White Trash (Litt Generale) (French Edition)

John King · Chapitre 16 sur 28

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White Trash (Litt Generale) (French Edition)

Le Green Man...

Le Green Man c’était le pub préféré de Danny… son pub près de chez lui… en face de l’entrepôt de lait… séparé par un garage de l’église de Saint-Jean-le-Baptiste-des-Saints-des-Derniers-Jours… un pub tout en briques jaunes avec des machines à sous et des tables de billard près de la salle polyvalente, et quelques tables et chaises à l’autre bout… peu de places assises, les gens boivent debout… à la télé tous les matchs de Brentford et Millwall sont retransmis, du vendredi soir jusqu’au derby du dimanche… des rencontres européennes pendant la semaine… et y a toujours une bonne beuverie au Green Man… Danny qui ne buvait que de la limonade… le pub était à deux minutes à pied de chez lui… du coup il connaissait tout le monde… on l’aimait bien… « au seuil de la vie » et devant lui un avenir qui s’étendait sur un demi-siècle… on croise les doigts… il jonglait avec les oranges et les citrons sur la machine à sous… il inscrivait son surnom, Wax Cap, sur le tableau noir entre Bubba et Paul P… argent sur table… il attendait son tour… il choisissait un trou et mettait la bille noire dans la poche… au jeu suivant il se faisait démonter par Gal… il se retournait vers moi et haussait les épaules… passait la queue à Steve à l’œil de verre… il se posait au flipper et roulait un bon gros joint sur le verre… c’était son dernier pour la route à lui… il sortait se poser sur un banc devant le pub… fumer son matos cultivé en bordure d’autoroute… se calait bien et réfléchissait au monde… au tournant qu’avait pris sa vie… pendant qu’un petit homme tout vert faisait le guet sur l’enseigne du pub… des yeux bleus qui dépassent de la mousse verte et des feuilles mortes… à l’intérieur, Bubba qui levait le coude : la pinte faisait le trajet jusqu’à sa bouche… c’était son rituel… il fêtait la vie… il se léchait les babines… il descendait le verre… et le pub a des fenêtres énormes, donc on voit tout ce qui se passe… pas de recoins sombres pour se cacher… les lumières éclairent bien… toutes sortes de spécialités sont vantées au bas des fenêtres… le Sunday roast pendant le match du Old Firm le dimanche et un curry au bœuf pendant la semaine… des frites en plus pour ceux qui commandent avant le coup d’envoi… les dates des matchs d’Angleterre sur des coupures de journaux jaunis… des flyers pour la soirée garage au Jubbly’s… et puis il y a aussi le cirque qui vient une fois par an avec ses photos d’éléphants et de lions qui ne voyagent plus… des lettres qui ressortent bien sur du papier lisse… le scotch jauni se décolle… Bubba qui buvait une autre pinte… Danny « Wax Cap » tournait son regard vers the Karachi Kebab un peu plus haut… la poissonnerie de Billy… Danny adorait profiter de la nuit, se détendre… le meilleur moment c’était quand il avait plu et que le bitume brillait… l’été quand il faisait jour encore jusqu’à 22 heures… les rues sont calmes dès 20 heures… il restait assis à regarder le monde… un retraité qui promenait son chien… trois garçons qui faisaient des wheelings… une femme qui mangeait une Cornish pasty… l’odeur de la friture… les frites… l’essence… une famille qui traverse la rue et le petit garçon qui caresse le chien du vieux monsieur… et ça continue… ça s’arrête jamais… et Danny restait assis comme ça pendant des plombes avant de rentrer à l’intérieur se chercher un autre verre de limonade… il remettait « Wax Cap » sur le tableau… vingt-trois ans mais ça faisait deux ans qu’il ne buvait pas… il se marrait quand il racontait ça… ça faisait style la vieille dame qui vit dans son village de poche et qui fait son cinéma… dentier et génoise… qui boit du thé à la fête du village… et c’était pas faux qu’il aimait le thé… le PG Tips et ceux parfumés aux herbes… au gingembre pour se donner du punch… il en buvait des litres… c’était cher mais facile à glisser dans la poche… les supermarchés se faisaient un pactole tous les ans… ils remarquaient pas quelques sachets… la camomille c’était bien avant de se