Alex Neptune T1 : Voleur de dragon
21. Aux Algues, Citoyens !
CHAPITRE VINGT ET UN
AUX ALGUES, CITOYENS !
Les tours de moteur menaçants de papy n’allaient pas suffire à intimider Callis et son équipe pour qu’ils laissent place au camion de glaces.
– Je dois avouer que je suis impressionné. À vrai dire, je ne pensais pas que vous réussiriez, lança Callis qui fit un pas en direction du camion. Votre petit maire est encore plus incompétent que je ne l’imaginais.
Alex contourna le camion, ravi que Zoey, Anil et Bridget lui emboîtent le pas.
– Le maire Tarir t’a embauché. Tu es censé travailler pour lui.
– C’est ce que croit Son Excellence le sac de nœuds. J’avais besoin qu’il me laisse construire la Station pour que je puisse rejeter suffisamment de toxines dans l’eau. J’ai pourchassé cette satanée bestiole toute ma vie ! Mon ancêtre, Sanguimer, comme vous l’appelez, avait vu juste. Pourquoi cavaler dans le monde entier alors qu’il pouvait la piéger dans un endroit qu’elle aimait ? Ce même endroit que lui aussi aimait avant que le dragon ne le détruise.
Le cœur d’Alex cogna dans sa poitrine.
– Sanguimer appartenait au peuple ancien qui vivait ici ?
Callis eut un rire de chien.
– C’est mon ancêtre qui a volé l’œuf ! Imaginez couver votre propre Dragon d’eau, l’élever et le dresser pour utiliser ses pouvoirs à votre guise. Il aurait pu dominer le monde.
Derrière lui, le Dragon d’eau poussa un perçant cri de douleur. Il avait entendu chaque mot de l’histoire de Callis.
– S’il possédait l’œuf, pourquoi courir après le dragon ?
– Il l’a perdu ! ricana Callis. L’œuf a disparu à jamais après que sa maison a été détruite. Alors il n’a pas eu d’autre choix que de chasser le dragon lui-même. Aujourd’hui, je termine ce qu’il a commencé.
De toute évidence, Callis ignorait tout du pouvoir du dragon. C’était une force élémentaire brute, que personne ne pouvait dompter. Ni lui ni Alex.
– Sanguimer et toi, vous êtes pareils, rétorqua Alex. Tu reproduis ses erreurs.
– Ma seule erreur a été de faire confiance aux imbéciles de ce village minable ! La promesse d’enchères et d’une grosse somme a suffi à convaincre votre maire. Tout se passait comme prévu, jusqu’à ce que ce bouffon décide de parquer le dragon dans un aquarium au sommet d’une colline, plutôt qu’à l’intérieur de la Station comme je le lui avais indiqué. Vous le savez mieux que personne, cela rendait le casse compliqué. Alors, pourquoi ne pas laisser à cet imbécile prêt à payer plus que les autres le mal de le sortir de là, avant de m’en emparer ? En plus, je me remplissais les poches au passage.
Alex serra les poings.
– Nous sommes arrivés avant toi.
Callis aboya d’un nouveau rire qui se répercuta à la surface de l’eau.
– Vous pensiez pouvoir demander des plans et grimper sur mon navire sans que je n’enquête sur vous de mon côté ? J’ai eu vent de votre petit projet. Je me suis dit qu’avec la maigre chance que vous réussissiez je pourrais vous piquer la bête comme à n’importe qui. Je devrais vous remercier d’avoir fait tout le boulot. (Son sourire s’effaça.) Maintenant, donnez-le-moi sans faire d’histoires et je vous laisse partir. C’est la moindre des choses.
Alex aurait voulu hurler. Ils étaient arrivés si loin. Ils se trouvaient juste devant la baie. Ils ne pouvaient pas baisser les bras maintenant.
– Il va mourir s’il ne retourne pas dans l’eau. Il doit veiller sur les océans !
Callis changea son harpon d’épaule.
– J’ai passé ma vie entière sur les flots. Je ne convoite pas cette bête comme un nouveau trophée ni comme l’attraction phare d’un quelconque parc de loisirs. Je suis le seul à connaître son véritable potentiel. Je veux utiliser ses pouvoirs pour mettre un terme à toutes les catastrophes à travers le monde.
– Tu mens.
– Les marées noires ! La fonte des glaces ! Le blanchissement et la mort des coraux ! Cette bête a le pouvoir de tout arranger ! J’ai les ressources pour l’emmener là où on a le plus besoin d’elle et m’assurer que tous les dégâts soient réparés.
