Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

David Owen · Chapitre 3 sur 28

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Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

3. Le Trésor de Neptune

CHAPITRE TROIS

 

LE TRÉSOR DE NEPTUNE

 

À la suite de la fermeture de l’aquarium, le père d’Alex avait décidé de recueillir certaines petites créatures dans l’espoir d’aider son fils à surmonter sa peur. Sans compter qu’elles allaient mettre une pointe de couleur dans sa boutique.

Le projet avait échoué lorsqu’un aquarium avait éclaté au beau milieu de la nuit. La peur avait empêché Alex de participer aux opérations de secours, et plusieurs semaines durant ils avaient retrouvé des crevettes dans l’évier, des crabes dans la bouilloire, et une langouste qui s’était glissée dans les toilettes et avait pincé par surprise le derrière de son père.

Aussi n’allait-il sans doute pas être ravi en découvrant le poulpe qu’Alex rapportait à la maison dans un seau en plastique bariolé rempli d’eau de mer.

Le Trésor de Neptune, la boutique de souvenirs tenue par la famille d’Alex, au-dessus de laquelle il vivait avec son père, son grand-père et sa sœur, était fermé pour la nuit. Leur camion de glaces, conduit par papy (surtout pour tenir le vieux grincheux aussi loin que possible du magasin), était garé devant. Le temps qu’Alex cherche sa clé, le poulpe s’extirpa du seau et monta sur son épaule.

– Tu n’es pas un perroquet ! s’écria Alex.

Pourtant, à y regarder de plus près, l’élégance de son corps et la courbe à l’arrière de son crâne d’œuf, semblable à une couronne de plumes, lui conféraient une étrange allure d’oiseau.

La décoration de la boutique reprenait les éléments les plus connus de la légende du Dragon d’eau. Un siècle après avoir arraché avec ses dents une partie de la côte, créant ainsi la baie, le dragon était revenu, pourchassé par un pirate, le fameux capitaine Sanguimer. Ce pirate était obsédé par l’idée de capturer la créature et d’utiliser son pouvoir pour de sombres desseins. Sanguimer avait conduit le Dragon d’eau dans la baie et déployé un barrage de navires pour le piéger.

À la pleine lune suivante, une tempête avait soufflé d’une telle puissance qu’elle ne pouvait être que l’œuvre du dragon. Des vagues impétueuses réduisirent le vaisseau de Sanguimer en miettes et repoussèrent les autres navires. Le Dragon d’eau ne fit qu’une bouchée du capitaine avant de recouvrer sa liberté.

Depuis, on disait que chaque année, sous la pleine lune du mois d’août, le fantôme aux orbites vides de Sanguimer jaillissait hors de l’eau et errait dans les rues d’Éden-sur-Mer, à la recherche de jeunes matelots pour naviguer sur son navire englouti.

L’histoire était si populaire que les touristes affluaient en ville chaque été pour la fameuse cérémonie du Dragon d’eau. On installait un épouvantail ridicule à l’extérieur des maisons pour éloigner le spectre du terrible Sanguimer. Et lorsque la pleine lune apparaissait, une réplique du Dragon d’eau paradait dans les rues avant d’être relâchée dans la mer.

Il ne restait que trois jours avant la pleine lune. Aussi, à côté des ombres irrégulières des pelles et des seaux, des masques et tubas en caoutchouc qui pendaient à des crochets sur les murs, la boutique abritait un dragon fait de bandes de papier bigarré sinuant au plafond.

Alex se faufila derrière le comptoir pour récupérer un vieil aquarium en verre. Veillant à ne rien faire tomber, il marcha sur la pointe des pieds jusqu’à la porte qui conduisait à l’arrière de la boutique où sa famille habitait. Si seulement il parvenait à l’étage sans que son père ni papy ne le voient…

De l’autre côté de la porte, il tomba nez à nez avec un squelette. Alex poussa un cri et faillit lâcher l’aquarium. Puis il comprit que c’était l’épouvantail contre Sanguimer que son père et M. Wu n’avaient pas encore achevé. Un crâne en métal trônait sur un manche à balai qui lui servait de colonne vertébrale, et de la paille émergeait d’une veste usée pour former des jambes.