coucher… ça l’aidait à dormir… même si la vérité c’est qu’il était déjà bien parti quand il rentrait à 23 heures après avoir bedav… et puis le samedi il buvait son mélange spécial… un truc qu’il attendait avec impatience… sa gâterie du week-end… encore un rituel… il travaillait pas mais il attendait quand même le week-end avec impatience… c’était comme ça depuis l’école… et il faisait des petits boulots… quand il en trouvait… mais il se démerdait avec le chomdu… il vivait de pas grand-chose… les grosses boîtes produisent de la bouffe bon marché à la pelle… leur propre marque… des pâtes… des haricots de Lima… du pain… des baked beans… des épices qui durent des années… et son loyer c’est l’allocation logement qui le payait… les factures étaient pas chères… il avait une réduc’ sur son abonnement au centre sportif… il buvait pas beaucoup… deux limonades le soir… il achetait pas de fringues… il préférait vivre que travailler… t’as quoi après cinquante ans de bien-monsieur tout-de-suite-monsieur ?… une maison en carton-pâte et une retraite pour survivre… et encore, ça c’est si tu t’en sors bien… le temps d’arriver à la retraite t’es sur les rotules… toute ta force pompée par les banques… même si t’as réussi à économiser quelques milliers t’es trop claqué pour les dépenser… non merci… c’est de la merde… son énergie il la gardait… on pouvait tous mourir demain… et le samedi matin il se faisait un petit déjeuner anglais et lisait le journal… pour finir il se buvait une bonne infusion de psilo… tout était dans le nom… psilo ça sonnait mieux que magic mushrooms… psychédélique… enivrante liberté… ça créait pas de dépendance… ça c’était important… il connaissait les termes techniques aussi… c’était devenu sa seule drogue… la skunk ça comptait pas… Danny se battait… la loi lui avait collé six mois de taule parce qu’il pensait trop et ils l’avaient baisé bien profond… il était tombé à cause de l’ecsta et ça lui avait fait découvrir l’héro… des taz à la brune en six longs… courts… mois… c’était pas bien de l’avoir envoyé en prison… il avait jamais fait de mal à personne… c’était même pas un petit dealer qui refilait à ses amis… même la police l’a reconnu… c’est juste que Danny c’était un type intense… il prenait plus d’ecsta que les autres… il se gavait de MDMA comme si c’était des bonbons… il faisait pas les choses à moitié… c’est tout… il cherchait des réponses à toutes les grandes questions que nous, les autres, on enterre bien profond… mais en plus des ecsta on l’avait envoyé en prison parce qu’il avait une tête de hippie… parce qu’il avait une queue de cheval… ça faisait partie du truc… Danny avait essayé d’expliquer sa façon de voir les choses aux magistrats… il expliquait qu’il était un homme spirituel… mais ils ne savaient pas de quoi il parlait… ils étaient à l’ouest… visages vides… il avait redoublé d’efforts… il était parti dans un délire sur la façon dont les drogues et la musique allaient ensemble… une cérémonie… ça lui élevait l’âme et il voyait la vie plus nettement… d’une façon plus propre… mais ils le croyaient pas… leur esprit était trop étroit… et le truc avec Danny c’est que sa personnalité addictive faisait de lui qui il était… pas de doute là-dessus… son enthousiasme était contagieux… il y avait quelque chose d’excitant chez lui… mais ça lui attirait des ennuis aussi… c’était pareil avec l’alcool… les drogues… la musique… un endroit… une fille… il fallait toujours qu’il ait tout… tout de suite… il était tellement heureux d’être en vie qu’il voulait la fille maintenant-tout-de-suite au point que sa tête se remplissait d’amour et explosait… tout était magnifié… ou si c’était un pub il y était tous les soirs… si c’était une drogue il l’avalait et la sniffait jusqu’à ce qu’il soit complètement éclaté… à fond… la modération c’était même pas une option… il était barré…. il faisait ce qu’il voulait… quand il voulait… il avait tout le temps des questions qui le tenaillaient… pourquoi il était lui-même et pas quelqu’un d’autre… pourquoi il était né et pourquoi il fallait qu’il meure… tout était là dans sa tête… des questions comme en posent les enfants et qu’il pouvait