White Trash (Litt Generale) (French Edition)

John King · Chapitre 14 sur 28

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White Trash (Litt Generale) (French Edition)

Il est tôt, trop tôt...

Il est tôt, trop tôt, mais Ruby est bien réveillée et elle ne veut pas attendre une demi-heure de plus que la boulangerie ouvre. Elle dévale les escaliers pieds nus dans le T-shirt dans lequel elle a dormi, jette un œil dans la rue pour vérifier qu’il n’y a personne dans les parages, repère Mick et Dilly et elle frappe sur la vitrine pour demander un traitement de faveur.

Mick s’approche et ouvre la porte, cliquetis du verrou, vibration de la vitrine, et elle entre, elle a la dalle à cause de l’odeur des miches de pain qui envahit son appartement, toute cette levure et cette farine, ça sent dix fois meilleur en bas, et elle laisse toujours la fenêtre ouverte la nuit, elle laisse grand ouvert, autant que possible, elle ne pense pas aux voleurs. Elle est au-dessus des magasins et se sent en sécurité, elle connaît les voisins et elle gueulerait comme une malade si quelqu’un entrait.

Elle adore la brise sur sa peau en été, quand la chaleur miroite au dessus du macadam brûlant, des barils bouillants, des patates rôties, cette odeur d’asphalte qu’a une fournée de pain, à mi-chemin entre l’essence qui remonte de l’autoroute et des petits pains encore chauds, elle en a l’eau à la bouche, à fond, et son cerveau s’en va faire un tour sur les ondes.

« Bonjour, dit Dilly en baillant. Tu es debout de bonne heure aujourd’hui. Tu n’arrives pas à dormir ? »

Elle semble faire la mise au point et remarque que Ruby ne porte qu’un T-shirt, ça n’a pas l’air de la déranger, elle continue à parler.

« Je pourrais avoir un café et un feuilleté au fromage s’il-te-plaît ? Et un donut à la confiture. »

Dilly la sert, en parlant par-dessus son épaule.

« Tu connais Norma, qui habite au coin, à côté de chez Eileen ? La femme potelée qui a une petite fille qui a perdu un doigt. Eh ben, elle a gagné mille livres au loto, rien que ça. Elle me l’a dit hier. Elle part en vacances avec ses enfants à Bognor. »

Ruby remonte son petit dej’ une fois qu’il est prêt et rallume la radio, elle s’assied et mange son feuilleté, la pâte est tellement fraîche qu’il est encore chaud, le sucre sur le donut scintille comme des millions de petites paillettes, et elle est au top, vraiment bien, elle trippe presque, elle roule un pet’ et fume pour redescendre un peu, le track super long que Charlie Boy a mis touche à sa fin, ça descend d’un cran à la fin, on rétrograde, ça fait pareil dans son cerveau, ça la surprend quand la voix de DJ Chromo sort des baffles.

L’espace d’un instant elle se dit qu’elle s’est gourée en regardant l’heure, elle vérifie sur l’horloge et se souvient que la boulangerie n’est pas encore ouverte, ils sont encore aux fourneaux, elle avait bien lu l’heure, du coup elle se demande ce qu’il s’est passé, tout ça en une demi-seconde, elle devine que même les DJ prennent des vacances, une semaine sur une plage à boire de la bière bien fraîche, pour se refaire une santé, elle a bien besoin de vacances, elle ne sait même plus quand c’est la dernière fois qu’elle est partie, si elle y pense c’est juste parce que Norma a gagné au loto.

Il y a quelque chose de malsain dans la voix de DJ Chromo qui la fait sursauter.

« Hier soir quelqu’un a poignardé notre super pote Charlie. Les gars, vous savez qui vous êtes et j’ai un message pour vous : vous pouvez toujours courir. Vous avez nulle part où vous planquer, que ça soit clair. Vous êtes la cause et nous on est l’effet. Votre heure a sonné, vous feriez bien de faire gaffe à vous. On sait qui vous êtes et vous avez eu de la chance, vous avez filé avant que les gars qu’étaient avec lui aient le temps de faire des dégâts. On sait où vous habitez. Vous vous êtes fait la malle hier soir quand les chances étaient égales, mais c’est que le début. Maintenant vous êtes prévenus… »

Ruby aime pas les DJ qui font les durs, elle préfère la musique qui met la pêche, parce que y a assez de misère dans le monde sans que la télé et la radio en rajoutent une couche, mais elle est triste pour Charlie. Elle sait que c’est au visage le coup de couteau. C’est toujours au visage. Elle repense à Terry le videur. Elle repense à une fois où des types ont essayé de scalper un homme. Le mal incarné. Elle évite les ennuis, elle a toujours été de nature conciliante, même dans la cour de récré.