Avant qu’Alex n’ait le temps de retirer le poulpe de son épaule, son père passa une tête par la porte de la cuisine. Alex se prépara à ses hurlements.

– À table dans dix minutes, chéri, lança son père avec un clin d’œil, avant de retourner dans la cuisine.

Alex regarda son épaule.

Le poulpe avait disparu.

Affolé, il sonda l’aquarium vide et regarda dans le seau d’eau de mer. Aucune trace de l’animal.

Soudain, la tête du poulpe apparut de nulle part devant lui. Alex poussa un cri de surprise. Lentement, huit bras bleus prirent vie en scintillant, fermement agrippés à son T-shirt noir.

– Du camouflage… murmura Alex.

La peau du poulpe avait pris la couleur de son haut pour s’y fondre.

Alex se précipita à l’étage et s’enferma dans sa chambre. Au fond de l’aquarium se trouvait déjà un lit de cailloux et de billes. Alex entassa en vitesse les petites pierres pour fabriquer un abri. Puis il versa l’eau de mer et pressa l’épaule contre le bord du récipient.

Le poulpe tendit le bras avec hésitation pour goûter l’eau, tel un nageur récalcitrant qui mettrait un orteil dans une piscine naturelle, avant de se pencher en avant et de s’immerger. Il plongea jusqu’au fond et entreprit sans attendre de redécorer l’aquarium à sa façon. Alex referma le couvercle et admira la dextérité du poulpe, qui réorganisait les pierres tel un géologue expert. Chaque bras était recouvert de ventouses, ce qui indiquait que le poulpe devait être une femelle.

Alex alluma son ordinateur et se mit à rechercher des informations sur les poulpes.

Après plusieurs minutes à étudier des images, il finit par l’identifier.

– Tu es un poulpe diurne. Octopus cyanea. Tu viens de Hawaii. Ou de la côte est de l’Afrique. (Il pressa son nez contre la paroi en verre.) Alors, qu’est-ce que tu fabriques ici ?

La pieuvre interrompit son chantier et se rapprocha du verre. Sa peau scintillait comme un tapis d’ampoules. Le bleu vira au blanc. De nouvelles couleurs se mirent à rayonner sur le globe charnu de sa tête : vert océan, jaune été, violet floral.

– C’est incroyable, s’étonna Alex, créant de la buée sur la vitre.

Il comprenait désormais pourquoi les marins croyaient autrefois que l’océan regorgeait de monstres.

– Je vais t’appeler Kraken.

La pieuvre changea à nouveau ses couleurs et son corps tout entier prit une teinte rouge vif, comme pour émettre un avertissement.

– Si tu n’aimes pas ce nom, je peux t’en trouver un autre !

Le rouge ne fit que s’intensifier encore. Kraken bougea les bras d’un geste précis et se propulsa tel un missile contre le couvercle de l’aquarium. La surface en plastique rebondit, mais tint bon. La pieuvre frappa de nouveau, avant de changer de tactique, se dirigeant vers la paroi la plus proche de la fenêtre de la chambre. Un bras se détacha des autres pour pointer vers l’extérieur. Incrédule, Alex resta bouche bée. Les pieuvres ne pouvaient tout de même pas pointer du doigt. Mais Kraken paraissait particulièrement décidée, aussi Alex tourna-t-il la tête.

La nuit était presque tombée. Une longue spirale de lampadaires et de maisons à peine éclairés marquait la falaise qui s’étirait au-dessus d’eux. Au sommet, une tache noire pratiquement indissociable du ciel pointait dans l’obscurité ; c’était là que reposait le vieil aquarium.

Ce soir-là, une étrange lumière verte y brillait.