pas faire taire… et il avait continué à expliquer aux magistrats… le vin qu’on utilise dans des cérémonies religieuses depuis des années… il comparait une rave à une messe chrétienne… les hymnes et le sang du Christ… il cherchait la même euphorie… celle où tout fait sens… il essayait de les renvoyer à leur propre vécu…. mais il n’a compris que plus tard qu’ils n’avaient pas vécu… ces gens-là n’avaient pas de savoir… pas d’imagination… ils s’accrochaient à la Bible comme un radeau parce qu’ils avaient peur… gravé dans le marbre, on peut le dire… ils faisaient ce qu’on leur disait de faire, sans se poser de questions… pour eux Danny cherchait à cacher son mode de vie malsain… pour eux Danny était immoral… hédoniste… pour eux l’hédonisme c’était un crime… ils croyaient au sacrifice… tant que c’était quelqu’un d’autre qu’on sacrifiait… le Christ c’est l’exemple parfait… et Danny disait qu’ils étaient du genre à accumuler leur argent et contrôler leurs sentiments parce qu’ils avaient peur… et ça les rendait amers… ils voulaient prendre leur revanche parce qu’ils n’avaient jamais ressenti ça… n’avaient jamais été saouls… et lui n’était qu’un bouc émissaire de plus à punir pour leur propre frustration… leur jalousie… ils gâchaient leur vie à attendre un moment meilleur qui ne viendrait jamais parce qu’il était déjà là et qu’ils passaient à côté… copie conforme des gens qui ont jugé et crucifié le Christ… alors ils lui avaient collé six mois, à Danny… et puis il s’était marré et m’avait dit d’oublier tout ça… c’étaient des gars qui n’aimaient pas les jeunes voyous débraillés, c’est tout… leurs raisons ne voulaient rien dire au fond… des préjugés… la répression… cette croyance que le spirituel n’est pas lié au corps, qui a été rajouté pour faire bonne mesure… si lui arrivait à comprendre tout ça grâce à l’ecstasy, ça voulait dire que tout leurs sacrifices à eux, c’était des conneries… et il en était venu à avoir pitié d’eux… c’était avant de connaître le grand flash de l’héroïne… parce qu’après il les avait complètement oubliés… Danny voulait profiter de la vie au maximum et quand il est sorti de prison il était au plus mal… c’était devenu un junkie… il dévalait la pente sans freins… à croire qu’on envoyait des cargaisons de cette merde en prison exprès pour foutre tout le monde en l’air… les autorités qui mettent les prisonniers K.O. pendant la durée de leur peine puis renvoient des types comme Danny chez lui quand ils sont devenus accros au point qu’ils finiront par en crever… Danny disait que c’était comme si quelqu’un avait concocté un plan d’extermination qu’on ne pouvait pas exécuter au grand jour, quelqu’un qui travaillait donc dans l’ombre… qui faisait porter le chapeau aux prisonniers… comment prouver que c’était une politique d’État… personne ne le croirait… culpabilité et châtiment… un an après qu’il était sorti, à peu près, il avait été diagnostiqué séropositif… les six mois qui avaient suivi avaient été les pires de sa vie… il allait mourir… et la vie c’était de la merde… il n’avait pas d’espoir… pas d’avenir… et puis un jour, pouf, sa personnalité avait basculé à nouveau… il s’était levé de bonne heure et s’était promené dans les rues désertes… le monde avait une odeur, il sentait le vent sur son visage… il voyait le soleil grimper au-dessus des maisons… il savait que la chance ne lui souriait pas mais il voulait vivre… il allait se battre contre le virus… et il y avait eu un déclic dans son cerveau… il avait affronté le manque et il avait décroché… tout seul… par la seule force de sa volonté… c’est sa personnalité sujette à dépendance qui avait fait ça… ça l’avait fait passer de junkie qui déraille à cette vie de straight edge… il avait commencé à faire attention à lui-même parce que s’il était faible il n’avait pas la moindre chance… mais fort il pourrait peut-être survivre… il avait mis en place un régime d’entraînement physique… il soulevait des haltères et nageait… il se nourrissait sainement… il s’était renseigné… fini les drogues et l’alcool, place au jus de fruit… de la betterave pour son sang… des carottes pour le carotène… du céleri pour le fer… il y