Elle se lève de sa chaise, va dans la cuisine, ouvre la porte du frigo et sent le froid, elle sort la brique de jus d’orange et se sert un verre, la vitamine C l’aidera à bien travailler. Elle avale de grandes gorgées, puis va aux toilettes et ensuite passe sous la douche, dans la salle de bains sans fenêtres le reflet des ampoules scintille sur le métal du porte-serviette. L’eau est rafraîchissante. Le jet d’eau de la douche tombe de façon égale sur son corps et ça lui donne presque des frissons, chaque goutte engorgée de lumière explose en lui rebondissant dessus, tombe dans les canalisations, virevolte, et disparaît dans un tourbillon de savon. C’est beau à voir.

Elle se brosse les dents consciencieusement, après c’est le bain de bouche à la menthe et après elle se met du déodorant à la cerise sur les aisselles. Ça lui pique les pores et l’odeur lui chatouille le nez. Elle voit l’odeur qui monte. Décollage rapide, puis ça plane juste au niveau de son visage, alors elle reste là à regarder, à attendre que la vision disparaisse. L’eau chaude envoie un nuage de vapeur flotter dans les airs, les deux nuages se mélangent, les couleurs sont étincelantes comme quand il y a de l’orage et elle peut pas passer toute la journée à traîner et trouver la vie géniale, elle retourne dans sa chambre.

« Charlie c’est notre pote et il va avoir une cicatrice toute sa vie. Il a perdu du sang et… »

Elle coupe la radio, elle se sent plus proche de Charlie Boy que de beaucoup de gens qu’elle connaît, c’est souvent la dernière personne qu’elle écoute avant de s’endormir et la première au réveil, presque comme s’il dormait à côté d’elle, c’est pas sexuel, quand elle pense à lui ce n’est pas un homme qu’elle voit, il n’a pas de visage, pas de cicatrice, et pendant qu’elle dort il met des disques, c’est comme s’il était coincé dans une usine à travailler de nuit, il verrait probablement pas les choses comme ça, c’est par amour qu’il fait ça, et elle se demande si on gagne de l’argent avec les stations radio pirates, elle l’imagine qui glande toute la journée, elle sait que c’est pas le cas, il travaille, elle le sait bien, c’est juste un hobby. Mais c’est vraiment dur ça, qu’il se soit fait mal. Elle espère que ça va aller.

Ruby s’habille rapidement et quitte l’appartement, elle prend un chemin différent pour aller à l’hôpital, une des deux options possibles, aujourd’hui elle passe le hall en briques où les évangélistes prêchent la bonne parole, les murs sont couverts de graffitis, un labyrinthe de pistolets laser et de têtes d’aliens, d’énormes baskets sur des gamins blancs qui se la jouent blacks, elle est fascinée par les briques et le mortier qui s’entrecroisent et forment un motif, découpent les personnages, comme pour le corps humain avec ses cellules et ses muscles, le jus qui fait tout tourner, et les visages sur le mur sont des visages heureux, souriants, des rayons de lumière qui jaillissent de leurs dents en argent, les fenêtres du bloc sont éclairées par un peu de verre teinté derrière la crasse, rien à voir avec ce qu’on voit dans les abbayes et les cathédrales, les églises plus vieilles, mais c’est quand même de la couleur, et il y a un terrain de foot d’un côté, des maisons d’un autre, une rangée de voitures qui brillent dans la lumière du matin.