L’éclat jaillissait exactement de l’endroit où les mouettes avaient volé en cercle moins d’une heure auparavant. Il semblait appeler Alex, l’invitant à s’approcher, l’attirant tel un papillon de nuit vers une ampoule.

Tout à coup, Alex se rappela avoir été réveillé à minuit passé deux nuits auparavant par un camion roulant devant sa fenêtre. Il s’était avancé à temps pour le voir se hisser lentement vers l’aquarium. Les cauchemars avaient commencé cette même nuit, dès qu’il s’était recouché, ce qui avait troublé si fortement son sommeil qu’il en avait oublié le camion jusqu’à cet instant précis.

Il se retourna vers le poulpe.

– Tu veux aller là-bas ?

Kraken étendit un autre bras comme pour insister.

– Hors de question, répondit Alex qui résistait à l’attraction de la lumière. Je n’irai pas dans ce terrifiant aquarium abandonné dans le noir.

N’ayant pas le temps d’argumenter davantage – d’ailleurs, pouvait-il argumenter avec un poulpe ? –, il entendit son père l’appeler pour le dîner. Alex détourna les yeux de l’étrange lueur verte et dévala l’escalier.

La cuisine n’était pas assez grande pour y mettre une table, si bien qu’ils mangeaient toujours sur le comptoir de la boutique. Le dîner ne pouvait donc avoir lieu qu’après la fermeture. Alex s’affala sur une chaise de camping dépliée, et la chatte Patapouf, prénommée ainsi en raison de ses formes particulièrement généreuses, s’enroula autour de ses jambes. Papy s’assit en face de lui, scrutant la nourriture peu appétissante avec un froncement de sourcils appuyé. Curieusement, il avait déjà une tache de sauce tomate sur le crâne.

Alex s’aperçut qu’il manquait une chaise autour du comptoir.

– Comment ça se fait que Bridget saute le dîner ?

– Ta sœur suit son régime spécial culturiste, répondit son père en servant des portions fumantes de purée.

– Vous êtes allés aux toilettes après elle depuis qu’elle a entamé ce régime ? demanda papy en agitant la main devant son visage.

– Nous devons respecter les objectifs de Bridget, qu’importe les conséquences olfactives.

– De toute façon, y a rien qui pue plus que la flotte de la baie, grogna papy. Quels touristes voudraient visiter une plage recouverte de détritus et qui sent les cabinets ? Ta grand-mère ramerait droit vers sa tombe si elle voyait ça.

Cinq ans avaient passé depuis la mort de mamie. Elle avait bataillé dur pour la propreté des plages, pourtant elle avait toujours refusé de glisser un orteil dans la mer. Et après qu’Alex s’était fait attaquer pour la première fois par l’eau, elle et papy lui avaient formellement interdit de s’en approcher. L’océan était dangereux, lui répétait sa grand-mère. Un de ses plus vifs souvenirs était la façon dont, alors qu’ils étaient tous deux assis sur la digue à regarder les autres nager et jouer dans les vagues, elle lui tenait si fermement la main qu’il aurait juré pouvoir sentir encore sa prise.

– C’est la Station qui pollue la baie… ? lança Alex.

Son père l’interrompit, la bouche pleine de pommes de terre.

– Nous n’avons rien pu faire pour le prouver.

– Mais d’où viennent tous ces déchets ?

– Tout c’qui détruit c’t’endroit pèse sur l’équilibre de la nature, grommela papy. Qui sait comment la nature va se venger de nous autres ?

Le visage d’Alex s’illumina.

– Eh bien, s’il n’y a plus de touristes, je pourrais peut-être prendre ma matinée demain…

Son père secoua la tête d’un air grave.

– Ce n’est pas parce que ce sont les vacances d’été que tu peux passer tes journées à traîner. Si c’est calme, tu nous aideras, M. Wu et moi, à terminer notre épouvantail contre Sanguimer ! Il va être particulièrement terrifiant, cette année !

Alex jeta un œil dans le couloir où nichait encore l’épouvantail. Une vision bien plus terrifiante le fit recracher sa bouchée : Kraken le poulpe avançait sur la moquette en direction de la boutique.

