Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

David Owen · Chapitre 10 sur 28

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Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

10. Les Tunnels du Dragon

CHAPITRE DIX

 

 

LES TUNNELS DU DRAGON

 

Un tapis d’or brillait sur le béton au fond de la fontaine sur la Grand-Place, reflet des pièces jetées par les touristes pour se porter chance.

Perché sur le rebord de pierre, Anil jeta un long fil dans l’eau avant de le remonter avec une bobine. D’un air triste, il inspecta le bout de sa ligne de fortune.

– Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda Alex.

– Je fais une pêche au trésor.

Un aimant en forme de fer à cheval était noué à l’extrémité de la ficelle, qui gouttait sur les genoux d’Anil, alors qu’il s’apprêtait à jeter à nouveau la ligne.

– Les pièces ne sont pas magnétiques, fit remarquer Zoey.

– Les anciennes, si. Cette fontaine existe depuis des années, non ? Il doit bien y avoir des pièces en fer, des doublons, ou je ne sais quoi.

Une pièce brune rouillée s’accrocha à l’aimant. Anil la remonta et la brandit triomphalement.

– Vous voyez !

Zoey étudia la pièce de plus près.

– C’est un centime.

– Ah… (Anil la relança dans l’eau.) Est-ce qu’il y a au moins une légende de vraie sur cet endroit ?

Alex et Zoey échangèrent un regard ; ils venaient d’apprendre que la plus grande des légendes était bien une réalité.

– J’ai envoyé un message à mon frère pour…

Anil fut interrompu par l’atterrissage sur sa tête d’une boule de glace à la fraise. Scélérate cria au-dessus de lui, ravie de son nouveau cadeau.

– C’est la dernière fois ! s’insurgea Anil, en essayant de se nettoyer les cheveux.

Zoey lui tendit un mouchoir sale de sa poche.

– Un oiseau pourrait te déposer des choses bien pires sur la tête.

On était à la veille de la cérémonie du Dragon. La place était pleine à craquer de silhouettes à l’effigie de Sanguimer : des sacs en toile de jute bourrés de paille formaient des corps de fortune ; des ballons de football en lambeaux et des citrouilles moisies étaient ornés de visages dessinés au feutre. Alex et Zoey se sentaient observés de tous côtés.

On installait encore des étals et des décorations de rue devant les échoppes. Les touristes ne venaient certes plus pour la plage, mais on espérait encore qu’ils assisteraient à la cérémonie. Les festivités allaient fournir la couverture parfaite pour les enchères à l’aquarium. Personne ne questionnerait l’arrivée de visiteurs étranges ou suspects.

– Tu aimes vraiment les légendes urbaines, ou je me trompe ? demanda Alex.

Anil acquiesça énergiquement.

– Mon père m’a offert un livre de légendes dans ta boutique ! Je pensais qu’on allait enquêter ensemble, mais il est toujours accaparé par le travail. Si j’arrive à trouver quelque chose de vraiment incroyable, il sera bien obligé de venir avec moi.

– Je crois que nous avons ce qu’il te faut.

Cela suffit à piquer la curiosité d’Anil. Il écouta attentivement Alex raconter leur découverte à l’aquarium, la véritable raison de la construction de la Station et le projet de Callis au sujet du Dragon d’eau.

– Vous êtes en train de me dire que la créature qu’il pourchassait, répondit Anil en pointant du doigt les épouvantails de Sanguimer, existe vraiment ?

Alex hocha la tête.

– Nous devons le sauver. Et nous avons besoin de ton aide.

– Je le savais ! s’écria Anil, juste avant qu’une saucisse entière ne lui tombe sur la tête. Je suis végétarien ! hurla-t-il tandis que Scélérate se posait sur le rebord de la fontaine à côté de lui avant de lui becqueter l’épaule avec affection.

– Hé !

Un touriste baraqué au visage brûlé par le soleil déboula dans la Grand-Rue, engoncé dans sa veste. Il serrait dans sa main un emballage de saucisse vide et graisseux.

– C’était l’oiseau !

Anil bondit de la fontaine et se mit à courir ; Scélérate déguerpit. Alex et Zoey n’eurent comme alternative que de suivre Anil ou d’affronter la colère du touriste affamé.

