte heureuse, cette certitude lui restait, ce n’était pas d’un grand réconfort mais c’était déjà quelque chose. Il s’était accroché à cette idée jusqu’à en être convaincu, il fallait bien reconnaître que sa vie aurait été faite de misères sans fin. Dorénavant elle ne courait plus le risque de se retrouver en haut d’une cage d’escalier, obligée d’accorder des faveurs sexuelles à des inconnus, ou de se transformer en vieille bonne femme perdue, le cerveau détruit par l’alcoolisme.

À partir de ce jour-là il avait canalisé toute son énergie dans un seul but : se racheter, bien que coupable d’aucun crime, il était plus que jamais résolu à aider les déshérités. Il avait commis des erreurs. La façon dont il avait traité le chien et sa visite chez la prostituée. Mais pour la fille ça avait été une bonne action qui avait horriblement mal tourné. Toutes ces années plus tard, le souvenir attriste Jonathan Jeffreys et il ne s’attarde pas sur cette malencontreuse mort, il se concentre plutôt sur la vue qu’il a de l’aéroport, il sirote champagne et sourit à son reflet dans la vitre.

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