– Non ! cria Alex.

Son père et son grand-père se figèrent, la fourchette en l’air.

– Euh, personne ne peut faire un meilleur épouvantail que toi ! (Alex bondit et courut dans le couloir.) Je-peux-me-lever-de-table-merci-c’était-délicieux !

Alex ramassa le poulpe dans sa course et fonça dans la cuisine.

– Tu tiens vraiment à aller à l’aquarium, dis donc. C’est pour ça que tu es venu depuis l’Afrique ?

Kraken tendit un bras pour attraper Alex par le menton et lui fit hocher sa tête de bas en haut telle une marionnette.

Apparemment, l’aquarium était la meilleure source pour mieux comprendre toutes les choses étranges qui s’étaient produites depuis deux jours.

– Bon, d’accord.

Alex prit dans l’armoire une boîte en plastique dans laquelle Kraken, dépourvue d’os, alla se glissa sans problème, puis il sortit en toute hâte par la porte de derrière avant d’être vu.

Sa route se termina devant le garage, quand la porte se souleva et que de la K-pop éclata dans l’allée.

– On peut savoir où tu cours à une heure aussi tardive ?

Bridget Neptune tenait un énorme haltère dans une main, essuyant de l’autre la sueur de son front. Elle portait une veste rose pétant sur ses larges épaules. Alex ne se souvenait pas du moment où sa grande sœur était devenue aussi « forte ». Son entraînement musclé lui était venu après un échec cuisant pour ouvrir une bouteille de ketchup récalcitrante à la cantine de l’école. Personne ne s’était imaginé que sa nouvelle lubie durerait plus d’une semaine. Aussi était-il choquant de voir désormais ses biceps engoncés dans les manches de ses T-shirts, sans compter qu’elle avait éclaté tous les records personnels de tous les garçons de la salle de sport du coin.

Alex était pratiquement sûr que sa sœur était capable de le casser en deux à mains nues. Ces derniers temps, il essayait donc de l’avoir à la bonne.

Il eut tout juste le temps de cacher la pieuvre derrière son dos.

– Salut, Bridget ! Tu, euh, gères grave les développés, hein ? improvisa-t-il.

– Ah, m’en parle pas, dit-elle en admirant le vernis à ongles impeccable de sa main libre. J’ai les deltoïdes, genre, carrément HS, je peux même plus monter la charge pour pousser comme une vraie.

Alex acquiesça poliment. Pour lui, « pousser » restait une activité qui se faisait en privé.

Bridget contracta son bras, qui se gonfla comme un poisson-globe de compétition.

– Je t’assure, il n’y a pas moyen que l’entraîneur Barge ne me sélectionne pas dans l’équipe cette année.

L’année précédente, l’équipe de culturisme avait refusé de l’intégrer. L’entraîneur ne l’avait pas dit explicitement, mais Bridget en était convaincue, on l’avait refoulée parce qu’elle était une fille. Les épreuves de sélection pour l’année à venir allaient avoir lieu dans quelques jours. Elle s’entraînait sans relâche pour s’assurer de battre tous les garçons et de ne plus être refusée.

Bridget rejeta une mèche de cheveux impeccablement teinte par-dessus son épaule.

– Si tu sors, attention à Sanguimer !

– Je ne crois pas à ces histoires.

Elle haussa les épaules.

– C’est toi qui vois. Il erre sans doute déjà dans les rues pour te dépecer. Ne viens pas pleurer s’il te scalpe pour se faire un chapeau. Remarque, laisse tomber. Tu ne l’intéresseras jamais.

Elle retourna à ses poids, refermant la porte du garage derrière elle.

Kraken rougit à nouveau, se pressant avec impatience contre la paroi de la boîte en plastique. Alex n’allait pas se laisser impressionner par une vieille histoire de pirate fantôme. Au contraire, il céda à l’attraction persistante de l’éclat vert et se laissa entraîner vers le sommet de la colline.

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