Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

David Owen · Chapitre 22 sur 28

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Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

22. Les Ténèbres

CHAPITRE VINGT-DEUX

 

 

LES TÉNÈBRES

 

Alex crut que leur chute dans la gorge vorace des falaises ne finirait jamais. Tandis qu’ils accéléraient, dévalant à pic le tunnel escarpé, l’obscurité se refermant au-dessus de leur tête, la terre effritée et la roche rugueuse lui râpèrent la peau. Il serrait fort la main de Zoey. Rien de grave ne pouvait arriver s’ils restaient ensemble. Coûte que coûte, il ne la lâcherait pas.

Le tunnel s’interrompit brutalement et le sol se déroba sous eux. Ils ressentirent un instant de chute libre avant que l’eau ne les percute comme du béton. Une douleur traversa le corps d’Alex et l’impact lui vida les poumons. Le choc aurait été trop dur à supporter si le froid ne l’avait pas plongé dans un état de léthargie presque instantané. Alex voulait à tout prix respirer. Il lutta contre la douleur qui lui assaillait la poitrine, repoussant l’eau des deux mains pour…

Des deux mains.

Zoey n’était plus là.

Il fit volte-face sous l’eau, mais les ténèbres étaient totales. Alex était seul.

Désespéré, il donna des coups avec ses jambes glacées. Sa tête rompit la surface et il aspira l’air fétide et froid. Le grondement des vagues violentes lui cogna dans les oreilles et il fut soulevé par les flots, ripant contre une paroi rocheuse cachée dans l’obscurité.

La marée montait dans la caverne, les tunnels étroits conduisant l’eau en flots puissants ; des rouleaux rugissants emplissaient l’espace. Les échos assourdissants ricochaient à travers la grotte.

– Zoey ? appela Alex, essayant d’élever la voix au-dessus du vacarme.

Une nouvelle vague le tira vers le bas. L’eau semblait ne pas avoir de fond, tels des abysses béants sous ses pieds.

Lorsqu’il refit surface, il crut percevoir un éclat de voix de Zoey.

– … de nager jusque-là !

Ses mots étaient dévorés par le rugissement constant qui emplissait la grotte. Ils n’allaient jamais pouvoir se retrouver dans ces ténèbres tempétueuses. Alex s’efforça de maîtriser sa respiration et d’étouffer la panique qui montait en lui. Il tendit la main pour toucher les fils de la mer, certain de pouvoir calmer les eaux s’il tirait sur le bon. Mais son état de terreur et le tumulte des flots l’empêchaient de les attraper, les fils s’écartant dès qu’il les effleurait.

L’eau le projeta contre le mur, dont la pierre froide et glissante heurta sa peau. S’il restait là trop longtemps, il finirait par s’écraser contre la roche et se noyer. Il n’avait pas d’autre choix que d’avancer seul. Il devait simplement espérer que Zoey en ferait de même.

Hélas, il lui était impossible de savoir comment quitter la grotte. Alex passa les mains contre la paroi, cherchant une ouverture. Non loin, il pouvait sentir l’eau l’appeler, comme si elle cherchait à l’attirer vers elle, un bruit de succion perçant à travers le vacarme. Des vagues faillirent l’emporter alors qu’il inspectait sans relâche la paroi. Enfin, ses mains trouvèrent une fissure dans la pierre, l’eau se précipitant pour remplir l’espace qui se trouvait de l’autre côté.

Alex parvint à prendre une inspiration avant d’être attiré dans le trou. Une paroi rugueuse le cernait de part et d’autre. Le tunnel noir et froid menaçait de l’asphyxier. Il lui était impossible de dire si ses yeux étaient ouverts ou fermés.

Mais soudain le courant ralentit et, enfin, cessa d’entraîner Alex. Le tunnel devait être entièrement immergé.

« Continue d’avancer. » La seule façon dont il allait pouvoir s’en sortir, c’était de percer à travers l’obscurité.

Alex se propulsa aveuglément, l’eau devenant toujours plus froide à mesure qu’il s’enfonçait dans le tunnel. Ses poumons le faisaient souffrir. Les ténèbres le désorientaient. Et si, en réalité, il n’avançait pas ? Il jeta un bras autour de lui, dans l’espoir que Zoey apparaisse, le saisisse et le conduise en lieu sûr. Mais Alex ne réussit qu’à s’égratigner le poing contre la pierre impitoyable.

S’il parvenait à rester calme, à contrôler son angoisse, son nouveau pouvoir lui permettrait de respirer sous l’eau et le garderait en sécurité. Mais son cœur battait si vite qu’Alex était incapable de se concentrer, incapable de se souvenir comment le mobiliser.

À présent, ses poumons réclamaient de l’air. Il devait respirer. Par automatisme, son corps se souleva, cherchant la surface. Le sommet de son crâne cogna alors la pierre dure.

Peut-être avait-il encore le temps de faire demi-tour. Sans doute n’était-il pas allé bien loin. Sauf qu’il était désormais incapable de se diriger.

