Alex Neptune T1 : Voleur de dragon
23. Le Second Siège de la Baie
CHAPITRE VINGT-TROIS
LE SECOND SIÈGE DE LA BAIE
Une loutre graisseuse roulant sur le visage d’Alex se révéla un réveil particulièrement efficace. Se frottant les yeux pour s’extirper du sommeil, il s’assit et découvrit les autres blottis et réchauffés autour de lui.
La lumière pâle du jour éclairait la caverne. La marée s’était retirée et l’entrée de la grotte était accessible. La partie basse des pierres était désormais émergée, luisant d’algues fraîches.
Alex se mit debout pour voir où était passé le dragon. Le canal derrière la plateforme de pierre était encore rempli d’eau de mer. La créature s’abritait en sécurité à l’intérieur, les yeux clos, respirant calmement.
Progressivement, les autres se réveillèrent. Zoey ôta Kraken de son visage, tandis que Bridget souleva difficilement la tête de la carapace de la tortue dont elle s’était servie comme oreiller. Anil bondit, faisant dégringoler dans une pluie de coquilles les crabes qui s’étaient installés sur lui pendant la nuit.
– J’ai l’impression d’avoir dormi sur des lames de tondeuse à gazon rouillées, déclara Zoey en s’étirant la nuque, provoquant un craquement terrible.
Bridget retira une bernique de son biceps gauche.
– Comme hôtel, on a vu mieux.
Une silhouette humaine apparut à l’entrée de la grotte. Papy avança sur le sol caillouteux.
– La nuit a été rude ? demanda-t-il en grimpant prudemment sur la pierre.
Alex descendit en glissant pour le prendre dans ses bras.
– Tu es sain et sauf !
– On m’a pourchassé un bon moment, pis ils ont vu qu’y avait pas de dragon dans mon camion. Y sont retournés sur leurs bateaux pour patienter. J’ai fait bien attention à ce que personne me suive ici. Callis sait pas que vous êtes là.
Derrière eux, le Dragon d’eau traîna près des pierres, son museau d’écailles reniflant l’air. Le canal étroit à l’intérieur de la grotte était encore bien sale, mais Alex était certain que le dragon était déjà en meilleure santé. Il était plus gros. La teinte grise de ses écailles s’estompait pour laisser place à des bleus et des verts étincelants. Ses yeux étaient devenus de perçantes perles noires.
– Il sait que mamie était innocente, expliqua Alex.
Papy sursauta et, après s’être ressaisi un instant, tendit la main vers le Dragon d’eau. Ce dernier s’extirpa de l’eau pour presser son museau contre ses doigts caressants. Papy rit ; la joie illuminait son visage.
Les autres descendirent du rocher, les loutres se joignant au groupe.
– Callis, c’est un dur à cuire, dit papy. Ses hommes sont venus nombreux ce matin. La seule façon de v’nir sans être vu, c’était par l’extrémité de la baie.
– Donc, on est coincés ? demanda Zoey.
– La baie est cernée. Callis a bien appris d’son ancêtre. Il attend la prochaine marée haute. Si le dragon tente le coup à la nage, ils l’attraperont en un clin d’œil. Sinon, ils viendront carrément le chercher.
Zoey se tourna vers Alex.
– Tu ne pourrais pas juste…
Elle agita les bras dans les airs et poussa un grand bruit d’explosion.
– … utiliser tes pouvoirs ?
Alex secoua la tête.
– Je ne suis pas assez costaud, et le dragon doit encore récupérer des forces après hier soir. Mais si nous restons ici, Callis va nous retrouver.
Tout le monde, y compris les animaux, se tut. Plusieurs siècles auparavant, le Dragon d’eau avait provoqué une tempête pour détruire la flotte de Sanguimer. S’il était trop faible en cet instant pour recommencer, ils allaient devoir trouver autre chose contre des embarcations bien plus sophistiquées.
– On lui dit qu’on se rend, proposa Alex.
Tous se tournèrent d’un coup vers lui.
– Quoi ?
– On ne se rend pas vraiment ! Si on fait semblant de lui donner le dragon, on peut attirer les bateaux suffisamment loin pour créer une brèche dans le barrage. Le Dragon d’eau pourra alors nager et s’enfuir.
Papy ne paraissait pas convaincu.
– Il va renifler l’embrouille.
– On doit trouver une meilleure diversion, rebondit Zoey avant d’afficher un regard plein de malice. J’ai une sacrée idée.