Il n’y a pas encore beaucoup de monde dans la rue, les gens qu’elle croise soit se pressent pour arriver au travail soit sont trop fatigués pour la remarquer, sauf un vieux monsieur qui profite des choses comme elle, un retraité, il se dirige vers un banc, pas pressé, il va pas tarder à acheter son journal et commander une tasse de thé, quand le café sera ouvert, et elle aussi elle a le temps, elle se demande si Ron Dawes sortait tôt, comme ce retraité, elle a pas envie de penser à lui tout de suite et se filer le cafard, elle a pas envie d’entendre parler du coup de couteau que s’est pris Charlie Boy, elle veut voir le bon côté des gens, c’est tout ce qu’elle demande. Les gens vivent et aiment alors quand quelque chose de triste se passe, un meurtre ou un accident de chemin de fer, c’est inhabituel, une grosse histoire qui fait vendre des journaux, c’est comme ça qu’elle voit les choses, on peut écouter les histoires et se faire du souci si on laisse la fenêtre ouverte, penser à un violeur ou un assassin caché tapi dans une ruelle, mais c’est rare.

« Bonjour », dit un homme, quand elle passe devant le volet métallique d’un magasin de vente en gros.

Elle hoche la tête et sourit, elle ne sait pas qui c’est mais elle devine que ça doit être un ancien patient, ça arrive souvent, d’habitude elle se souvient, mais au fur et à mesure que les années passent les nombres augmentent, et c’est gentil qu’ils se souviennent, Ruby coupe sur le terrain de l’hôpital, s’assied sur un des bancs devant l’aile psychiatrie, on est bien là, comme si les buissons et les fleurs étaient là pour soulager la pression morale, et elle reste assise un bon moment à profiter du soleil, elle fait semblant qu’elle est sur une plage à Bognor, à écouter le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, respirer l’air frais avant de commencer à travailler.

Il est presque l’heure, elle rentre et est vite occupée, elle s’occupe des hommes dans sa salle, les fait rire avec ses blagues, elle cherche à comprendre qui ils sont, s’ils ont confiance en eux ou s’ils ont peur, et lire le journal ça ils aiment, elle peut pas leur en vouloir, ça leur donne de quoi se plaindre, et c’est ça les politiciens au fond, des gens dont on peut se moquer, des petites poupées dans lesquelles on peut enfoncer des aiguilles et dont on peut dire du mal, ils en débattent mais c’est bon enfant et puis de toute façon, dans sa salle, ils sont plus ou moins tous du même camp, et elle fume une cigarette avec Dawn dehors au soleil. Perdue dans son travail. Comme toujours.

Un peu après onze heures Ruby reconnaît un visage familier, un jeune ado qui venait rendre visite régulièrement à Ron. Elle voit à ses yeux qu’il a pleuré. Il essaie d’être fort, et elle reconnaît Ron en lui, un petit jeune qui à la pêche. Même si elle avait pas su que c’était son petit-fils Eddie, elle l’aurait deviné. Il porte un bouquet d’œillets blancs, comme une belle collerette au bout de longues tiges bien vertes.

« Je suis juste passé pour vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour grand-père, dit Eddie. J’ai amené ça de la part de tout le monde, et je suis venu récupérer ses affaires. Mon père allait venir mais j’ai dit que je passerais. Il était trop triste, en fait. On pensait tous qu’il allait rentrer dans quelques jours. »

Ruby sent les fleurs. Elles dégagent une odeur puissante. Sally sera de retour dans quelques minutes et s’occupera de trouver un vase, et puis les fleurs seront données à quelqu’un qui n’en reçoit jamais, ça sera fait discrètement, on les mettra dans un coin qui a besoin d’une petite touche de couleur et de parfum. On sait jamais combien de temps les pétales vont durer. Parfois ça commence à se faner au bout d’un jour ou deux et on a beau faire, rien ne les fait repartir, même changer l’eau et les mettre au soleil, ou les remettre à l’ombre, ça n’a pas d’effet, et d’autres fois ça peut durer des semaines, ça continue comme ça, comme si elles voulaient pas lâcher, des fleurs qui ont l’air tellement délicat qu’un coup de vent pourrait leur faire perdre leur pétales, et pourtant elles sont fortes et pleines de détermination et pas prêtes à mourir. Mais en fin de compte elles se flétrissent, perdent leur force, la couleur s’éteint et les feuilles s’enroulent sur elles-mêmes, pourrissent, c’est pareil à chaque fois, et on voit ça venir, d’habitude on voit ça venir.