Alex jeta un regard aux autres rassemblés autour de lui. S’ils gardaient un visage impassible, il sentait bien le doute les gagner.
– Tu promets que tu veux être utile ?
– Évidemment ! (Callis scruta le Dragon d’eau avec convoitise.) Tant que les gens me paient suffisamment, bien sûr.
Le sang d’Alex se glaça.
– Tu comptes louer le dragon pour qu’il répare les dommages que les gens font aux océans ?
– Les gens paieront une coquette somme pour s’assurer de ne pas devoir changer leur mode de vie, grogna Callis. La bête peut le leur permettre.
La colère bouillonnait dans les veines d’Alex.
– Et tous ceux qui ne pourront pas payer devront se contenter de regarder la mer mourir autour d’eux et en subir les conséquences ?
Callis sourit.
– C’est comme ça que le monde fonctionne, gamin.
– Pas forcément.
L’air de rien, Callis brandit son harpon et en tapota la pointe acérée du bout du doigt.
– Je chasse les créatures les plus dangereuses de la planète. Tu vois cette cicatrice ? dit-il en pressant la pointe du harpon sur la peau endommagée de son bras. J’ai sorti un requin de plus de six mètres des profondeurs. Il s’est libéré sur le pont, et m’a arraché la peau et les muscles comme si c’étaient des lasagnes. Il a quand même fini accroché à mon mur, comme tous les autres.
Callis leva les yeux et croisa le regard défiant d’Alex.
– Votre bestiole est bien mal en point après sa petite démonstration à l’aquarium. Tu crois vraiment que, sans elle, tu as la moindre chance contre moi ?
Alex sentit ses jambes trembler. Les requins n’attaquaient que s’ils étaient désespérés, pris au piège. Luttant pour leur survie. Exactement comme eux en cet instant.
Il se tourna alors vers les autres rassemblés autour de lui.
– Remontez dans le camion.
Tous les trois firent mine de l’ignorer, restant plantés sur place.
– Faites-moi confiance, leur dit Alex. Il vaut mieux que vous vous écartiez.
Avec réticence, ils reculèrent et montèrent à l’arrière du camion.
– Il n’y a pas que le Dragon d’eau qui ait des pouvoirs, lança Alex au visage de Callis.
La présence du dragon derrière son dos le rassurait. Il s’agenouilla et posa la main à plat contre les algues qui recouvraient la jetée. De l’eau de mer se concentra autour de ses doigts. Alex sentit les fils, et cette fois les trouva sans aucune difficulté. Le dragon lui murmura des encouragements au fond de son esprit.
« Pour mamie », songea-t-il.
Les algues se contractèrent sous sa main. Elles formèrent une longue corde qui se détacha des planches de bois pourri et glissa le long de la jetée. Elle s’enroula autour de la cheville d’un complice de Callis et lui fit perdre l’équilibre.
Des pieds d’algues se soulevèrent derrière eux, s’enveloppèrent autour de la poitrine d’autres complices et leur ligotèrent les bras. Callis agita son harpon pour se défendre, découpant des fils d’algues hostiles, mais un brin épais s’enroula autour de sa cheville et le souleva dans les airs.
Tandis qu’il pendait la tête en bas, il fixa son regard incrédule sur Alex.
– Ce n’était pas que le dragon. C’était toi. Tu es comme moi, commenta Callis. Mais… comment peux-tu exploiter les pouvoirs de nos ancêtres alors que je n’en ai jamais été capable ?
– Toi et moi n’avons rien en commun, rétorqua Alex avant de monter dans le camion. Papy, fonce !
– Va falloir qu’on parle de tes pouvoirs…
Papy leva le bras et enclencha le carillon qui résonna comme un cri de guerre.
– Accrochez-vous !
Le moteur rugit. Le camion bondit en avant vers l’équipage prisonnier. Les phares brûlèrent les rétines de Callis. Au dernier moment, les algues les projetèrent, lui et ses hommes, dans l’eau sale.
– Il ne va pas nous laisser nous en tirer aussi facilement, dit papy.
Alex regarda au-delà de la queue du dragon, qui dépassait des portières arrière, et vit Callis qui déjà sortait de l’eau.
– Ils ne connaissent pas les lieux aussi bien que nous, répondit Zoey. Il doit bien y avoir un endroit où nous cacher.
– La caverne ! s’écria Anil. Ils ne nous trouveront jamais dans les vieux tunnels du dragon.
Il ne semblait pas y avoir d’autre choix.