Le visage de Bridget s’illumina.
– Moi aussi !
Les deux expliquèrent leur plan et Alex ne put s’empêcher de sourire à son tour.
– Il faut que quelqu’un reste avec le Dragon d’eau.
Anil leva la main.
– Moi, je peux.
– Nous autres, on ira voir Callis. Dès qu’on aura attiré la flotte au loin, on te donnera le signal pour que le dragon s’en aille.
– Le pistolet de détresse ! s’exclama Zoey. S’il te plaît, laisse-moi utiliser le pistolet de détresse que j’ai fauché – euh, pardon, confisqué – sur le bateau de Callis.
Alex pressa ses doigts contre la tête à écailles du Dragon d’eau. Une énergie coula entre eux. Le dragon cligna des paupières et des membranes blanches glissèrent sur ses yeux.
– Tu as déjà recouvré des forces, murmura Alex. On va te sortir de là. Il se peut que je ne te revoie plus jamais, si tout se passe comme prévu. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi.
Le dragon grommela du fond de sa gorge. Alex détacha son regard alors que des larmes lui montaient aux yeux. Ils ne se connaissaient que depuis quelques jours, mais sa vie tout entière avait changé. Un pouvoir ancien s’était éveillé en lui et il n’avait plus peur de la mer, coupé de celui qu’il était vraiment.
Et cela signifiait aussi qu’il n’avait pas peur d’affronter Callis une dernière fois.
Les autres se rassemblaient au pied des rochers. Il les rejoignit et tous se dirigèrent ensemble vers l’entrée de la grotte.
– Attendez le signal ! lança Alex par-dessus son épaule, sa voix ricochant contre les parois rocheuses.
– On sera prêts ! cria Anil.
La forte lumière matinale était éblouissante. Une fine couche de nuages s’évapora rapidement sous l’éclat du soleil levant. Une teinte rosée cernait le ciel et frémissait à la surface paisible de la baie. Des oiseaux marins se détachaient de la falaise et planaient paresseusement au-dessus de leurs têtes.
Le barrage de bateaux apparut, formant une ligne en pointillés à travers la baie. Entre les interstices, des flotteurs trahissaient la présence de filets immergés. Tout être qui tenterait de passer serait pris au piège. D’autres bateaux parcouraient les eaux. Papy les conduisit sur le chemin qui longeait les falaises, prenant la direction opposée au village pour ne pas être vus.
– Ils n’abandonneront jamais, hein ? demanda Zoey calmement.
– Non, répondit Alex. Et nous non plus.
Tout au bout de la baie, les falaises redescendaient pour rejoindre la mer. Ils suivirent le littoral jusqu’à une plage de galets secrète. Ils y retrouvèrent le camion de glaces et prirent la route de retour au village.
– Que se passera-t-il quand Callis comprendra que nous n’avons pas le Dragon d’eau ? demanda papy.
– Ce sera une course. Il faudra que le dragon atteigne le large avant qu’un bateau ne puisse l’arrêter, répondit Alex. C’est pour ça que nous devons occuper Callis le plus longtemps possible.
Si le Dragon d’eau avait recouvré des forces, Alex doutait qu’il en eût suffisamment pour gagner. Callis avait failli le capturer. Il n’allait certainement pas le laisser lui filer entre les doigts sans se battre.
Une fois au village, tout le monde bondit hors du camion. Les habitants étaient assemblés en grappe le long du front de mer pour scruter les bateaux en faction.
– On n’a jamais la paix de nos jours, marmonna Mme Cancanier. Si j’étais plus jeune, j’irais là-bas et je leur dirais deux mots.
– Quelqu’un devrait leur montrer qui commande ici, renchérit M. Ballister.
La Grand-Rue était plus animée que d’habitude. Des étrangers regardaient les vitrines des magasins et fouillaient les allées entre les bâtiments. Certainement l’équipage de Callis.
– Je vais leur faire passer un message, qu’ils disent à Callis que nous sommes prêts à nous rendre. On se retrouve au port dans une heure ? demanda Alex.
– Un peu, mon neveu, répondit Zoey.
Bridget roula des épaules.
– Je ne raterais ça pour rien au monde.
Tous semblaient vouloir en découdre. Alex avait hâte que chacun mette son plan à exécution.
– C’est notre dernière chance de sauver le dragon, conclut-il. Ne la gâchons pas.
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