avait une bonne liste… il se levait tôt et sortait courir… un an plus tard il était vraiment en bonne forme physique… c’était pas facile mais il avait la force intérieure pour le faire… il disait que l’exercice c’était la clef du bonheur… ça envoie des endorphines dans le sang et ça te fait planer naturellement… on en voit pas des masses des sprinters malheureux… il se marrait… un jour on allait trouver comment guérir le SIDA et il comptait bien être là pour en profiter… et de toute façon… le SIDA ne se déclare pas chez tous les séropositifs… s’il prenait bien soin de lui il avait une chance… s’il avait continué comme avant il serait mort… t’imagines, il aurait pu mourir à cause du moindre rhume… une épave squelettique qui se serait laissé mourir… il avait le goût de vivre… ça le sauverait… Danny en était convaincu… il maîtrisait la situation… autant de boissons gazeuses qu’il voulait et un joint par jour… pour le calmer le soir… il avait toujours eu du mal à dormir… des insomnies qui le gardaient éveillé tard… il ne vivait plus la nuit, il vivait pendant la journée… il était au lit à 23 heures… c’était un homme spirituel… les magic mushrooms étaient indispensables… ils lui donnaient une autre vision des choses… ils adoucissaient le monde… tout était plus ouvert… il pensait au sens de la vie tout le temps… c’est pour ça que les femmes l’adoraient… elles lui tombaient dans les bras… il ne disait jamais du mal des gens… il restait positif… c’était un homme tranquille, tout était à sa place… c’était lui qui était devenu le fondamentaliste… une cuillère d’huile d’olive le matin… de l’huile vierge… celle qui est chère… mais les champis étaient gratuits et il dépensait des fortunes en brune avant… quand il y repensait… il savait qu’il était trop tard pour changer ce qui était arrivé… il détestait penser à la seringue qui l’avait infecté… injectant lui-même du poison dans son système sanguin… que ressent un condamné à mort quand il est retenu par des sangles et sous calmants ?… le bourreau qui s’avance et lui fait une injection létale… Danny m’avait demandé ça et je n’avais pas su quoi dire… c’est le mal incarné sous le masque de la civilisation… c’est planifié et bien pire que quelque chose qui se passe en un instant… une dispute et un meurtre… alors que là c’était pareil qu’un tueur en série chassant sa victime… un pédophile dans un orphelinat… c’était tordu… mais Danny pensait au long terme… il se perdait dans les mouvements réguliers de la brasse… inspirer, expirer dans la piscine, il nageait sous l’eau, toujours plus profond… du chlore dans les cheveux… le jet de douche qui tambourine sur la peau… il frottait bien fort… décapait… s’imaginait qu’il sablait le virus… et pour les haltères c’était pareil, il poussait ses muscles au maximum… il faisait sortir le virus en transpirant… quoi qu’il arrive il allait gagner la bataille… toutes les choses qui l’inquiétaient avant étaient reléguées au second plan… chaque seconde était dix fois plus précieuse qu’avant… de toute façon il avait toujours été de ceux qui attrapent la vie à pleines mains… il avait peur de la mort, il avait toujours su que ça allait mal tourner… il faisait des projets… il lisait beaucoup… il restait à la bibliothèque pendant des heures et des heures… tous les jours… il nourrissait son cerveau… se concentrait… sa vie était riche… rien que respirer suffisait… et il parlait de ces chrétiens extrémistes qui avaient imposé leurs mœurs strictes dans un pays païen… un pays où les gens buvaient et se bagarraient et se rabibochaient… il ne supportait pas qu’on lui dise comment se comporter… ne supportait pas qu’on limite ce qu’il pouvait… et ne pouvait pas… faire… on était censé vivre dans un pays qui encourageait l’excentricité… c’est inscrit dans le patrimoine culturel… et le plus gros problème c’était cette manie des chrétiens de séparer le corps et l’âme… ils avaient infligé leurs dures lois juives à un pays humide et verdoyant qui fertilisait toutes sortes de potions magiques… des spores qui voltigeaient d’arbre en arbre et à travers champs… des fruits fermentés et du houblon qui se mêlaient pour se transformer