Alors, de la lumière passa devant ses yeux. Le premier signe que son corps cédait à l’eau ?

Des écailles filèrent devant lui dans l’obscurité. Une longue silhouette agile brillant d’un éclat vert se rapprocha avec empressement.

Dès qu’Alex toucha le Dragon d’eau, la douleur latente dans sa poitrine s’estompa, et il plongea dans un nouveau souvenir…

 

Le dragon, puissant, fendait les eaux, entendant les voix

innombrables de tous les êtres qui vivaient sous la surface. La

fatigue d’un long voyage endolorissait son corps tout entier.

Une fissure dans le fond marin conduisait à une tanière

construite de boue compactée, de coquillages et de bois flotté. Au

centre se trouvait un nid de pierres et d’algues. Il tira la couverture

de côté, et…

Ne trouva rien.

Le nid était vide.

Il mugit, choqué par le rugissement de douleur et de rage qui

jaillit de ses entrailles. L’œuf qu’il avait couvé si longtemps avait

disparu.

Et à côté du nid, jeté négligemment dans la boue, gisait un

collier de coquillages fabriqué par la main de l’homme.

Il hurla de colère et jaillit de sa tanière, brisant les parois,

fonçant vers la côte pour tous les anéantir.

 

Le dragon lui donna plusieurs coups de tête et le souvenir s’évapora. Alex tendit ses doigts endoloris pour s’accrocher aux écailles de son dos.

Son pouvoir s’éveilla au bout de ses doigts et inonda ses os de chaleur. Toute sa vie, il avait craint les flots. Et désormais, il le savait, sa place était dans la mer. Comme ses poumons l’exigeaient, Alex respira. De l’oxygène les gonfla , lui évitant la douleur cinglante de l’eau de mer. Une bulle d’air couvrit sa bouche et son nez tel un masque.

Le Dragon d’eau glissa le long du tunnel. Alex s’accrocha à son dos et exulta de voir la manière dont l’eau semblait s’écarter, ouvrant un passage pour les conduire en sécurité.

Quelques secondes plus tard, ils percèrent à la surface et des mains hissèrent Alex sur des pierres visqueuses.

Zoey se pencha sur lui, le touchant délicatement comme s’il risquait de se transformer en sable. Elle aussi devait avoir trouvé le tunnel.

– Je t’avais perdu, dit-elle. Je ne savais plus si tu étais devant ou derrière moi.

Anil le scruta avec inquiétude tandis que Bridget secouait les épaules de son frère, dont les dents s’entrechoquèrent.

– Tu peux respirer ? demanda-t-elle. Hors de question que je te fasse du bouche-à-bouche.

Alex la fit reculer lorsqu’il toussa de l’eau et du varech. La bulle d’air avait éclaté et de l’eau saumâtre coulait de ses lèvres.

– Je vais bien, répondit-il en crachotant. Le Dragon d’eau m’a sauvé.

C’était en partie vrai. Le dragon l’avait sauvé du tunnel en lui montrant qu’il avait le pouvoir de se sauver tout seul. Alex avait créé lui-même la précieuse bulle d’air.

Seule la strate supérieure de pierres n’était pas touchée par la marée haute. Le Dragon d’eau voguait alentour, gardant un œil attentif. Il plissa les yeux et leva la tête, et un son grave et triste résonna dans sa gorge. C’était une demande de pardon, Alex le sentait. Pour la vengeance injuste qu’il avait menée contre sa grand-mère et lui. Le souvenir avait montré à Alex l’angoisse ressentie par le dragon en découvrant le vol de son œuf, et la colère aveugle qui avait motivé ses représailles. À présent, Alex connaissait l’histoire de Callis et savait enfin exactement qui était responsable du larcin.

– Ma grand-mère se sentait responsable malgré tout, expliqua-t-il au Dragon d’eau. Elle voulait réparer la faute.

Zoey s’avança derrière Alex.

– Je crois que tu y es parvenu.

Le Dragon d’eau soupira et se retourna, dérivant sur l’eau. Si la grotte n’était jamais qu’une grande cage, le dragon sembla en apprécier l’espace. Il connaissait l’endroit, s’y étant réfugié des siècles durant.

La marée était si haute qu’il leur était impossible de voir l’entrée de la caverne.

– Nous allons devoir attendre que la marée redescende, commenta Anil.

– Les bateaux surveilleront chaque centimètre carré de la baie, rétorqua Zoey. Si le Dragon d’eau essaie de s’enfuir par la mer, on le rattrapera illico.

Il avait été bien difficile pendant la course-poursuite de compter le nombre de bateaux. Mais Callis ne prendrait aucun risque. Chaque embarcation devait être équipée de filets, de harpons et de sonars pour sonder les eaux. La baie ferait office de piège naturel. Le Dragon d’eau ne serait en sécurité que s’il parvenait à atteindre l’océan au-delà.

– Nous allons devoir trouver une autre solution, conclut Alex.