– D’abord, on doit les semer, dit papy.
Alors que le camion atteignait la sortie du village, un moteur rugit sur la route derrière eux. Alex vit par les portières arrière le 4 x 4 de Callis qui les rattrapait rapidement.
– Plus vite !
– Un camion de glaces, c’est fait pour être poursuivi par des gosses, répliqua papy. Je suis au max !
Des phares les aveuglèrent tandis que le 4 x 4 sale se rapprochait. Un des complices était au volant, laissant Callis, trempé, se pencher par la vitre et pointer le harpon droit sur eux.
Ils tournèrent dans la Grand-Rue. Le camion rebondit et chancela sur les pavés. Papy s’arrêta net, faisant crisser ses freins.
– Qu’est-ce que tu…
La Grand-Rue était pleine à craquer. Des guirlandes de lumière et des étals de nourriture chaude se succédaient le long de la route.
– C’est la cérémonie du Dragon d’eau ! s’écria Zoey.
Alex s’était tellement inquiété de l’opération de sauvetage qu’il en avait totalement oublié le reste.
La plupart des personnes entassées étaient des locaux. Tout le monde se retourna vers le camion qui se faufilait dans la rue, la queue du Dragon d’eau dépassant à l’arrière.
– Regardez-moi ça ! s’étonna M. Ballister.
– C’est incroyable ! renchérit Mme Cancanier.
Alex retint son souffle, s’attendant à un vent de panique. Le dragon était réel. Au lieu de cela, tout le monde se mit à applaudir, et la foule s’écarta pour laisser passer le camion.
– C’est la plus belle maquette qu’on ait eue !
– Il est tellement réaliste !
Anil éclata de rire.
– Ils croient que c’est le monstre pour la course de Sanguimer !
– Papa va être tellement déçu, dit Zoey.
La foule se referma derrière le camion, coupant la route au 4 x 4 de Callis. Alex salua de la main le braconnier obligé de ralentir.
Un par un, les locaux soulevèrent leurs épouvantails à l’effigie de Sanguimer et les firent défiler derrière le camion de glaces et le dragon qui en surgissait.
Ensemble, ils entonnèrent la chanson traditionnelle de la cérémonie :
Le vieux Sanguimer voulut braver les flots
et mettre le monde à ses pieds.
Il pourchassa le monstre à travers les eaux
et finit par le piéger !
On chantait à tout rompre, en soulevant les épouvantails en rythme, et en battant la mesure de part et d’autre du camion.
Le monstre dans la baie trouva refuge,
un bel éden et du repos.
Se préparant au grabuge,
à Sanguimer il fit la peau !
Le camion accéléra et la procession se changea en course. Le chant s’interrompit alors que tout le monde se précipitait derrière le camion, criant d’excitation.
Traditionnellement, la cérémonie se terminait lorsque la foule emmenait le faux monstre marin jusqu’à la plage pour qu’il échappe aux griffes maléfiques de l’armée de Sanguimer dans la baie. Mais cette fois, papy entreprit de monter la colline qui conduisait aux falaises. Surprise, la foule s’arrêta net, bloquant Callis dans la Grand-Rue.
Les gens du village restèrent en arrière. Le Dragon d’eau souleva la tête depuis le siège passager, ses narines gonflées, comme s’il pouvait sentir la proximité de l’océan. Alex posa la main sur ses écailles. Ils étaient si près du but, et pourtant toujours si loin.
Alors que le sol se soulevait et qu’apparaissaient les falaises, ils atteignirent le cap brisé. L’église en ruine se dessina dans l’obscurité.
– Arrêtez-vous ici, indiqua Anil.
Un terrain marécageux descendait de la route jusqu’au vieux cimetière autour de l’église. La moitié des concessions était tombée dans la mer ; des pierres tombales et des monuments pendaient encore au-dessus du vide.
– Comment atteindre la grotte d’ici ? demanda Zoey.
– Il y a la sortie d’un tunnel quelque part.
Anil sauta dans la boue, sondant les tombes à la recherche d’un nom particulier. Nombre d’entre elles étaient si anciennes que le temps avait effacé les inscriptions. De la mousse recouvrait les pierres, et le sol s’engouffrait là où des cercueils avaient moisi et s’étaient effondrés sous la terre.
Anil s’arrêta devant une pierre tombale qui s’était renversée.
Alex lut l’inscription estompée :
CLARENCE CALLIS
1736-1770
DISPARU EN MER
Il ne put s’empêcher de rire.