en alcool… un endroit où les garçons buvaient au Green Man et les filles louaient la salle polyvalente pour les enterrements de vie de jeune fille… des strip-teaseuses habillées en Vikings… c’est comme ça qu’il voyait les choses… les magic mushrooms lui avaient ouvert les yeux… ça lui avait donné une vision plus nature de la vie… c’était pas des produits manufacturés… préparés en éprouvette… pas de chimistes militaires dans le coup… pas de compagnies pharmaceutiques… pas de CIA… les spores étaient dans l’air du temps comme un bon DJ… et une fois que Danny se lançait sur ce sujet il était parti… un expert sur le sujet… il adorait parler de champignons… et pas que les magic mushrooms d’ailleurs… il ramassait toutes sortes de champignons… il en mangeait, et pas qu’un peu… il s’y connaissait… il savait faire la différence entre un petit gris et un bolet bleuissant… bien obligé… il y en a qui te rendent malade… d’autres qui se mangent… il pouvait parler de lames, lamelles, lamellules, tout ça quoi… les couleurs et les textures… où ça poussait… dans des prés ou dans des forêts… pour ça qu’on l’appelait Wax Cap au Green Man… c’est une sorte de champignon… au pub il n’y a que les magic mushrooms qui les intéressaient… les espèces comestibles ils s’en foutaient… pourquoi s’emmerder ?… la bouffe c’est pas ce qui manque… Danny taquinait Bubba et les autres… il était dans son trip, il racontait comment il faisait chauffer à feu doux son huile et ajoutait une vesse-de-loup fraîchement cueillie… l’espèce la plus répandue… il écrasait quelques gousses d’ail… Danny le chasseur de chanterelles… l’homme étoile de terre… un cueilleur de satyres puants… le cuistot de champis… il se nourrissait l’esprit et le corps… les champignons c’est pas donné… pourquoi dépenser de la thune alors qu’on peut en cueillir soi-même… des champignons tout frais… il attendait avec impatience le printemps et l’automne quand il y en avait à ne plus savoir qu’en faire… il partait en forêt, juste en dehors de la ville… à vélo… il cadenassait son vélo contre la barrière qui borde la route principale et il s’enfonçait au milieu des pins… le bruit continu de l’autoroute au loin… il y avait un lac où les gens vont nager en été… un petit café qui vendait des glaces… le type de la camionnette à burgers qui vivait comme un roi de ses ventes de sandwichs au bacon… ça c’était sur le parking mais y avait pas long à faire pour se perdre au milieu des arbres et des fougères… surtout à la fin de l’été… personne n’allait dans les bois en automne et en hiver… en tout cas pas là où il allait lui… il connaissait les petits chemins et les nouvelles plantations… les arbres plus vieux qui empêchaient la lumière de passer… une fosse où on enterre les ordures… il y allait de plus en plus souvent… se promener quand tout était givré ou un peu enneigé… tout seul dans les bois… il ne croisait jamais les clodos qui construisaient les abris… il adorait cet endroit… les nuances de noir… de gris… de marron… la blancheur du givre… on s’y sentait seul mais bien… en bonne santé… la route en terre était dure sous ses pieds… les flaques étaient recouvertes d’une couche de glace… parfois il pulvérisait la glace, soulevait de grands morceaux, comme une fenêtre explosée… c’était à cause des pins qu’il y avait tant de bolets… alors quand l’époque de l’année s’y prêtait il fouillait sous l’épais tapis d’épines et de fougères… l’odeur de la terre entêtante… riche… les bûches et les troncs d’arbre pourris qui servaient d’engrais à toutes sortes de champignons… de grosses formes qui ressemblent à des cerveaux et des assassins multicolores… avec les champignons ce qu’il faut savoir c’est que ça peut être bon ou mauvais… ça peut pourrir une poutre ou faire gonfler le pain… créer des antibiotiques comme la pénicilline ou pourrir des patates et enclencher la Grande Famine en Irlande… les champignons eux sont là pour se propager… pour se reproduire… la plupart des champignons sont sous terre… hors de vue… il se nourrissait de ces messagers… les spores sont dans des tubes sous le chapeau… une fois il m’avait dit qu’il avait vu des lutins dans les bois… une autre