– Tu dois vraiment dresser ta mouette, haleta Alex.

La course-poursuite les conduisit jusqu’au port. De vieux bateaux de pêche, abandonnés depuis des années, reposaient penchés les uns contre les autres le long des jetées branlantes. D’épaisses bandes d’algues vertes et jaunes avaient poussé sur le bois, nouant les embarcations rouillées entre elles. Anil courut jusqu’au bout d’un ponton et fit signe aux deux autres de le suivre.

– Je ne peux pas aller dans l’eau ! s’écria Alex, s’arrêtant brusquement.

– Pas la peine, on est à marée basse.

La mer s’était retirée au loin, laissant une enveloppe de sable brun recouvert d’algues et de détritus. Un long brise-lames de pierres empilées s’étirait depuis la plage, sa pointe atteignant à peine l’eau.

Le touriste les rattrapa en un rien de temps, le visage rouge, les poings fermés.

– Vous m’avez volé ma saucisse, vous allez le regretter !

– D’accord, on y va ! lança Alex.

Ils sautèrent dans le sable, qui offrait un chemin vers le pied des collines au bout de la baie. Alex scruta avec appréhension la mer au loin, s’imaginant qu’elle allait le repérer et venir s’emparer de lui. Mais la perspective de se faire attraper par l’homme sur leurs talons ne lui plaisait pas non plus.

– Les grottes ! lança Anil. On peut se cacher là-bas.

Coincés sous les rochers. Marée montante. La lumière laissant place aux ténèbres. Mamie avait toujours interdit à Alex de s’approcher des tunnels du dragon.

– C’est dangereux ! cria Zoey comme si elle avait lu dans ses pensées.

Anil pointa du doigt le pied des collines.

– Je connais un endroit.

La course-poursuite continua sur toute la longueur de la baie devant eux, où des pierres escarpées formaient un monticule. Un cap apparaissait au point le plus bas, s’arrêtant net à l’endroit où les tenailles de la mer l’avaient brisé des années auparavant. C’était autrefois un lieu de vie pour les pêcheurs. Désormais, il ne restait plus que la vieille église avec sa flèche vacillante, dont la moitié s’était effondrée dans la mer. Un jour, le reste tomberait à son tour, englouti par les vagues.

– Voilà l’entrée de la grotte ! s’exclama Anil.

Au-delà du cap, des piques en pierre jaillissaient du sol, telle une rangée de dents venues des temps anciens. Un passage bas s’engouffrait sous la falaise. Anil se précipita à l’intérieur.

Alex se figea.

– Je ne peux pas entrer là-dedans.

– Et tu ne peux pas rester ici.

Zoey plaqua les deux mains contre son dos et le poussa dans la bouche de la grotte.

Le touriste s’arrêta devant l’entrée, jetant un œil incertain vers l’obscurité.

– Revenez !

– Non merci, rétorqua Zoey.

Le touriste baissa les bras et fit demi-tour vers la ville.

– Déjà que cette plage est un dépotoir, et maintenant ça… grommela-t-il.

– Nous devrions sans doute attendre d’être sûrs qu’il soit parti, suggéra Anil.

À l’intérieur de la grotte, l’air était froid et humide. Des stalactites noueuses pendaient au plafond haut et des créatures invisibles criaient dans les ténèbres. L’endroit était bien plus grand qu’Alex ne l’aurait imaginé. Si les histoires disaient vrai, on pouvait facilement imaginer le Dragon d’eau se cachant là pendant que Sanguimer assiégeait la baie.

Un empilement de pierres se dressait au fond de la grotte. Anil entreprit de l’escalader.

– Ce n’est pas dangereux ? demanda Alex.

La grotte s’empara de sa voix et la fit résonner de toutes parts.

Anil montra du doigt le sommet de la plateforme. La pierre s’élevait pour former une terrasse en hauteur.

– Cette partie reste toujours sèche, même à marée haute. On y serait coincé jusqu’à ce que l’eau se retire, dit-il en poursuivant son ascension. C’est bizarre que tous les gens du coin aient peur de ces grottes. Dès que j’ai lu les histoires qui en parlaient, il a fallu que je les explore.