Prudemment, Bridget s’assit à côté d’Alex et passa un bras autour de ses épaules. Zoey s’accroupit gaiement de l’autre côté, se pressant contre lui. Ils étaient tous trempés et tremblants, mais cette embrassade le réchauffa rapidement.

– Je peux venir aussi ? demanda Anil.

– Non, répliqua Zoey et se serrant encore plus contre Alex.

Mais elle se reprit, grimaçant d’un air désolé, avant de faire de la place pour qu’Anil puisse se joindre à eux.

Si l’eau dans la grotte était aussi sale que dans la baie à l’extérieur, elle ne comportait plus les produits chimiques que la Station y avait déversés. Le dragon tournoyait sous la surface ; Alex sentait que ses forces revenaient progressivement.

– Pour revenir à la jetée, lança Zoey, cette puissance est venue de toi, pas du dragon, je me trompe ?

Alex sourit timidement.

– Ouais, c’était bien moi. J’ai pu respirer sous l’eau aussi.

– Je n’arrive pas à le croire ! Depuis quand tu as des pouvoirs ?

– Pas longtemps. J’apprends encore à m’en servir.

– Donc, ils pourraient se développer ? Tu vas peut-être devenir un homme-poisson !

Alex étudia la paume de sa main, comme s’il allait y trouver la réponse.

– Peut-être. (Il regarda alors les autres.) Vous avez été géniaux, ce soir.

Zoey pouffa.

– On se cache du méchant dans une grotte.

– Oui, mais on a réussi. On a tiré le dragon de là ! Ton drone a fonctionné à la perfection.

Zoey sourit fièrement.

– Et tu as été si forte ! poursuivit Alex en serrant le bras de Bridget. Anil, tu as dû battre ton record d’apnée.

– Je le reconnais, oui.

Anil marqua une pause, comme s’il hésitait à dire ce qui allait suivre.

– Je suis content que vous m’ayez invité.

Bridget le serra si fort que tout le monde entendit les os d’Anil craquer.

– On n’aurait pas pu y arriver sans toi, Tortue des Tunnels ! s’exclama Zoey.

Après quelques instants, l’estomac de Bridget se mit à gargouiller. Le bruit fut si fort qu’il résonna contre les parois, comme si un monstre grondait au fin fond des tunnels. Le dragon sortit la tête de l’eau pour répondre par un grondement affligé.

– Oh, la barbe ! lui lança Bridget. Moi, il me faut au moins cinq mille calories par jour pour juste garder ma masse musculaire.

Zoey soupira.

– Je meurs de faim !

 

À présent qu’il s’était réchauffé, Alex devait admettre que lui aussi avait faim. Le matin et la marée basse étaient encore loin.

L’eau léchait le bord de la plateforme de pierre. Une tête brune et poilue jaillit à la surface. Des gouttes perlaient sur le pelage de la loutre qui se hissait sur le rebord, tenant quelque chose dans la gueule.

Anil regarda de plus près.

– Ce ne serait pas… ?

Une barre chocolatée était coincée entre les dents de la loutre. Cette dernière se précipita vers eux et déposa ce cadeau aux pieds d’Alex.

– C’est pour nous ?

– Évidemment ! s’exclama Bridget en se jetant sur le chocolat.

Le reste des loutres sortit de l’eau, apportant respectivement une banane, un paquet de chips et un sandwich œuf-salade trempé.

Kraken chevauchait la dernière loutre. Apercevant Alex, elle se jeta dans ses bras.

– Moi aussi, ça me fait plaisir de vous voir, Votre Excellence ! s’écria Alex.

Et voilà que l’eau bouillonnait d’activité. D’autres créatures marines apparurent avec des victuailles. Des tortues transportaient des paquets de biscuits sur leurs carapaces. Un phoque bondit sur la pierre et déposa une boîte de céréales gorgée d’eau. Des pattes cliquetèrent sur la roche ; homards et crabes apportaient des doughnuts autour de leurs pinces. Au fond de l’eau, de grandes silhouettes spectrales de méduses rôdaient. Des bancs de poissons brillaient d’un éclat argenté en tournant en boules serrées.

De l’eau jaillit quand un dauphin leva la tête et les salua en chantonnant. Une canette de boisson gazeuse roula hors de sa bouche, et une loutre l’apporta sur la terre ferme.

Leur livraison accomplie, les nouveaux venus se rassemblèrent autour du Dragon d’eau et se blottirent contre son énorme tête, son museau et son corps robuste, nageant au plus près de lui pour lui former un bouclier.

– Ils ont dû sentir que le dragon était revenu à la mer, dit Alex.

– Incroyable, répondit Anil, la bouche pleine de biscuits.

Bridget profita de l’occasion pour lui arracher le paquet des mains et verser le reste dans sa bouche.

– On dirait une armée, commenta Zoey en prenant place à côté d’Alex. Tu crois que tu peux en commander autant ?

Alex contempla l’assemblée des animaux et sourit. Le Dragon d’eau à son côté, il se sentait capable de tout.

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