fois c’était des sorcières… et puis après un diablotin… ça c’était un bad trip… parfois en été il passait la journée dans une clairière qu’il avait trouvée… au milieu d’une colonie… il n’y avait pas de chemin et il fallait passer par une clôture en fil de fer… il rentrait toujours le soir… pas moyen qu’il dorme là-bas… mais dans la clairière il y avait de hautes herbes qui poussaient bien… un tronc d’arbre contre lequel s’appuyer… les rayons du soleil qui filtraient… et il était heureux… loin du béton de la ville… en vacances… une petite excursion… Danny se marrait… les arbres blottis les uns contre les autres bloquaient le bruit de l’autoroute… il était dans un autre monde sans routes et sans usines… sans voitures… sans camions… il connaissait tous les acteurs… Jack Frost… Herne le Chasseur… les feux follets… ça l’intéressait, c’est tout… c’était pas le genre hippy… quand il se lançait dans quelque chose il allait jusqu’au bout… la plupart de ses journées étaient planifiées… il essayait de rester en forme… samedi c’était sa récompense… ses visions, elles dépendaient de son état d’esprit… il avait de l’intuition pour orienter le procédé… pourquoi se tapir dans un coin sombre où la Mort te guette… une seringue à la main, bourrée de sang sale… la Mort qui se moquait de Danny tétanisé… sous calmants… dans le couloir de la mort… et quand il faisait moche dehors il restait à l’intérieur avec ses vidéos… il regardait des films joyeux… des comédies… ses cassettes étaient déjà classées, il les regardait dans un ordre précis et prédéterminé… il se prenait pas trop au sérieux… il savait à qui parler de certaines choses… il aurait jamais parlé à Bubba ou à Paul P ou aux gars du Green Man de la clairière dans la forêt… des sorcières… mais c’était quelqu’un de spirituel… c’est un mot débile qui ne dit pas le fin mot de l’histoire… ça fait branleur… ça pue l’hypocrisie à plein nez… il parlait de ça à la légère… il n’était pas né de la dernière pluie… et là son humeur changeait l’espace d’un instant, et il secouait la tête avec tristesse… une putain de seringue… fallait que ça soit celle-là… coincé dans sa cellule… la plupart des taulards s’en tenaient au pétard… ils se défonçaient… mais lui, il a fallu qu’il aille plus loin… il se traitait de grosse merde… mais bon, il était fort et il allait vaincre… il était accro à la modération… faire ce qu’il fallait… il gérait… il savait que de son vivant il y aurait un remède… il allait mourir de vieillesse… il allait vivre une vie bien remplie… il voyait tout avec une telle netteté… Bubba qui approchait sa pinte de sa bouche… Paul P, queue de billard en main… il voyait tout, il entendait tout… il avait arrêté de se demander pourquoi… pourquoi il était qui il était… il voulait juste que les choses restent comme elles étaient… le dimanche il se posait devant le Green Man, un Sunday roast dans le bide et un joint entre les doigts… la Croix de Saint George sur le toit du pub à côté du Jolly Roger… le cri des gars à l’intérieur quand le ballon touchait le fond du filet… des kilomètres plus loin, à Glasgow… un tournoi dont ils se foutaient tous mais après quelques verres ils voulaient bien jouer le jeu… l’excitation les amusait quelques heures… le bar était plein à craquer… corps serrés contre la fenêtre… Bubba levait sa pinte et la posait en équilibre sur sa tête… il faisait sa danse pour les gars… qui se marraient… applaudissaient… Steve Rollins à côté de lui… peut-être… il souriait de toutes ses dents et tournait les yeux vers l’extérieur du pub pour vérifier que sa femme et sa fille avaient tout ce qu’il leur fallait, qu’elles ne voulaient pas un autre verre… elles étaient avec une autre femme et deux garçons… Carole faisait un signe de la main à Steve et souriait à Danny qui hochait la tête et se tournait pour jeter un œil dans la rue… une voiture de police qui passait devant le pub… le conducteur regardait ce qui se passait dans le Green Man pendant que son pote gardait la tête baissée… occupé à dévorer un Big Mac… la fenêtre ouverte… l’odeur du burger plus forte que l’odeur de teush.

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