Alex imagina l’entrée de la grotte submergée par les vagues montantes, la lumière étouffée. Il frissonna. Il pourrait si facilement se perdre et ne jamais être retrouvé.

– Partons d’ici, murmura Zoey quand Anil fut trop loin pour les entendre.

– On a besoin de lui pour notre plan.

– On ne lui a encore rien dit et on est déjà coincés à l’intérieur d’une grotte qui pue !

Alex lui barra le chemin.

– Pourquoi tu n’aimes pas Anil ?

Zoey rougit.

– Il veut toujours te cirer les pompes.

– Je crois qu’il veut juste être sympa.

– Tu es mon ami, rétorqua Zoey d’un ton si sec que sa voix résonna. Il n’a pas le droit de se pointer et de te voler comme ça !

Alex cligna des paupières. Il avait toujours cru que sa meilleure amie cherchait à le protéger, car le courage naturel de la jeune fille compensait sa propre phobie de l’eau. Il avait toujours craint qu’elle ne finisse par se lasser d’un lâche comme lui. Il n’aurait jamais pensé que Zoey ait peur de le perdre.

– Tu seras toujours ma meilleure amie. Rencontrer d’autres gens n’y changera rien.

Pour la première fois, elle refusa de croiser son regard.

– Comment tu le sais ?

Alex leva les bras au ciel.

– Tu crois toujours en moi, tu prends toujours ma défense, même quand j’ai trop peur d’aller patauger dans l’eau, ou quand il s’agit de voler une créature marine mythologique qui se révèle finalement bien réelle. Je ne ferais jamais rien de tout ça sans toi.

– C’est vrai que je suis un génie incompris. (Zoey leva les yeux vers Alex en souriant.) D’accord, je veux bien lui donner sa chance.

Des rochers glissants les obligèrent à choisir leur route avec précaution. Anil tendit la main pour aider Zoey à grimper. Après un moment d’hésitation, elle l’accepta et se hissa jusqu’à la surface périlleuse de la pierre. Au-delà de la plateforme qu’ils étaient en train d’escalader s’étirait un canal large et profond rempli d’eau laissée par la marée.

– On dirait l’odeur du placard sous l’évier de la cuisine, commenta Alex.

– Ou le dessous de bras d’un poissonnier, renchérit Zoey.

Ils atteignirent enfin la partie la plus haute et la plus sèche de la plateforme.

– Le Dragon d’eau est mon histoire préférée, reprit Anil. La légende raconte qu’il a créé cette caverne, il fallait que je la voie de mes propres yeux. J’espérais trouver le dragon, et…

– Et quoi ? demanda Alex.

– Avant que j’emménage ici, je passais tous mes week-ends avec mon frère et nos cousins, on faisait des grands dîners de famille tout le temps. Mais mon frère est parti à la fac et je ne le vois plus. Puis on a déménagé, mes parents travaillent tout le temps, et je ne connais personne. (Anil baissa les yeux vers ses pieds.) On se sent seul, quand on n’a qu’une mouette pour ami. Si je devenais l’ami d’un dragon, tout le monde voudrait me rencontrer.

– Tu seras de toute façon en meilleure compagnie qu’avec ce crâne de piaf, répondit Zoey. J’aurais dû te réserver un meilleur accueil.

– On est désolés, ajouta Alex.

Lentement, Anil sourit.

– Mais maintenant, vous avez besoin de moi.

– Le seul moyen d’entrer dans le bassin où est gardé le Dragon d’eau, c’est par la gaine de filtrage, expliqua Zoey. La gaine est remplie d’eau. On a vu des gens passer dedans grâce à du matériel de plongée, mais on n’en a pas. Ce que l’on a, espérons-le, c’est quelqu’un qui peut retenir sa respiration pendant un bon bout de temps.

Le sourire d’Anil s’agrandit.

– Je peux retenir ma respiration pendant des semaines ! Des années !

– À ce qu’il paraît…

Enfin, le garçon reprit son sérieux.

– Le Dragon d’eau… il est vraiment vrai ?

– Il est vrai. Ils ont pollué la baie pour le capturer. Les choses ne reviendront pas à la normale tant qu’il ne sera pas libéré, expliqua Alex.

La Station avait contaminé l’eau. Mais l’affaire ne s’arrêtait pas là ; d’instinct, il savait que l’absence du Dragon d’eau endommagerait l’océan au-delà de la baie si la situation s’éternisait.