« Et si tu allais t’asseoir dans la salle télé une minute, dit Ruby. Je vais aller te chercher ses affaires. Vas-y, il n’y a personne pour l’instant. »

Eddie s’assoit sur une chaise, se penche en arrière et fixe le plafond, puis se penche en avant et fixe le sol. Les affaires de Ron sont dans un sac en tissu que sa famille a apporté quand il est arrivé. Il y a les cartes faites main avec un homme et une maison, des chevaux qui courent le long d’une route, encore des fleurs et un soleil jaune qui a l’air de plonger dans l’horizon. Ruby apporte le sac dans la salle de télé et sent que le garçon veut dire quelque chose. Elle s’assied en face de lui. Sur une table basse pas très élégante, des célébrités allongées sur le dos fixent le plafond.

« J’arrive pas à croire qu’il est mort, dit Eddie. Je sais qu’il pouvait pas marcher longtemps, il s’essoufflait, tout ça, mais il était pas obligé de mourir tout de suite. Il avait tout ce qu’il voulait. Il aimait son jardin, il attendait toujours que les crocus sortent au printemps, il passait faire ses paris au bookmaker presque tous les jours, il allait faire ses courses et tout ça. Il avait encore des potes. Il regardait la télé à la maison. C’était pas un invalide. Papa lui avait pris un abonnement au câble. Y avait quelqu’un qui venait le voir tous les jours, et lui il passait tout le temps, on était juste en face. Il venait dîner tous les dimanches. Il aurait pu avoir quelqu’un pour lui faire la cuisine tous les jours s’il voulait. Il était en forme. Je comprends pas qu’il soit mort comme ça. Ils ont dit que c’était son cœur. Je sais que ça arrive, quand on devient vieux, je le sais, mais ça fait un choc. C’était pas le genre de personne qui meurt. »

Ruby se contente de sourire et hocher la tête parce qu’elle a ressenti la même chose quand elle a entendu la nouvelle, mais maintenant elle se dit qu’il avait quatre-vingt-quatre ans après tout et elle a presque envie de répéter ce que Sally et Dawn lui ont dit sur le coup, mais elle le fait pas, parce que c’est vrai ce que dit Eddie, son grand-père c’était pas le genre de personne qui meurt, il devait vivre toute une éternité, mais ça c’est pas passé comme ça, il a tenu le coup longtemps et il est resté vif, beau, et puis il est mort, comme les fleurs.

« Ma sœur faisait le ménage chez lui et moi je tondais le gazon, ça prenait à peine cinq minutes. Il allait vivre jusqu’à cent ans. C’est ce qu’il disait. Je le croyais en plus. C’est comme s’il s’était mis cette idée en tête et du coup ça allait se passer comme ça. »

Ruby regarde une famille passer dans le couloir. La plupart des gens ont quelqu’un pour les aimer. Une famille et des amis pour filer un coup de main. C’est comme ça que ça se passe dans la vie. C’est ça la réalité.

« Je me souviens quand j’étais petit il me racontait des histoires tout le temps, et elles étaient mieux que dans les livres. C’est que y a quelques années que j’ai su qu’elles étaient vraies, il m’avait jamais dit. Du coup je lui ai demandé de me les re-raconter comme ça je connais au moins ça. C’est comme si le temps manquait. C’est bien au moins que j’aie pu entendre une partie des choses qu’il a faites. J’aurais voulu les écrire pour pas me tromper. Je veux pas oublier.

— Tu peux encore les écrire, dit Ruby. Comme ça, ça reste tout frais. »

Elle reste avec lui un moment, à l’écouter et puis elle lui dit au revoir. Elle regarde Eddie s’éloigner dans le couloir, tête baissée. C’est gentil de sa part d’être venu apporter des fleurs, en plus si vite après la mort de Ron. Elle se dit qu’il doit vouloir parler à quelqu’un. D’habitude c’est plutôt une bonne semaine après que les cartes arrivent, parfois des fleurs. Elle voit bien qu’il est triste, qu’il était proche de son grand-père.

Quand Ruby retourne dans sa salle, les œillets sont dans un vase sur le rebord de la fenêtre près de M. Davies, un homme de cinquante-sept ans dont la femme vient tous les jours mais n’apporte jamais autre chose que des crackers.

« C’était le petit-fils de Ron Dawes, c’est ça non ? demande Sally quand elle la voit arriver. Il est reparti ?

— Oui il est juste passé prendre les habits et les cartes, les affaires dans son casier. Je lui ai donné le sac.