– La tombe vide de Sanguimer. Ce doit être un signe, déclara Zoey. Cela dit, je ne sais pas si c’est un bon ou un mauvais.
Bridget eut pour mission de déplacer la pierre tombale.
– Vous allez me payer ma prochaine manucure, grommela-t-elle.
Un tunnel escarpé plongeait dans les entrailles de la Terre, bien plus profondément qu’une simple tombe, dans une obscurité qu’on aurait cru peinte. Anil jeta un regard incertain dans le trou.
– On a un problème.
Alex soupira.
– J’ai l’impression d’avoir beaucoup entendu cette phrase ce soir.
Anil pointa du doigt la bouche du tunnel.
– On est à marée haute.
Même s’il était impossible de voir loin dans le tunnel, les gargouillis de la mer en contrebas résonnaient clairement. La marée montante remplissait les falaises de l’intérieur.
– Je ne suis jamais passé par ici à marée haute. Ça va être compliqué… on sera sous l’eau une grande partie du chemin, ajouta Anil. Le tunnel conduit à la grotte où je vous ai déjà emmenés. On y sera en sécurité, mais ça fait loin à la nage.
Alex tituba en arrière.
– Je ne peux pas.
Zoey le saisit par les épaules.
– Je croyais que tu n’avais plus peur ?
En découvrant l’existence du dragon et la vérité sur la vie de sa grand-mère, Alex avait surmonté en grande partie sa peur de la mer. Toutefois, l’idée d’être englouti, perdu au fin fond d’un tunnel submergé, lui donnait envie de prendre ses jambes à son cou et de disparaître à jamais.
Des phares brillèrent sur la route derrière eux. Callis devait avoir fui la cérémonie et repris sa traque. Dans peu de temps, il allait les retrouver.
– Je vais me servir du camion pour l’attirer au loin, lança papy. Vous devez faire vite.
Ils déchargèrent le Dragon d’eau aussi doucement que possible. La bouche du tunnel était à peine assez grande pour le faire passer.
– Cachez-vous dans les grottes. Y vous trouvera pas là-bas, ajouta papy en reprenant le volant. Si vous essayez de relâcher le dragon maintenant, ses hommes vont vous attraper. Au matin, on verra exactement contre qui on se bat. (Il regarda Alex droit dans les yeux et conclut :) Tu peux y arriver. Pense à tout ce que tu as fait jusqu’à maintenant.
Le moteur vrombit et le carillon résonna au sommet des falaises, puis le camion retrouva la route et accéléra dans la nuit. Les autres phares se rapprochaient à vive allure.
Anil s’assit, les jambes s’engouffrant dans le trou.
– Je vais ouvrir la voie. Glissez le dragon derrière moi. Et ne vous perdez pas. Sinon vous risquez de ne plus jamais en sortir.
Le tunnel était si escarpé qu’à peine entré Anil glissa et disparut. Quelques secondes plus tard, le groupe l’entendit plonger dans l’eau en contrebas.
Bridget tira le Dragon d’eau jusqu’à l’entrée du tunnel. Alex tendit la main pour lui caresser la tête. Son pouvoir était faible en cet instant, réduit à un simple filet, mais Alex savait qu’il reviendrait comme un torrent tumultueux. Cette même force allait aider le garçon dans cette aventure.
– Tu seras juste derrière nous, l’encouragea Bridget.
Elle poussa alors le dragon dans le tunnel ; un grondement semblable à un bruit de tonnerre résonna au plus profond de la créature. La jeune femme lui attrapa la queue au passage et se laissa tirer dans le tunnel. Les éclaboussures en contrebas retentirent bien plus fort que la première fois.
Alex plongea le regard dans le trou.
– J’ai peur.
– L’eau ne te veut pas de mal. Le dragon te l’a prouvé, répondit Zoey. Tu avais peur de ce que nous devions faire ce soir. Tu as réussi malgré tout. Tu es la personne la plus courageuse que je connaisse.
– Et toi, alors ?
– Évidemment que je suis super courageuse, moi aussi.
Elle lui prit la main ; il sentit comme elle tremblait. Derrière eux, les phares brillaient plus fort et illuminaient les murs en ruine de l’église.
– On y va ensemble, d’accord ?
Ils s’installèrent au bord de la tombe de Sanguimer. Les ténèbres avides leur léchaient les pieds.
– À trois, on saute, dit Zoey.
– D’acc.
– À la une… compta Zoey, qui décida qu’il n’y avait plus de temps à perdre et les fit tomber d’un seul coup.
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