– Nous avons besoin de ton aide.

– Très bien, répondit Anil. Comptez sur moi.

– Tu parles sérieusement ?

– Il est hors de question de rater l’occasion d’écrire notre partie de la légende !

Zoey sourit à son tour.

– Merci !

L’eau dans le canal derrière la plateforme gargouilla, giclant sur la pierre.

– C’est le signe que la mer monte, les informa Anil. On ferait mieux de partir.

Alex sentit la panique lui saisir la poitrine. Tout à coup, il eut l’impression que les parois de la grotte se rapprochaient. Le bruit distant de la mer éclata dans ses oreilles.

– Vite ! dit-il en crapahutant le long de la roche.

– Attention ou tu vas…

Soudain, le pied d’Alex glissa. Il tomba sur le côté et plongea la tête la première dans l’eau du canal.

Une lumière verte brilla dans son champ de vision. Alex inspira, alarmé, s’attendant à ressentir l’eau salée envahir sa gorge. Au lieu de cela, de l’air remplit ses poumons. Il entendit des mots dans son esprit. C’était la voix du Dragon d’eau, comme cela s’était déjà produit. Seulement cette fois, il put le comprendre.

Il invoquait des images directement dans sa conscience.

 

Un homme berçant un œuf de la taille d’une méduse. Des gens courant sur la plage alors qu’un raz-de-marée se

dressait derrière eux.

La bouche béante d’un monstre gigantesque.

 

Des mains tirèrent Alex hors de l’eau. Les visions et la lumière verte s’effacèrent. Zoey et Anil se tenaient au-dessus de lui.

– Est-ce que ça va ?

Alex se retourna sur le dos, respirant avec difficulté. Il avait l’étrange sensation qu’on le tirait de l’intérieur, comme si une partie de son corps restait connectée à l’eau, le pressant de revenir. Une sensation qui semblait endormie depuis toujours, attendant le jour de son réveil.

– J’étais dans l’eau, dit-il d’une voix tremblante. Et elle ne m’a pas tué !

– Il faut bien une première à tout, répondit Zoey.

Alex bondit sur ses pieds et éclata de rire, savourant le goût de l’eau salée sur ses lèvres. Il se sentait puissant. Comme une première gorgée après avoir traversé le désert.

– J’ai vu…

Mais les mots s’estompèrent. Ses visions n’avaient aucun sens. Il savait simplement qu’elles lui venaient du Dragon d’eau. Comme lorsque la créature l’avait éclaboussé à l’aquarium, la mer renforçant le lien qui existait entre eux.

Avec toute cette agitation, une multitude de cris et de couinements retentirent au-dessus de leurs têtes. Les trois amis levèrent la tête vers le plafond de la caverne qui lui-même semblait ondoyer.

– Des chauves-souris, commenta Anil en ouvrant la voie vers l’entrée de la grotte. Personne ne mesure combien d’animaux dépendent des océans.

De retour au port, ils ne virent aucun signe du touriste en deuil de sa saucisse.

– On se retrouve demain, lança Alex à Anil. On a encore d’autres gens à recruter.

– N’en parle à personne, ajouta Zoey. Ni à tes parents ni à tes cousins.

– Croyez-moi, je ne veux surtout pas que mes parents soient au courant. Quand ils m’ont incité à me faire des amis, je ne pense pas qu’ils avaient en tête une bande de voleurs de dragon.

Soudain, Scélérate descendit en piqué et atterrit lourdement sur son épaule.

– Ça fait mal, et tu le sais !

Alex et Zoey le regardèrent remonter la Grand-Rue, admonestant la mouette qui le fixait amoureusement.

Soudain, la jeune fille tapa dans les mains.

– Très bien, à qui le tour ?

Alex sentit son estomac se nouer. À cause de leur périple improvisé dans la grotte, l’après-midi était déjà bien avancé. Les visions du Dragon d’eau lui avaient embué l’esprit. Aussi, il avait totalement oublié que c’était le jour des sélections pour l’équipe de culturisme auxquelles participait Bridget.

– Faut qu’on se dépêche !

Et ils se mirent à courir vers la salle de sport.

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