— C’est dommage, je voulais aller discuter avec Ron et parler de quand il était dans les syndics. Vraiment parler. Il m’avait invitée à boire une tasse de thé quand il serait rentré chez lui. On n’apprend jamais… On croit toujours qu’il y aura un lendemain et y en a pas.

— Je sais.

— Ça va maintenant ?

— On fait aller. Merci. J’ai été stupide.

— Allez, dis pas ça. On s’attache tous à quelqu’un de temps en temps. Ça serait pas normal autrement. »

Ruby sourit et prend la main de Sally dans la sienne.

« Y a qui dans son lit ?

— Un type qui s’appelle M. Parish. Il était dans une bagarre et il s’est pris un coup de couteau au visage. On l’a suturé, mais il s’est pris un coup de pied à la tête aussi, c’est pour ça qu’on le garde, par précaution. Il dort là. »

L’information met du temps à percuter, et puis Ruby se souvient de DJ Chromo à la radio qui annonçait que Charlie Boy s’était pris un coup de couteau. Elle se demande si c’est le même M. Parish vu que son émission s’appelle On The Parish. C’est probablement une coïncidence, mais elle vérifie, elle va voir le lit, consulte sa pancarte, constant que son prénom c’est Charlie. C’est osé, c’est clair, mais en même temps qui va faire le lien et se rendre compte que le vrai nom d’un DJ pirate est là tout cuit, qu’il faut juste le déchiffrer ? Pas le Department of Trade and Industry, ça c’est sûr. Les clowns de service. Ils seraient furieux s’ils se rendaient compte. Ruby reste là, au pied du lit, un petit moment. Elle observe son visage, la partie visible de son visage en tout cas, il y a un bandage du côté qui est tourné vers elle et l’autre est enfoui dans l’oreiller, il a les cheveux coupés courts et le corps est sous la couverture.

Elle sait que ce n’est qu’une émission de radio, et la plupart du temps il met de la musique mais Charlie parle aussi, du coup elle a l’impression de vraiment le connaître, elle a pensé ça plein de fois, elle ne connaît pas sa famille, ses amis, tout ça, où il sort boire et voir les potes, mais elle connaît certaines de ses opinions et en tout cas ses goûts musicaux. C’est un peu comme si c’était un frère qu’elle a perdu de vue et qu’elle retrouve, ou alors le frère qu’elle a jamais eu, et combien de matins elle s’est réveillée et a appuyé sur le bouton qui éteint les sirènes de police et les remplace par le son de sa voix. C’est vraiment un petit monde, minuscule à vrai dire. Atterrir direct dans le lit dans lequel Ron Dawes est mort. Si seulement ça avait été un autre lit. Même si en fait elle est contente de voir la tête de Charlie Parish, elle a l’impression de manquer de respect à Ron parce qu’elle est toute excitée alors que lui attend d’être enterré.

Elle regarde les autres patients et voit qu’ils sont tristes, qu’ils broient du noir. Ils connaissaient sûrement Ron aussi bien qu’elle, mieux même, il faisait partie de leur groupe, même s’ils n’avaient passé que peu de temps ensemble. Elle retourne au bureau.

« Tu le connais ? demande Sally.

— Non, pas vraiment. J’ai juste reconnu le nom.

— On aurait dirait que oui.

— Ça va, les meufs ? » demande Dawn qui passe par là, en se léchant les babines, au même moment qu’elle leur montre la bouteille d’urine qu’elle transporte.

Ruby et Sally se marrent et partent chacune de leur côté. Ruby se souviendra toujours d’elles, elle n’oubliera jamais le vieil homme bavard au corps mince dans la salle télé, mais malgré ça elle peut pas s’empêcher de sourire et de se dire à quel point c’est fou que le monde continue à tourner, à peine on emporte un homme, qu’on en fait entrer un autre, Charlie Parish qui passe à la radio, le meilleur DJ de Satellite FM qui mixe pour quelques centaines de personnes du coin, pour elle c’est une célébrité, cet homme sans visage qui a une balafre à la joue, et quand on dit qu’il faut profiter de la vie elle comprend bien ce que ça veut dire, Dawn qui repasse dans le couloir, en ondulant des fesses, qui lève la bouteille de pisse à nouveau, comme si c’était du bon vin. Elle dit : « Quel putain de métier » en se penchant pour chuchoter dans l’oreille de Ruby. « On est pas bien de la tête, c’est moi qui te le dis. »

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